{"id":188357,"date":"2025-06-30T04:06:28","date_gmt":"2025-06-30T02:06:28","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188357"},"modified":"2025-07-16T12:15:48","modified_gmt":"2025-07-16T10:15:48","slug":"les-mardis-2024-25-saison-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/les-mardis-2024-25-saison-2\/","title":{"rendered":"# les mardis 2024-25 | Saison 2"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>1 | lieux o\u00f9 on a dormi (Perec)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>dans le noir de l\u2019avant l\u2019aube et le demi-sommeil du d\u00e9part en vacances transbahut\u00e9e dans les bras de mon p\u00e8re d\u00e9pos\u00e9e \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du camping-car les r\u00eaves bient\u00f4t stri\u00e9s de r\u00e9verb\u00e8res dans la fente ajour\u00e9e du rideau \u00e0 pression, et sous la joue le r\u00eache de la couverture et le frais de la nuit qui fait s\u2019enfoncer un peu plus encore dans le sac de couchage et dessous le moteur et le corps qui vibre dessus et les r\u00eaves qui absorbent la route<\/p>\n\n\n\n<p>et le corps douloureux \u00e0 force de se recroqueviller et les voyages de f\u00eate quand par miracle l\u2019avion n\u2019est pas plein et que le corps peut se d\u00e9plier sur trois ou quatre si\u00e8ges, ceinture malgr\u00e9 tout attach\u00e9e pour ne pas \u00eatre r\u00e9veill\u00e9e par le personnel de bord pendant les turbulences<\/p>\n\n\n\n<p>en voiture o\u00f9 le corps, surpris par le sommeil, r\u00e9siste parfois puis finit par s\u2019abandonner, les yeux se ferment, la bouche s\u2019ouvre, la t\u00eate peine \u00e0 trouver assise stable, et puis la sensation de la main voisine qui parfois la remet d\u2019aplomb, et le r\u00e9veil tout soudain dans le r\u00eave d\u2019une chute brutale \u2013 on a manqu\u00e9 une marche \u2013 et l\u2019on se rassure, ce n\u2019\u00e9tait rien, le paysage a chang\u00e9, c\u2019est tout<\/p>\n\n\n\n<p>o\u00f9 l\u2019on s\u2019\u00e9tait promis un lever de soleil sur les \u00celes Sanguinaires, et puis finalement l\u2019opportunit\u00e9 de dormir en cabine, et quand on ouvre les yeux, on s\u2019aper\u00e7oit qu\u2019il est trop tard et l\u2019on se dit qu\u2019on aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 dormir sur le pont \u00e0 port\u00e9e de ciel de mer de lune et de lever de soleil<\/p>\n\n\n\n<p>sommeil qui-vive, en alerte, pour ne pas manquer la gare\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>o\u00f9 l\u2019on sait o\u00f9 l\u2019on s\u2019endort sans savoir o\u00f9 l\u2019on va se r\u00e9veiller, paysages aux aguets, aimer cet \u00e9tat de demi-somnolence o\u00f9 le corps et l\u2019esprit absorbent tout de la lumi\u00e8re et de la nuit du paysage urbain et du paysage rural, et des visages crois\u00e9s furtivement, et l\u2019on se dit que \u00e7a doit faire mati\u00e8re \u00e0 r\u00eave tout \u00e7a\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>2 | portes (Perec)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dans ton souvenir, la porte n\u2019est plus. Elle a disparu. Pourtant, tu l\u2019as franchie ce soir-l\u00e0. Une fois la porte ouverte, tu as pos\u00e9 le pied sur le seuil gris ciment\u00e9 encore tout ti\u00e8de dans le soir d\u2019\u00e9t\u00e9. Pour retrouver la porte, il faudrait retrouver la photographie de cet autre jour. Ta s\u0153ur d\u00e9guis\u00e9e et maquill\u00e9e, assise sur le seuil ciment\u00e9 avec les talons de votre grand-m\u00e8re maternelle. La porte \u00e9tait derri\u00e8re, dans le cadre. Forc\u00e9ment. Mais pour l\u2019heure, la porte se ferme. Le bruit de la porte qui se ferme. Car ils l\u2019ont ferm\u00e9e avant de partir et de vous laisser, ta s\u0153ur et toi. Tu l\u2019as entendu, ce bruit de porte qui se ferme. Tu l\u2019as guett\u00e9. Ce bruit. Un claquement. Sans doute. Le claquement et puis le silence. Dans la p\u00e9nombre