{"id":188206,"date":"2025-07-03T19:41:38","date_gmt":"2025-07-03T17:41:38","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188206"},"modified":"2025-07-03T19:42:04","modified_gmt":"2025-07-03T17:42:04","slug":"rectoverso-01-stations","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-01-stations\/","title":{"rendered":"# rectoverso #01 | Stations"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>La nouvelle gare des autobus,<\/strong> au terminus de la ligne, est une esplanade implacable o\u00f9 la lumi\u00e8re \u00e9vapore l&rsquo;\u00e9paisseur des choses. Seuls vibrent les contours, la mince verticale des lampadaires, la maigre silhouette des v\u00e9g\u00e9taux espac\u00e9s les uns des autres. Rien ne d\u00e9passe du paysage. Il ne pend presque plus aucun c\u00e2ble de travaux, les poteaux provisoires, aussi, ont disparu. Des jeunes arbres de quelques mois, plant\u00e9s l\u00e0, une rang\u00e9e a r\u00e9sist\u00e9, la suivante se d\u00e9peuple, et dans la perpendiculaire, trois sur quatre sont morts. Min\u00e9ral est le sol de ciment, qui emprisonne de gros graviers Sur le bitume bien noir, les figures g\u00e9om\u00e9triques de la signalisation routi\u00e8re exposent leur blanc tout neuf:  rectangles, fl\u00e8ches, croix, deux ovales pour les roues d&rsquo;un v\u00e9lo, quelques lettres aussi que des hommes dessinent le matin, au chalumeau et au pochoir g\u00e9ant, rev\u00eatus de gilets de chantier oranges. Au milieu de la journ\u00e9e, cette grande nappe de lumi\u00e8re, seules quelques personnes la traversent, h\u00e9sitant entre fuir le soleil \u00e0 la recherche d&rsquo;un abri, et ralentir l&rsquo;allure pour ne pas fondre de chaleur. Le petit attroupement qui s&rsquo;\u00e9tait resserr\u00e9 sous l&rsquo;ombre minimale de l&rsquo;abribus clinquant se faufile comme une colonne de fourmis par la porte de l&rsquo;autobus num\u00e9ro sept. Surgie du muret de b\u00e9ton qui cache l&rsquo;escalier monumental du m\u00e9tro, une femme presque \u00e2g\u00e9e portant v\u00eatements souples et casquette esquisse quelques pas de course, parvient juste \u00e0 temps \u00e0 taper \u00e0 la croupe du bus. Le chauffeur l&rsquo;a vue et l&rsquo;attend.<\/p>\n\n\n\n<p>Par la fen\u00eatre, <strong>une lumi\u00e8re de fin d&rsquo;\u00e9t\u00e9 en juin<\/strong>. Les champs sont dor\u00e9s. La campagne est immobile. Le train la traverse comme une fl\u00e8che, ne laissant \u00e0 l&rsquo;\u0153il aucune possibilit\u00e9 d&rsquo;en contempler les d\u00e9tails. Le paysage s&rsquo;appr\u00e9hende dans sa globalit\u00e9, qui ne cesse de se mouvoir. Il est doux et vallonn\u00e9, une palette de tons chauds, m\u00eame les verts en sont teint\u00e9s, et les larges rubans d&rsquo;eau arborent des couleurs satur\u00e9es. Tout semble si paisible depuis le confort ber\u00e7ant d&rsquo;un wagon climatis\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Une banlieue r\u00e9sidentielle. En face de la gare, <strong>le caf\u00e9 du d\u00e9part<\/strong>. Vendredi de chaleur, quatorze heures. Derri\u00e8re son comptoir, le serveur d\u2019\u00e2ge m\u00fbr, rougeaud, l\u2019accent parigot, en noir. En de\u00e7\u00e0, portant uniforme d\u2019\u00cele-de-France mobilit\u00e9, une jeune femme \u00e0 la peau fonc\u00e9e, immobile sur son tabouret. Elle a des lunettes de soleil dans cet int\u00e9rieur o\u00f9 la lumi\u00e8re crue du jour peine \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer. La conversation vient sur ce sujet. Les lunettes, c\u2019est pour prot\u00e9ger, et aussi pour masquer l\u2019\u0153il tr\u00e8s rouge, irrit\u00e9. Un vaisseau a p\u00e9t\u00e9. Elle le montre au barman : la climatisation. \u00abTu sais\u00bb, r\u00e9torque-t-il, \u00abdans ton m\u00e9tier, tu touches \u00e0 tout, les mains partout, et puis tu te frottes l\u2019\u0153il.\u00bb La fatalit\u00e9. \u00abDemain je suis de repos,\u00bb r\u00e9pond-elle. \u00ab\u00c0 quelle heure tu ouvres dimanche ? \u00bb Ils comparent leurs horaires. Elle n\u2019aimerait pas \u00eatre \u00e0 sa place. Il \u00e9changerait bien, lui \u2013 il plaisante \u2013 lui jusqu\u2019au soir il sera derri\u00e8re son comptoir. Elle rit aussi, mais d\u00e9cid\u00e9ment elle n\u2019a pas envie d\u2019inverser leurs m\u00e9tiers. Pourtant, des deux, c\u2019est lui qui semble le plus \u00e9panoui.