{"id":188184,"date":"2025-07-03T14:50:16","date_gmt":"2025-07-03T12:50:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188184"},"modified":"2025-07-03T15:32:51","modified_gmt":"2025-07-03T13:32:51","slug":"rectoverso-01-theatre-dombres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-01-theatre-dombres\/","title":{"rendered":"#rectoverso #01 |\u00a0th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;ombres"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\">RECTO<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le jardin public offre l\u2019apr\u00e8s-midi un peu de r\u00e9pit \u00e0 la chaleur suffocante des rues avoisinantes. Le bruit de la circulation s\u2019estompe. On entend les rires d\u2019enfants invisibles, le p\u00e9piement des oiseaux. Un espace abritant un massif de fleurs, dispos\u00e9 en carr\u00e9, est prot\u00e9g\u00e9 par des piquets de bois sur lesquels est fix\u00e9 un grillage en plastique vert. Une all\u00e9e de graviers court tout autour de cet espace.<br>\u00c0 gauche de l\u2019entr\u00e9e, un homme est assis sur un banc. Jambes tendues devant lui, les fesses au bord du si\u00e8ge et le dos impeccablement droit, il tient un livre de poche de la S\u00e9rie Noire. Ses mains reposent sur son ventre. Seule sa t\u00eate, l\u00e9g\u00e8rement inclin\u00e9e vers les pages qu\u2019il lit, rompt cette g\u00e9om\u00e9trie parfaite.<br>Tandis qu\u2019il demeure ainsi fig\u00e9 dans sa lecture, une l\u00e9g\u00e8re brise fait bouger le feuillage des arbres, et la lumi\u00e8re \u00e0 travers peint sa silhouette de petits points mouvants de couleurs pures, qui cr\u00e9ent une vibration particuli\u00e8re.<br>Il a l\u2019air serein. Il porte des baskets blanches, un jean et une veste bleue sur une chemise claire. Ses cheveux sont courts. Le banc \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du sien est vide. Plus loin, il y a une fontaine \u00e0 eau, devant un muret en bois sur lequel sont assis trois jeunes hommes. Deux d\u00e9jeunent tardivement, tourn\u00e9s l\u2019un vers l\u2019autre. Le troisi\u00e8me, v\u00eatu uniform\u00e9ment de blanc, t-shirt, short, chaussettes et chaussures de sport, est tout entier absorb\u00e9 par le t\u00e9l\u00e9phone portable qu\u2019il tient entre ses mains.<br>Des pigeons et des \u00e9tourneaux tracent des trajectoires invisibles entre les arbres, \u00e9rables boules, arbrisseaux et platanes. Le clocher d\u2019une \u00e9glise sonne les trois coups de quinze heures.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le restaurant jouxte l\u2019h\u00f4tel qui fait face \u00e0 la gare. Le bleu outremer de la devanture se retrouve sur le mobilier int\u00e9rieur et jusqu\u2019aux tabliers du personnel de salle. Le parquet est de bois clair. Deux gros tuyaux d\u2019a\u00e9ration serpentent sous le plafond blanc cr\u00e8me.<br>Des ampoules \u00e0 LED, suspendues sous des abat-jours noirs et cuivre, diffusent une lumi\u00e8re douce et chaude. Le mur du fond, le long du bar o\u00f9 sont align\u00e9s verres et bouteilles de diff\u00e9rents alcools, est tapiss\u00e9 de fausses briques. Derri\u00e8re le bar, des carreaux de verres d\u00e9polis sont illumin\u00e9s par l\u2019arri\u00e8re. Les autres murs sont \u00e9galement habill\u00e9s de bleu, surmont\u00e9s d\u2019une large frise du m\u00eame blanc que le plafond, sur laquelle sont fix\u00e9es \u00e0 intervalle r\u00e9gulier de grosses horloges rondes \u00e0 aiguilles. Des fresques semi-abstraites, aux teintes rouges et orang\u00e9es, occupent certains renfoncements, au-dessus de confortables banquettes gris fonc\u00e9 en similicuir. Les chaises&nbsp;: bois weng\u00e9, assises cr\u00e8me. Les tables&nbsp;: m\u00eame bois, toutes carr\u00e9es, le plateau fix\u00e9 \u00e0 un solide pied m\u00e9tallique noir.