des volets ferm\u00e9s, les lamelles de lumi\u00e8re du soir d\u2019\u00e9t\u00e9 qui tombe d\u00e9coupent le silence, et dedans, sans doute, la respiration r\u00e9guli\u00e8re de ta petite s\u0153ur, au-dessus de toi, dans le lit superpos\u00e9. Tu ne sais plus. Peut-\u00eatre. Mais, le silence sur la porte d\u2019entr\u00e9e de la maison qui vient de se fermer. \u00c7a tu te souviens. Une porte, l\u2019\u00e9t\u00e9, on la laisse ouverte, surtout le soir, pour faire entrer la fraicheur. Mais ils l\u2019ont ferm\u00e9e. Car ils sont partis. Quand on part, on ferme la porte. L\u2019ont-ils ferm\u00e9e \u00e0 cl\u00e9. Tu ne sais plus. Tu ne sais plus, si au bas de l\u2019escalier, face \u00e0 la porte ferm\u00e9e, tu ne sais plus si tu as d\u00fb tourner la cl\u00e9. Y avait-il seulement une cl\u00e9 \u00e0 tourner de l\u2019int\u00e9rieur. Un verrou peut-\u00eatre. Un peu en hauteur. Tu as peut-\u00eatre d\u00fb te mettre sur la pointe des pieds pour tourner le verrou. Tu ne sais plus \u00e0 quoi ressemblait le verrou. S\u2019il y en avait un. Tu ne sais plus la mati\u00e8re de la porte. Sa couleur. Porte lisse. Porte \u00e0 moulure. Porte en bois. Ou pas. Dans la p\u00e9nombre int\u00e9rieure de ce soir d\u2019\u00e9t\u00e9, tu as tourn\u00e9 la poign\u00e9e. Ou le bouton de porte. Tu ne sais plus. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la porte, la rue \u00e9coute\u00a0: elle est vide et profonde. Elle ne s\u2019arr\u00eate jamais. Elle d\u00e9vore tout sur son passage. C\u2019est l\u2019\u00e9t\u00e9 au carrefour des trois maisons, et \u00e7a ne l\u2019est pas. La for\u00eat n\u2019est pas loin. Les larmes sont sorties de leur lit. Le c\u0153ur d\u00e9borde. Le p\u00e8re a eu honte, dira-t-il plus tard. Le soir et l\u2019enfant tomb\u00e8rent. La m\u00e8re, elle, ne sait plus, elle non plus. Sans doute ne pourrait-elle pas d\u00e9crire la porte d\u2019entr\u00e9e, elle non plus. La fillette dort, ou pas. La voisine vaque. De tout \u00e7a tu te rappelles. La porte franchie, tu ne sais plus.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>3 | Alain dans le petit matin (Perec)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>[6h00] Yeux grand ouverts sur les d\u00e9coupes du jour dans la pi\u00e8ce, Alain compte les six coups de la cath\u00e9drale et se l\u00e8ve comme chaque matin \u00e0 la m\u00eame heure. Sauf le dimanche. En souvenir de sa m\u00e8re. Qui offrait sa peau, ses os, sa chair et son sang au sommeil. Qu\u2019elle disait.<\/p>\n\n\n\n<p>[6h10] Alain nettoie m\u00e9ticuleusement son seuil de porte avec son vieux balai et les trois marches ciment\u00e9es qui donnent sur la rue pav\u00e9e. Il descend \u00e0 mesure que la poussi\u00e8re du matin s\u2019envole. Il a l\u2019impression de chasser les cauchemars qui ne manquent pas de le visiter chaque nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>[6h15] Il se retourne et contemple sa \u00ab&nbsp;demeure&nbsp;\u00bb. Il a trouv\u00e9 ce mot dans le vieux dictionnaire d\u00e9nich\u00e9 sous un matelas crev\u00e9 dans l\u2019une des cellules de l\u2019ancien monast\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>[6h30] Alain s\u2019assure que son voisin Alain \u2013 il porte le m\u00eame nom \u2013 n\u2019est pas mort. Il frappe trois coups aux volets de la case. Ca r\u00e9pond trois fois. En miroir. C\u2019est le code. Alors Alain sourit.<\/p>\n\n\n\n<p>[6h40] Alain se pr\u00e9pare un caf\u00e9 dans la machine magique. Elle vient d\u2019Italie&nbsp;! avait pr\u00e9cis\u00e9 Alain, le voisin, en la lui tendant, triomphant.<\/p>\n\n\n\n<p>[6h43] Accroupi \u00e0 m\u00eame la rue pav\u00e9e devant son petit r\u00e9chaud \u00e0 gaz, il \u00e9coute la machine chanter et gargouiller et faire remonter magiquement l\u2019eau transform\u00e9e en caf\u00e9. en ouvrant prudemment le chapeau de la cafeti\u00e8re, c\u2019est un autre mot qui surgit&nbsp;: transsubstantiation&nbsp;! Et il sourit.