{"id":188308,"date":"2025-07-03T21:51:57","date_gmt":"2025-07-03T19:51:57","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188308"},"modified":"2025-07-03T22:27:39","modified_gmt":"2025-07-03T20:27:39","slug":"recto-verso-tram-et-beton","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-verso-tram-et-beton\/","title":{"rendered":"#rectoverso #01 |\u00a0  Tram et b\u00e9ton"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Revenir dans cette ville quitt\u00e9e il y a plus de dix ans. Prendre le tram en direction de la gare des autobus, en partance pour toutes les r\u00e9gions de France, d\u2019Europe. Les grands autobus luxueux pour les longues ou tr\u00e8s longues distances, voyages fatigants, \u00e9touffants, avec des arr\u00eats programm\u00e9s, des descentes forc\u00e9es par une voix imp\u00e9tueuse. Les autobus r\u00e9gionaux qui desservent les petites villes, les villages alentour, emprunt\u00e9s presque toujours par les m\u00eames personnes, des habitu\u00e9s \u2014 intimit\u00e9 des visages connus. J\u2019ai pris le tramway il y a vingt minutes, bond\u00e9. Les corps cherchent leur espace, m\u00eame infime, pour ne pas toucher ou \u00eatre touch\u00e9s par d\u2019autres passagers. T\u00eates baiss\u00e9es sur leur portable, ou regards en biais, fuyants. Une jeune femme en sari bleu p\u00e2le, t\u00eate couverte, peau bistre, yeux mobiles et inquiets, son nourrisson dans les bras, attend patiemment qu\u2019une place se lib\u00e8re. Un groupe de jeunes tourne la t\u00eate puis replonge instantan\u00e9ment dans leur portable, \u00e9couteurs enfonc\u00e9s dans les oreilles ou casques de marque port\u00e9s comme troph\u00e9es. Femmes et hommes ne pr\u00eatent aucune attention \u00e0 ce qui se joue. Absence de convivialit\u00e9, d\u2019empathie. Une dame d\u2019un certain \u00e2ge visage d\u2019aigle, l\u00e8vres rouge Herm\u00e8s, costume pantalon beige, sac, chaussures de cuir beige ray\u00e9es de rouge, bijoux discrets, port de t\u00eate altier, sans doute habitu\u00e9e \u00e0 prendre des d\u00e9cisions, se l\u00e8ve. Elle interpelle la m\u00e8re et l\u2019enfant, attend qu\u2019ils soient assis. Sourires, remerciements. Elle descend leste et agile. Le tramway repart, toujours bond\u00e9. Odeurs de tabac, de rance, de sueur, de parfum bon march\u00e9. Corps moites, parfois sales salet\u00e9 comme oubli ou provocation dans une soci\u00e9t\u00e9 hygi\u00e9niste, port\u00e9e par les discours politiques. Des annonces publicitaires en cascade au marketing parfait tracent chaque besoin de chaque individu. Technologie contre peau. Peu de livres ouverts. La ville d\u00e9file. Rivi\u00e8re disparue sous le b\u00e9ton. Palmiers plant\u00e9s, composition botanique de succulentes, de cactus, place fugace flanqu\u00e9e de bancs aux tags esth\u00e9tiques. Sur la rive gauche : des maisons bourgeoises aux volets blancs, clos aux trois quarts, dont les interstices filtrent des rayons d\u2019ombre. Reflets du tram dans les vitrines des magasins de quartier qui jalonnent encore cette portion de ville malgr\u00e9 le turnover et les panneaux &#8211; \u00c0 vendre &#8211; Ils r\u00e9sistent avec courage, pour un temps encore ind\u00e9fini aux avances financi\u00e8res des promoteurs immobiliers la langue pendante aux abois. D\u00e9construire pour reconstruire. Un sans domicile fixe, corps d\u00e9sarticul\u00e9, fractur\u00e9 par la rue &#8211; certainement pas par choix, ou tr\u00e8s rarement &#8211; monte dans le tram. Grand, maigre, des bras jusqu\u2019aux genoux, visage ravag\u00e9 comme un n\u00e9gatif br\u00fbl\u00e9, bleus de catcheur