{"id":188283,"date":"2025-07-03T20:35:21","date_gmt":"2025-07-03T18:35:21","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188283"},"modified":"2025-07-03T22:30:29","modified_gmt":"2025-07-03T20:30:29","slug":"mineral","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/mineral\/","title":{"rendered":"#rectoverso #01 |\u00a0Min\u00e9ral"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>RECTO<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>1<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Les vitrines pr\u00e9sentent, c\u00f4t\u00e9 gauche, un joyeux p\u00eale-m\u00eale de friandises color\u00e9es et c\u00f4t\u00e9 droit un empilement blanc et or savamment ordonn\u00e9 de drag\u00e9es, coupes, cornets, aum\u00f4ni\u00e8res et sachets.<\/p>\n\n\n\n<p>Les portes d\u2019entr\u00e9e, vitr\u00e9es, restent ouvertes vers l\u2019int\u00e9rieur&nbsp;; le client franchit un rideau d\u2019air rafraichissant et se retrouve au milieu des vitrines, dans l\u2019air embaum\u00e9 du parfum du chocolat.<\/p>\n\n\n\n<p>A droite, une premi\u00e8re vitrine, toute en longueur, propose des chocolats align\u00e9s et rang\u00e9s par formes&nbsp;: tuiles, buchettes, sarment, bouch\u00e9es, rochers, pav\u00e9s\u2026 et par couleurs&nbsp;: noir, marron, caramel, blanc\u2026 tout au bout, vers la rue, se trouvent calissons, massepains, bonbons en sucre, aux couleurs pastels, tous glac\u00e9s ou givr\u00e9s. Il y a aussi un plateau de petits pav\u00e9s gris, glac\u00e9s, bien align\u00e9s, dont on se demande quel peut bien en \u00eatre le go\u00fbt.<\/p>\n\n\n\n<p>A l\u2019angle de cette vitrine, pr\u00e8s des chocolats, une autre vitrine, toute en hauteur et toute en verre, elle aussi. Y sont rang\u00e9es par taille les boites rouges de macarons, la sp\u00e9cialit\u00e9 de la maison, envelopp\u00e9s dans leur papier dor\u00e9. A gauche de la porte, une table ronde, de verre elle aussi, pr\u00e9sente des sucettes et des mignardises, des petits paniers color\u00e9s \u00e0 offrir aux enfants, juste \u00e0 port\u00e9e de leurs petites mains. Au mur derri\u00e8re, des sachets de cellophane emplis de chocolats, soigneusement \u00e9tiquet\u00e9s et bien rang\u00e9s dans de petites niches de verre.<\/p>\n\n\n\n<p>Au fond, sous un puits de lumi\u00e8re, une cliente regarde les bonbonnes en verre de drag\u00e9es de toutes esp\u00e8ces et couleurs. En face, sur des \u00e9tag\u00e8res de verre, un assortiment de produits r\u00e9gionaux&nbsp;: p\u00e2t\u00e9s et conserves en gel\u00e9e dans leurs bocaux de verre, limonades d\u00e9clin\u00e9es en bouteilles de verre de diff\u00e9rentes tailles.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le comptoir, une rang\u00e9e de petites cloches de verre abritent des tablettes de chocolat, et de grands cylindres de verre proposent, en achat de derni\u00e8re minute, macarons et chocolats vendus \u00e0 la pi\u00e8ce. Pr\u00e8s du terminal de paiement, une carte bancaire en chocolat, sous un globe de verre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>2<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La place est une sorte d\u2019atrium, une galerie carr\u00e9e de plaques de verre, transparent ou vert bouteille, encastr\u00e9es dans un quadrilat\u00e8re de barres m\u00e9talliques horizontales support\u00e9es par des troncs de m\u00e9tal gris. L\u2019air surchauff\u00e9 est comme comprim\u00e9 entre ces dalles de verre et les dalles min\u00e9rales du sol, d\u2019un gris noir, terne et sale.<\/p>\n\n\n\n<p>Au centre de la place, sous le carr\u00e9 d\u2019air libre dessin\u00e9 par la galerie de verre et de m\u00e9tal, un impluvium, inclin\u00e9 sur l\u2019un des quatre c\u00f4t\u00e9s, surface accident\u00e9e d\u2019escaliers et de marches sournoises qui guettent la cheville des voyageuses inattentives, si elles s\u2019\u00e9garent dans ce vaste trou de pierre.