<\/p>\n\n\n\n<p>[7h00] Les employ\u00e9s de la blanchisserie ouvrent le grand portail. Bient\u00f4t \u00e7a va sentir bon. Alain sourit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>4 | ville non-ville (Perec)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ici la ville s\u2019essouffle. L\u2019Aqueduc de Petite Guin\u00e9e et ses vieilles pierres vo\u00fbt\u00e9es mang\u00e9es d\u2019herbes marque la fronti\u00e8re. Inventori\u00e9 \u00ab\u00a0en ville\u00a0\u00bb pourtant par les services du patrimoine du Minist\u00e8re. N\u2019en d\u00e9plaise. La ville s\u2019essouffle. Sous l\u2019aqueduc. Dans les m\u00e9andres de la ravine Du Lion. Un ruisseau de hautes herbes que les ondes tropicales font grossir et qui rejoint la Rivi\u00e8re aux herbes. A partir de l\u00e0 plus rien n\u2019est certain. La Ville devient Feuille. Un petit chemin ciment\u00e9 toutefois, \u00e0 droite de l\u2019aqueduc. Et puis des traces de ville. Des maisons encore. Des marches. Et puis des cases. Certaines habit\u00e9es, d\u2019autres non. Quelques visages guettent celui ou celle qui s\u2019appr\u00eate \u00e0 quitter la ville. Et puis le b\u00e9ton et le ciment cessent. Abruptement. Pour laisser place \u00e0 un petit sentier de terre. Et c\u2019est alors un \u00e9boulis d\u2019herbes, de plantes, d\u2019arbustes, de grands arbres avec le bleu du ciel parfois dedans tout en haut et le rouge des flamboyants au mois de juin. La ville cesse. La for\u00eat presse. Et le long, obscur\u00e9ment, la ravine du Lion, toujours, qui rejoint le chemin de la Petite Guin\u00e9e, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du pont. \u00a0En contrebas du pont de la Rivi\u00e8re aux herbes. La ville n\u2019est plus, l\u00e0 soudainement. On ne la voit plus, on ne l\u2019entend plus. Si on regarde un plan, on voit pourtant qu\u2019elle presse, qu\u2019elle ne s\u2019arr\u00eate jamais, que rien ne l\u2019arr\u00eate si ce n\u2019est la mer ou le volcan. Mais l\u00e0, un petit territoire fait s\u00e9cession, ici la ville marronne. Il suffit pourtant de remonter le grand escalier de pierre et l\u00e0 revoil\u00e0\u00a0: pulsations des moteurs sur la grande mont\u00e9e vers la ville prochaine. Mais l\u00e0, en contre-bas, oui, la ville s\u2019essouffle, elle expire dans le vert des herbes folles et le vent dans les grands arbres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>6 | dans les marges (Goldsmith)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>(Il est pos\u00e9 \u00e0 gauche de mon ordinateur au sommet d\u2019une petite pile, je l\u2019ouvre au hasard, et le passage m\u2019appelle et c\u2019est d\u00e9j\u00e0 incroyable que ce soit ce passage tu t\u2019es dit sans conna\u00eetre la suite) | Me voil\u00e0, r\u00eaveur-mangrove | (les doigts et les touches du clavier r\u00e9tro\u00e9clair\u00e9 et le rectangle blanc de l\u2019\u00e9cran et les mots qui s\u2019alignent dans la p\u00e9nombre de la chambre) | \u00e9pousant cette volcaille de pays | (et le traitement de texte qui ne reconna\u00eet pas les mots nouveaux, les mots invent\u00e9s, langue souffl\u00e9e, proprement sid\u00e9rante, \u00e0 chaque fois) |, ses cass\u00e9es, ses disparitions, ses ensouchements forc\u00e9s | (le rythme et les mots de Chamoiseau dans le bruit discret de la climatisation et les fragments de feuilles de bananiers l\u00e0 dans l\u2019espace de fen\u00eatre du volet pas tout \u00e0 fait ferm\u00e9 et que tu r\u00e9ouvres, pas de soleil aujourd\u2019hui, le bruit du volet) | son d\u00e9roul\u00e9 hagard | (et le vert \u00e0 plein de la v\u00e9g\u00e9tation par la fen\u00eatre d\u2019arbres dont tu ignores le nom, d\u2019\u00e9piphytes, de lianes, des nuances de vert pour qui il faudrait aussi inventer des mots) | Me voil\u00e0 r\u00eaveur-feignant, clapotant de la t\u00eate sur des boues oubli\u00e9es, agrippant des pr\u00e9sences