sans \u00e2ge, en fin de course. Une veste vert militaire ouverte sur son torse laisse entrevoir des h\u00e9matomes noirs, marron, jaunes couleurs de ses drames quotidiens, de l\u2019intensit\u00e9 de la r\u00e9sorption des coups re\u00e7us. Son odeur dense, forte, \u00e2cre, cri invisible, provoque instinctivement des pincements de nez, des descentes pr\u00e9cipit\u00e9es du tram. La fuite. Il me regarde avec intensit\u00e9. Sans parole, il me transmet sa violence, sa frustration contre le syst\u00e8me qui l\u2019a aid\u00e9 \u00e0 d\u00e9railler, sa fatigue, son spleen. Il tr\u00e9buche en descendant du tram, tombe, se rel\u00e8ve illico, dispara\u00eet en tra\u00eenant sa d\u00e9sesp\u00e9rance, sa solitude, sa tristesse. Le wagon du tram respire mieux. Le silence sonore de la mis\u00e8re d\u00e9range.<\/p>\n\n\n\n<p>Un immense champ de b\u00e9ton vertical d\u00e9chire le ciel, parkings sales jonch\u00e9s de papiers froiss\u00e9s comme autant de boules \u00e9gar\u00e9es transforment la route goudronn\u00e9e en peinture abstraite. Jeter ses sacs d\u2019ordures dans la rue, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des poubelles \u00e9ventr\u00e9es d\u2019o\u00f9 \u00e9mane une odeur de pourriture et de putr\u00e9faction, accentu\u00e9e par les relents d\u2019\u00e9gouts qui s\u2019\u00e9chappent des plaques de fonte, est la norme.Un immeuble de dix \u00e9tages : escaliers us\u00e9s par trente ans d\u2019utilisation quotidienne, des marches de marbre presque intactes ouvrent sur un hall soign\u00e9 au sol brillant de propret\u00e9. Deux bo\u00eetes aux lettres cass\u00e9es o\u00f9 le courrier s\u2019entasse. Locataires aux abonn\u00e9s absents. L\u2019ascenseur fonctionne. D\u2019autres immeubles corset\u00e9s de b\u00e9ton peint en violet et blanc sont moins bien lotis : parkings ext\u00e9rieurs avec voitures d\u00e9mont\u00e9es, tags insultants sur les murs, groupes d\u2019hommes jeunes ou tr\u00e8s jeunes, climat passif-agressif. Odeur de m\u00e9fiance dans cet ensemble immobilier aux fen\u00eatres aussi \u00e9troites que des meneaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Une place, des immeubles en demi-cercle, des parkings. Un jardin aux arbres d\u00e9munis, rabougris, cens\u00e9 \u00eatre un lieu de vie pour enfants. L\u2019\u00e9cole primaire encercl\u00e9e, la boulangerie qui fait la meilleure kesra du quartier la boucherie halal le marchand de l\u00e9gumes d\u2019olives et d\u2019encens toujours souriant senteurs d\u2019\u00e9pices et de parfums orientaux une teinturerie expose ses fers en fonte dans une vitrine regorgeant de poussiere une mercerie en faillite deux magasins de v\u00eatements \u00e0 petits prix, un bar-tabac un bar \u00e0 chicha une coiffeuse pour dames un coiffeur turc pour hommes une pharmacie fa\u00e7on Fort Knox un cabinet m\u00e9dical ferm\u00e9 un colosse dissuasif \u00e0 l\u2019entr\u00e9e d\u2019une poste minuscule ouverte le matin un Aldi en voie de r\u00e9novation, un ancien McDo rachet\u00e9 et transform\u00e9 en Burgers Kebab Halal, BKH nouvel acronyme.Deux fois par semaine les femmes envahissent la place qui se transforme en souk anim\u00e9 et bruyant color\u00e9, parfum\u00e9. Leurs enfants s\u2019\u00e9parpillent, jouent, rient ou restent coll\u00e9s \u00e0 elles. Les hommes sont absents ou au caf\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Odeur m\u00eal\u00e9e de lessive, de pain ti\u00e8de, de caf\u00e9 en poudre et de produits m\u00e9nagers. Une file s\u2019\u00e9tire devant la caisse num\u00e9ro cinq. Les clients attendent leur regard coll\u00e9 aux bandes