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Sous les oliviers<\/strong> qui entourent le monument aux cheminots morts \u00e0 la guerre, se sont mis \u00e0 l&rsquo;ombre des voyageurs \u00e9vacu\u00e9s de la gare par l&rsquo;alerte \u00e0 la bombe, et des employ\u00e9s qui ont quitt\u00e9 leur \u00e9tal de sandwiches et boissons vari\u00e9es, dont il ne sera pas question ici du prix. Les premiers arriv\u00e9s se sont assis sur le rebord de la sculpture \u2013 un petit ob\u00e9lisque de b\u00e9ton o\u00f9 sont grav\u00e9s des noms \u2013 les suivants par terre. Une jeune femme fait patiemment rouler une balle de tennis vers son enfant qui la prend, tape par terre, rit de toutes ses deux dents. Quelques uns font quelques pas lents, tra\u00eenant des valises multicolores. Il y a des uniformes blancs \u2013 ceux de la boulangerie \u2013 et des tenues noires \u2013 ceux de l&rsquo;enseigne du supermarch\u00e9. Ils et elles sont jeunes, parfois tr\u00e8s, sauf une femme en civil qui les rejoint apr\u00e8s, un accent aux l\u00e8vres, souriante et bien maquill\u00e9e. L&rsquo;ambiance est d\u00e9tendue, une pause inattendue dans la journ\u00e9e, on semble bien s&rsquo;entendre, en tout cas on se conna\u00eet bien, les deux enseignes \u00e9tant voisines et r\u00e9unies sous une m\u00eame direction, les vendeurs interchangeables. Une femme assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9, un sac \u00e0 dos pos\u00e9 entre ses genoux, demande si c&rsquo;est fr\u00e9quent. \u00ab\u00a0Oui mais d&rsquo;habitude \u00e7a ne dure pas si longtemps\u00a0\u00bb. Deux serveuses un peu \u00e0 part, s&rsquo;inqui\u00e8tent entre elles de savoir si elles seront quand m\u00eame pay\u00e9es. Et puis la discussion prend. Celui dont il est question \u2013 \u00ab\u00a0Il avait encore sa tenue de travail\u00a0\u00bb \u2013 il en a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 question, plusieurs fois et plus t\u00f4t, dans la conversation \u2013 \u00ab\u00a0Il l&rsquo;a fait sous les cam\u00e9ras, on l&rsquo;a tout de suite reconnu.\u00a0\u00bb \u2013 L&rsquo;affaire est la suivante : un de leurs coll\u00e8gues a trouv\u00e9 un portefeuille dans la gare. Il l&rsquo;a gard\u00e9, au lieu de le rapporter, avec l&rsquo;argent et les papiers. Mais son manque de discr\u00e9tion l&rsquo;a tout de suite fait rep\u00e9rer. La discussion est soulev\u00e9e par un jeune homme qui s&rsquo;est allong\u00e9 tranquillement par terre, qui a retir\u00e9 ses chaussures, et qui ne comprend pas qu&rsquo;on ait cherch\u00e9 noise \u00e0 ce gar\u00e7on-l\u00e0 : il avait fini ses horaires. \u00ab\u00a0Toi si t&rsquo;as la chance, tu les gardes, les euros, si t&rsquo;as la chance\u00a0\u00bb. Elle est relanc\u00e9e par une jeune brune, d\u00e9licate et d\u00e9termin\u00e9e. Deux visions s&rsquo;opposent. La premi\u00e8re, qui veut qu&rsquo;on saisisse l&rsquo;occasion, et qu&rsquo;on n&rsquo;ait pas de comptes \u00e0 rendre, d\u00e8s qu&rsquo;on quitte les r\u00e8gles de l&#8217;emploi salari\u00e9. Quelques autres voix s&rsquo;immiscent \u2013 \u00ab\u00a0\u00c7a peut porter atteinte \u00e0 l&rsquo;image de marque\u00a0\u00bb \u2013 \u00ab\u00a0Il \u00e9tait encore dans la gare\u00a0\u00bb.  \u2013  La seconde, qui exprime l&rsquo;adh\u00e9sion \u00e0 une morale, dans l&rsquo;absolu, une \u00e9ducation \u00e0 porter attention \u00e0 l&rsquo;autre, \u00e0 sa propri\u00e9t\u00e9. \u2013 \u00ab\u00a0Toi tu serais content si on te rapportait tes papiers.\u00a0\u00bb Ils ne pr\u00e9cisent pas \u00e0 quel moment c&rsquo;est survenu, ni quelle sanction il a re\u00e7u. Ils le savent, eux. \u2013 \u00ab\u00a0Moi j&rsquo;ai jamais eu la chance\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La nouvelle gare des autobus, au terminus de la ligne, est une esplanade implacable o\u00f9 la lumi\u00e8re \u00e9vapore l&rsquo;\u00e9paisseur des choses. Seuls vibrent les contours, la mince verticale des lampadaires, la maigre silhouette des v\u00e9g\u00e9taux espac\u00e9s les uns des autres. Rien ne d\u00e9passe du paysage. 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