<br>Dans une dizaine de minutes, la salle ouvrira pour les clients de l\u2019h\u00f4tel ayant choisi l\u2019option petit d\u00e9jeuner, et deux personnes finissent de disposer les plats sur les tables install\u00e9es devant le bar \u00e0 cet effet.<br>On installera la terrasse un peu avant midi, et pour l\u2019heure, les tables et les chaises sont empil\u00e9es \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, contre la vitre, \u00e0 travers laquelle on peut voir passer des grappes de touristes charriant de lourds bagages, pressant le pas en direction de la gare.<br>Derri\u00e8re le bar, un homme se tient \u00e0 quatre pattes sous la tireuse \u00e0 bi\u00e8re, que, pour le moment, il tente vainement de r\u00e9parer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le wagon est un th\u00e9\u00e2tre d\u2019ombres. Les corps entass\u00e9s, des pantins d\u00e9sarticul\u00e9s, sont fig\u00e9s dans une g\u00e9om\u00e9trie impossible. Bras tendus. \u00c9paules affaiss\u00e9es. Visages d\u00e9faits, tremp\u00e9s de sueur. Les peaux fatigu\u00e9es, accabl\u00e9es de chaleur, ont des teintes d\u2019ocre et de terre de Sienne.<br>Des taches rouges et jaunes, projet\u00e9es par les n\u00e9ons du tunnel, traversent les vitres. La lumi\u00e8re sculpte les traits. Isole des figures. D\u2019autres sont plong\u00e9es dans la p\u00e9nombre. Une femme se tient \u00e0 la barre verticale. Son bras tendu, bizarrement dispos\u00e9, lui conf\u00e8re une posture de martyr. Son visage, tourn\u00e9 vers le plafonnier, est aur\u00e9ol\u00e9 d\u2019une p\u00e2leur mystique. Un vieil homme, \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, pli\u00e9 en deux, ploie sous les deux \u00e9normes sacs qu\u2019il tient \u00e0 chaque main. Un jeune homme en costume sombre se tient debout, dos contre la porte. Le m\u00e9tro freine bient\u00f4t. Les portes s\u2019ouvrent. Les corps se d\u00e9placent, un nouveau tableau se dessine dans le clair-obscur du wagon qui d\u00e9j\u00e0 red\u00e9marre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\">VERSO<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Souvent ils se retrouvent ici pour d\u00eener, au restaurant de l\u2019h\u00f4tel de la gare. Le bleu les apaise, disent-ils. Le serveur les conna\u00eet, qui les accueille avec un sourire complaisant. Comme d\u2019habitude\u2009? La table du fond\u2009? Hochements de t\u00eate, sourires crisp\u00e9s. Ils traversent la salle, passent devant le bar et s\u2019installent dans l\u2019un des renfoncements.<br>Ils ont la soixantaine bien tap\u00e9e. L\u2019un est fin, sorte de grand dadais \u00e0 lunettes mont\u00e9 sur b\u00e9quilles (Toujours pas remis de votre chute, hein\u2009?), l\u2019autre, petit, r\u00e2bl\u00e9, la t\u00eate dolichoc\u00e9phale pos\u00e9e directement sur les \u00e9paules. Ils s\u2019assoient. Font signe au serveur de s\u2019\u00e9loigner, du m\u00eame geste qu\u2019on fait pour chasser une mouche. Une bi\u00e8re\u2009? Oui\u2009? Gar\u00e7on\u2009! Deux bi\u00e8res\u2009! Le serveur g\u00ean\u00e9 leur fait signe que la tireuse est en panne depuis ce matin. Soupirs de l\u2019un, grognement de l\u2019autre. Deux verres de blanc, alors, mais franchement\u2026 Vous aimez l\u2019art moderne, vous\u2009? Le grand se retourne sur la fresque orang\u00e9e dans son dos. Ah\u2009! Non, pas vraiment\u2026 Je suis comme vous\u2009!