<\/p>\n\n\n\n<p>Face au plan inclin\u00e9, surmontant l\u2019acc\u00e8s au niveau inf\u00e9rieur de la gare, un rebord de plastique vert d\u2019une propret\u00e9 douteuse, \u00e0 moins que la teinte verd\u00e2tre ne soit le r\u00e9sultat de la d\u00e9coloration due aux intemp\u00e9ries et au temps. Si l\u2019on ose s\u2019y appuyer, on acc\u00e8de \u00e0 une vue en plong\u00e9e de l\u2019atrium. Dans une tentative de naturalisation pour contrebalancer le min\u00e9ral, quelques arbres ont \u00e9t\u00e9 plac\u00e9s presqu\u2019en son centre dans des bacs de pierre. Ils ont pouss\u00e9 vers le ciel, mais leur feuillage roussi indique que la plupart sont en train de mourir.<\/p>\n\n\n\n<p>Cet espace est vide. Peu s\u2019y sont aventur\u00e9s, \u00e0 l\u2019exception des skateurs, que les autorit\u00e9s ont tr\u00e8s vite envoy\u00e9 jouer ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>3<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>A l\u2019entr\u00e9e du hall de la gare, devant la porte coulissante, quatre policiers carapa\u00e7onn\u00e9s de bleu marine et de gilets pare-balles campent debout, jambes \u00e9cart\u00e9es, empi\u00e8tent un peu sur le passage des voyageurs. Ceux qui passent outre p\u00e9n\u00e8trent dans un espace assez vaste, mais que l\u2019on semble s\u2019\u00eatre acharn\u00e9 \u00e0 vider.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>A droite, le point de vente Relay, d\u00e9sormais l\u2019unique boutique, propose livres, revues, viennoiseries, boissons et caf\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Au centre, regroup\u00e9s dans un carr\u00e9 mat\u00e9rialis\u00e9 par un sol de plastique rouge, des si\u00e8ges viss\u00e9s au sol miment une salle d\u2019attente. Les machines \u00e0 vendre les billets sont align\u00e9es en sentinelles jaunes des deux c\u00f4t\u00e9s du hall.<\/p>\n\n\n\n<p>A gauche, derri\u00e8re de hautes parois vitr\u00e9es, le guichet, seul lieu o\u00f9 il est encore possible d\u2019acheter billets et cartes d\u2019abonnement \u00e0 des \u00eatres humains, leur demander un renseignement ou d\u00e9poser une r\u00e9clamation. On y acc\u00e8de par une double porte vitr\u00e9e qu\u2019il faut pousser. Il y fait frais, l\u2019int\u00e9rieur \u00e9tant climatis\u00e9. Un long comptoir de bois et de m\u00e9tal coupe la pi\u00e8ce dans sa longueur. Au-del\u00e0, c\u2019est l\u2019espace des agents de la SNCF, en de\u00e7\u00e0, celui des usagers. Ils patientent, align\u00e9s en un long serpent qui ondule entre des sangles. Lorsque l\u2019un des trois guichets ouverts sur les cinq se lib\u00e8re, le premier de la file s\u2019y dirige. Le guichet est une sorte de demi-lune de m\u00e9tal noir, c\u00f4t\u00e9 client. L\u2019agent, distant d\u2019un bon demi-m\u00e8tre, est assis au milieu d\u2019\u00e9crans, de claviers et d\u2019imprimantes. Derri\u00e8re lui, une \u00e9tag\u00e8re couverte de papiers et d\u2019imprim\u00e9s court le long du mur.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le fond du hall, d\u2019autres si\u00e8ges en m\u00e9tal, viss\u00e9s au sol eux aussi, entre deux armoires distributeurs de boissons. Derri\u00e8re les parois vitr\u00e9es, un promenoir vitr\u00e9 et incurv\u00e9, tout en b\u00e9ton, donne acc\u00e8s aux escaliers qui m\u00e8nent aux quais. Des fauteuils de bois et de m\u00e9tal, des palmiers et des arbres en plastique dispos\u00e9s dans des pots \u00e0 intervalles r\u00e9guliers lui donnent un faux air de petite Promenade des Anglais.<\/p>\n\n\n\n<p>Accroch\u00e9s au plafond du hall et du couloir, les panneaux \u00e9lectroniques, fond vert pour les arriv\u00e9es, bleu pour les d\u00e9parts, clignotent et annoncent les retards, de plus en plus nombreux et de plus en plus importants.