vaporeuses | (tu \u00e9cris dans les mots de Chamoiseau et tu n\u2019arr\u00eates pas de te dire que c\u2019est incroyable, ce qui arrive l\u00e0, et depuis ce matin, alors m\u00eame que tu n\u2019aimes pas cette phrase \u00ab\u00a0il n\u2019y a pas de hasard\u00a0\u00bb, phrase que l\u2019on t\u2019a encore doctement ass\u00e9n\u00e9e hier et tu as soupir\u00e9 hier aussi) | laissant aller, laissant aller | (t\u00f4t ce matin, le jour n\u2019\u00e9tait pas tout \u00e0 fait lev\u00e9, le r\u00e9veil lourd et pesant de mauvais r\u00eaves, de ceux que l\u2019on est bien incapable de raconter mais qui vous laisse un go\u00fbt de boue qui emp\u00e8se ce d\u00e9but de journ\u00e9e alors m\u00eame qu\u2019il te faut retrouver les \u00e9l\u00e8ves) |dans des incertains inutiles, des rafales de possibles, des accidents, des trajectoires tourbillonnantes | (et le r\u00eave pos\u00e9 l\u00e0 en salle 05, et le hasard, et le r\u00e9cit, les surr\u00e9alistes, d\u00e9poser la raison sur la table et laisser faire laisser aller et les regards scolaires dubitatifs d\u2019abord et puis on se prend au jeu, et les images qui surgissent et les sourires et les yeux \u00e9tonn\u00e9s de ce qui surgit) | laissant aller, laisser rouler | (o\u00f9 l\u2019on se dit que tout compte fait le hasard fait bien les choses et que les mots de Chamoiseau et les \u00e9l\u00e8ves ce matin et l\u2019\u00e9criture l\u00e0 maintenant finissent de te d\u00e9faire de la boue mar\u00e9cageuse de la nuit) | Me voil\u00e0, r\u00eaveur-rivi\u00e8re | (tu aimes ces r\u00e9p\u00e9titions qui scandent le passage, elles ont accroch\u00e9 ton regard en ouvrant la page au hasard) | peu apte \u00e0 comprendre mais butinant \u00e0 ce pollen mental en de languides plaisirs | (tu n\u2019aimes pas ce mot \u00ab\u00a0languides\u00a0\u00bb, il faudrait v\u00e9rifier ce qu\u2019il veut dire, exactement) | Quand je fus de retour au pays, apr\u00e8s dix ans en terre de France | (dans le bruit de travaux dans la rue et l\u2019image de la cour derri\u00e8re toi d\u00e9charge casse automobile d\u00e9chetterie tu h\u00e9sites tu te demandes quel est ton pays dans les mots de Chamoiseau) | je poursuivis ces r\u00eaves en r\u00e9installant mon corps dans une r\u00e9alit\u00e9 devenue disponible | (le soleil pas loin \u00e0 travers la v\u00e9g\u00e9tation) | (corps cass\u00e9 et le mot en \u00e9cho plus haut corps douloureux dans le jour revenu du volet ouvert) | le retour accorde aux yeux de clairvoyantes avidit\u00e9s | (je lis ces mots, et bien souvent il me faut les relire, et je me dis que pour moi ce sont les d\u00e9parts, oui d\u00e9cid\u00e9ment les d\u00e9parts qui m\u2019ont autoris\u00e9e qui m\u2019ont permise de) \u00a0| on peut d\u2019un coup de t\u00eate, d\u2019un toucher de la main, s\u2019impressionner d\u2019une tremblade d\u2019existence | (c\u2019est pour de tels mots que j\u2019aime tant et lire et \u00e9crire, quand le mot touche tout pile l\u00e0 o\u00f9 il faut et fait que l\u2019on pose le livre, qu\u2019on ferme les yeux, qu\u2019on sourit, et que l\u2019on se dit, c\u2019est \u00e7a) | On voit. On \u00e9coute. On fr\u00f4le. On s\u2019ent\u00eate. On sollicite. | (On vit en somme.)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>7 | paysage(s)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un rectangle vert. Il pleut et on dirait qu\u2019il neige\u00a0: les gouttes font de petits points blancs ronds \u00e9pais qui se d\u00e9posent l\u00e9g\u00e8res et invisibles sur les feuilles de bananier. Et la pluie tout soudain, plus intense, et la neige fond en grosses gouttes d\u2019eau qui se posent, globes transparents sur les feuilles \u00e9paisses, certaines s\u2019accrochent, d\u2019autres d\u00e9gringolent en perles brillantes. Au fond du rectangle un arbre gigantesque envahi d\u2019\u00e9piphytes et de lianes. Et tout autour une v\u00e9g\u00e9tation dense que je ne sais nommer mais dont je peux deviner les feuilles toutes neuves d\u2019un vert \u00e9clatant et les feuilles vieillies, plus sombres. Sous les assauts de la pluie et du vent, les feuilles plient, d\u2019autres tombent. \u00c7a fr\u00e9mit, \u00e7a mugit, \u00e7a palpite, \u00e7a se balance, \u00e7a luit. Quelques trou\u00e9es. T\u00f4le grise. Toit d\u2019une case. Et puis la mer sans doute. Mais aujourd\u2019hui tout est gris.