<br>Ils vivent \u00e0 deux rues de l\u00e0, dans la m\u00eame r\u00e9sidence, mais chacun son immeuble. Ils trinquent. \u00c9changent un sourire complice. Ils savent. C\u2019est un jeu, ces soir\u00e9es, \u00e0 qui sera le plus m\u00e9chant. Par habitude, ils consultent la carte qu\u2019ils connaissent par c\u0153ur. Le serveur aussi les connait par c\u0153ur, ces deux-l\u00e0. Il sait ce qu\u2019ils vont prendre, l\u2019accompagnement et la cuisson de leurs viandes. Obligeamment, il fait mine de ne pas savoir. Allez, bon, comme d\u2019habitude, hein\u2009! Le jeune homme note la commande. Mais franchement\u2026 La tireuse en panne, franchement\u2026 Les entr\u00e9es arrivent. Les plats. On parle peu, de tout et de rien. Le ventre avant tout. C\u2019est au moment du dessert qu\u2019ils se l\u00e2chent. Alors ils dissertent du monde, de leur monde. Les voisins, tout \u00e0 tour ex\u00e9crables, bruyants, misanthropes. Vous vous souvenez des Perez\u2009? Ils sont partis\u2009! Pas trop t\u00f4t, hein\u2009! Et les Martins\u2009? Oh, toujours l\u00e0, eux\u2009! Je serais mort qu\u2019ils y seront encore\u2026 Et le concierge\u2009? Il para\u00eet qu\u2019il n\u2019habite plus l\u00e0\u2026 Regards en coin. Il trouvait la loge trop petite. Large sourire. L\u2019ancien y vivait bien, lui\u2026 Le r\u00e2bl\u00e9 l\u00e8ve les yeux et les bras au ciel, s\u2019appuyant contre le dossier de sa chaise en bois. Ah \u00e7a, il n\u2019avait pas les m\u00eames\u2026 pr\u00e9tentions\u2009! C\u2019est lui qui avait fait la petite mezzanine. Un brave gars. Et serviable, avec \u00e7a\u2026 Le nouveau, avec ses gamins\u2026 Combien d\u00e9j\u00e0\u2009? Trois. Il en a trois. Ah\u2009! Ceux-l\u00e0\u2026 Des cancrelats\u2009! Bon, fait le grand filiforme, et vous, la sant\u00e9\u2009? Les caf\u00e9s arrivent. Bof, la sant\u00e9, vous savez\u2026 On est rendu \u00e0 l\u2019\u00e2ge des emmerdes, vous et moi, hein\u2009! Le petit fait signe au gar\u00e7on qu\u2019on veut l\u2019addition. Par carte\u2009! Le grand proteste. Non, non, c\u2019est moi qui invite cette fois. Bon, bon. On en \u00e9tait o\u00f9\u2009? Le gar\u00e7on parti, la discussion s\u2019\u00e9ternise, maladie et bobos, puis on parle de la mort. Il n\u2019y aura pas grand monde \u00e0 mon enterrement, dit le grand. Oh\u2009! Personne au mien non plus, dit l\u2019autre. Votre fils, tout de m\u00eame\u2009? Mon fils\u2009! Oh non, non, je ne pense pas qu\u2019il viendra.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RECTO Le jardin public offre l\u2019apr\u00e8s-midi un peu de r\u00e9pit \u00e0 la chaleur suffocante des rues avoisinantes. Le bruit de la circulation s\u2019estompe. On entend les rires d\u2019enfants invisibles, le p\u00e9piement des oiseaux. Un espace abritant un massif de fleurs, dispos\u00e9 en carr\u00e9, est prot\u00e9g\u00e9 par des piquets de bois sur lesquels est fix\u00e9 un grillage en plastique vert. 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