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>VERSO<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La voyageuse vient de constater que son train, le 18h24, est annonc\u00e9 avec vingt-cinq minutes de retard&nbsp;; elle entre dans l\u2019espace des guichets, esp\u00e9rant y trouver un imprim\u00e9 avec des horaires qui lui permettraient de savoir si elle ne gagnerait pas \u00e0 prendre l\u2019autre train, celui de 18h04, lui aussi annonc\u00e9 avec le m\u00eame retard. Mais les pr\u00e9sentoirs de m\u00e9tal accroch\u00e9s aux murs ne proposent que des d\u00e9pliants indiquant les destinations touristiques de la r\u00e9gion, ou bien les diff\u00e9rentes formules d\u2019abonnements et de cartes voyageurs. La file d\u2019attente est trop longue pour aller se renseigner.&nbsp;; heureusement un banc de bois, recouvert de similicuir orange, plac\u00e9 \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de la file lui permet de s\u2019asseoir, face au panneau des d\u00e9parts. Elle consulte l\u2019application SNCF&nbsp;: le 18h04 est un omnibus, qui arrivera apr\u00e8s le 18h24, m\u00eame si celui-ci part avec trois quarts d\u2019heure de retard. Il fait frais, elle est assise assez confortablement, autant attendre l\u00e0&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Devant elle, sur sa gauche, un homme est arriv\u00e9 au dernier guichet. Il semble assez \u00e9nerv\u00e9. L\u2019agente SNCF, debout, brandit dans sa main droite ce qui de loin ressemble \u00e0 un ticket de caisse, avec tout en haut un QR code. La voyageuse entend mal leur \u00e9change, elle est \u00e0 plus de deux m\u00e8tres et le bruit ambiant l\u2019emp\u00eache de bien distinguer ce que dit l\u2019homme, qui lui tourne le dos. Grand, noir, v\u00eatu d\u2019une chemise de lin blanc, il a pos\u00e9 son attach\u00e9-case \u00e0 ses pieds et s\u2019exprime avec un fort accent africain, peut-\u00eatre malien. En face, l\u2019agente, une fille d\u2019une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, petite et brune, r\u00e9p\u00e8te les m\u00eames mots&nbsp;: \u00ab&nbsp;d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;par mail&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;QR code&nbsp;\u00bb \u00e0 chaque demande de l\u2019homme. La voyageuse finit par comprendre que l\u2019homme a achet\u00e9 un abonnement, mais ne trouve aucune trace de son achat. L\u2019agente, qui a elle aussi un fort accent, peut-\u00eatre maghr\u00e9bin, r\u00e9p\u00e8te \u00ab&nbsp;par mail&nbsp;\u00bb. Elle ne lui propose pas de regarder avec lui son courriel \u00e9lectronique, ni ne lui conseille de consulter ses spams. Le ton monte. Elle lui reproche de se montrer agressif. L\u2019homme r\u00e9pond que ce n\u2019est pas \u00e0 elle qu\u2019il s\u2019en prend, mais aux services de la SNCF. La voyageuse se demande s\u2019ils se comprennent bien l\u2019un l\u2019autre, peut-\u00eatre y a-t-il entre eux un malentendu&nbsp;? apr\u00e8s tout, ils ne parlent peut-\u00eatre pas bien le fran\u00e7ais, ni l\u2019un ni l\u2019autre. Non, non, c\u2019est juste une question d\u2019accent. Ne devrait-elle pas intervenir&nbsp;? Elle choisit de n\u2019en rien faire, de peur d\u2019envenimer les choses. L\u2019agente, elle, est revenue aux m\u00eames phrases, celles o\u00f9 il est question d\u2019 \u00ab&nbsp;abonnement d\u00e9mat\u00e9rialis\u00e9&nbsp;\u00bb, de \u00ab&nbsp;mail&nbsp;\u00bb (elle accentue particuli\u00e8rement ce mot) et de \u00ab&nbsp;QR code&nbsp;\u00bb. De guerre lasse, l\u2019homme ramasse sa pochette et s\u2019en va, en la remerciant de son aide, qu\u2019il n\u2019a pas obtenue, et en hochant la t\u00eate, exc\u00e9d\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RECTO 1 Les vitrines pr\u00e9sentent, c\u00f4t\u00e9 gauche, un joyeux p\u00eale-m\u00eale de friandises color\u00e9es et c\u00f4t\u00e9 droit un empilement blanc et or savamment ordonn\u00e9 de drag\u00e9es, coupes, cornets, aum\u00f4ni\u00e8res et sachets. 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