oranges qui s\u00e9parent leurs achats. Un enfant cheveux blonds boucl\u00e9s, peau blanche, v\u00eatements nets propres, repass\u00e9s, d\u2019environ six ans, regarde avec envie les paquets de bonbons, les tablettes de chocolat. Juste devant lui, sa m\u00e8re, silhouette fine et droite jusqu\u2019\u00e0 la raideur pousse un caddy flambant neuf. Les traits de son visage sont tir\u00e9s. Elle est coiff\u00e9e avec soin, l\u00e9g\u00e8rement maquill\u00e9e, habillee avec des v\u00eatements de deuxi\u00e8me ou troisi\u00e8me main., elle d\u00e9tonne. Elle est d\u2019une \u00e9l\u00e9gante simplicit\u00e9. Elle sort de son sac une carte bleue. Le tapis affiche des produits simples : p\u00e2tes premier prix, l\u00e9gumes en conserve, lait, g\u00e2teaux, c\u00e9r\u00e9ales, lessive. Elle tend sa carte une deux trois fois.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u202fPaiement refus\u00e9\u202f\u00bb, l\u00e2che la machine, sans \u00e9motion.<\/p>\n\n\n\n<p>-Carte refus\u00e9e- dit tout haut le caissier jeune homme au regard malveillant, au sourire m\u00e9prisant. Il ricane, soupire, souffle fort sans m\u00eame la regarder, m\u00e2chonnant son chewing-gum il crie<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; <em>On peut pas acheter avec rien, Madame. C\u2019est impossible. C\u2019est pas l\u2019aide sociale ici. C\u2019est pas la peine de faire des gosses quand on peut pas les nourrir.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Elle se fige, encaisse cet affront. Elle ressent cette violence des mots, des coups de poing dans tout son \u00eatre, une condamnation : celle d\u2019\u00eatre pauvre et femme. Le silence autour d\u2019elle se brise. Les gens murmurent, certains la regardent avec obs\u00e9quiosit\u00e9, une vieille dame se d\u00e9tourne de cette sc\u00e8ne qui l\u2019\u00e9meut, un adolescent \u00e9clate de rire. La file s\u2019\u00e9nerve. La femme \u00e0 l\u2019enfant est tr\u00e8s mal \u00e0 l\u2019aise, elle ne s\u2019excuse pas. Le caissier la toise, elle le regarde froidement dans les yeux. Il est surpris d\u2019y voir autant de force. Il baisse la t\u00eate. Dans la file, le ton monte. L\u2019enfant serre la main de sa m\u00e8re. Elle trie tr\u00e8s vite ses achats pouss\u00e9e par une envie de courir pour cacher sa honte son d\u00e9sarroi sa peine. Elle retire presque tout. Ne restent qu\u2019un paquet de g\u00e2teaux, des c\u00e9r\u00e9ales et une bouteille de lait. Elle sort de son porte-monnaie un billet pli\u00e9 soigneusement en quatre qu\u2019elle tend au caissier, paie, sort avec dignit\u00e9, droite, tenant son enfant contre elle. Elle mord ses joues pour ne pas hurler. Dehors, elle ouvre le paquet de g\u00e2teaux. L\u2019enfant est heureux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 <em>Ne t\u2019inqui\u00e8te pas mon ch\u00e9ri, nous avons des provisions \u00e0 la maison, c\u2019est certainement une erreur de la banque. Demain nous irons \u00e0 Auchan.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le petit sourit, un sourire fait d&rsquo;espoir et de douceur r\u00e9sign\u00e9s. Il sait qu\u2019elle ira chercher des produits alimentaires au Restau du c\u0153ur ou au Secours populaire, lieux de survie d\u00e9guis\u00e9s en entraide. Et que les jours meilleurs, c\u2019est elle qui les invente.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Revenir dans cette ville quitt\u00e9e il y a plus de dix ans. Prendre le tram en direction de la gare des autobus, en partance pour toutes les r\u00e9gions de France, d\u2019Europe. 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