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Variation 1&nbsp;: moins les subordonn\u00e9es <em>et<\/em> la pluie d\u2019un seul tenant<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un rectangle vert. Il pleut et il neige, on dirait,&nbsp;et les gouttes font de petits points blancs ronds \u00e9pais, l\u00e9g\u00e8res et invisibles sur les feuilles de bananier et la pluie tout soudain plus intense et la neige fond en grosses gouttes d\u2019eau, globes transparents sur les feuilles \u00e9paisses, certaines s\u2019accrochent, d\u2019autres d\u00e9gringolent en perles brillantes et au fond du rectangle un arbre gigantesque envahi d\u2019\u00e9piphytes et de lianes et tout autour une v\u00e9g\u00e9tation dense, les feuilles toutes neuves d\u2019un vert \u00e9clatant et les feuilles vieillies, plus sombres et sous les assauts de la pluie et du vent les feuilles plient d\u2019autres tombent et \u00e7a fr\u00e9mit et \u00e7a mugit et \u00e7a palpite et \u00e7a se balance et \u00e7a luit. Quelques trou\u00e9es. T\u00f4le grise. Toit d\u2019une case. Et puis la mer sans doute. Mais aujourd\u2019hui tout est gris.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Variation 2&nbsp;: on dirait<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>On dirait. Ce serait un rectangle vert. Il pleuvrait et on dirait qu\u2019il neige&nbsp;: les gouttes feraient de petits points blancs ronds \u00e9pais qui se d\u00e9poseraient l\u00e9g\u00e8res et invisibles sur les feuilles de bananier. Et la pluie tout soudain, plus intense, et la neige fondrait en grosses gouttes d\u2019eau qui se poseraient, globes transparents sur les feuilles \u00e9paisses, certaines s\u2019accrocheraient, d\u2019autres d\u00e9gringoleraient en perles brillantes. Au fond du rectangle un arbre gigantesque envahi d\u2019\u00e9piphytes et de lianes. Et tout autour une v\u00e9g\u00e9tation dense que je ne saurais nommer mais dont je pourrais deviner les feuilles toutes neuves d\u2019un vert \u00e9clatant et les feuilles vieillies, plus sombres. Sous les assauts de la pluie et du vent, les feuilles plieraient, d\u2019autres tomberaient. Ca fr\u00e9mirait, \u00e7a mugirait, \u00e7a palpiterait, \u00e7a se balancerait, \u00e7a luirait. Quelques trou\u00e9es. T\u00f4le grise. Toit d\u2019une case. Et puis la mer sans doute. Mais ce jour-l\u00e0 tout serait gris.&nbsp; On dirait.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Variation 2&nbsp;: il y a de cela tr\u00e8s longtemps<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il y a de cela tr\u00e8s longtemps. C\u2019\u00e9tait un rectangle vert. Il pleuvait et on aurait qu\u2019il neigeait&nbsp;: les gouttes faisaient de petits points blancs ronds \u00e9pais qui se d\u00e9posaient l\u00e9g\u00e8res et invisibles sur les feuilles de bananier. Et la pluie tout soudain, plus intense, et la neige fondait en grosses gouttes d\u2019eau qui se posaient, globes transparents sur les feuilles \u00e9paisses, certaines s\u2019accrochaient, d\u2019autres d\u00e9gringolaient en perles brillantes. Au fond du rectangle un arbre gigantesque envahi d\u2019\u00e9piphytes et de lianes. Et tout autour une v\u00e9g\u00e9tation dense que je ne savais pas nommer alors mais dont je pouvais deviner les feuilles toutes neuves d\u2019un vert \u00e9clatant et les feuilles vieillies, plus sombres. Sous les assauts de la pluie et du vent, les feuilles pliaient, d\u2019autres tombaient. \u00c7a fr\u00e9missait, \u00e7a mugissait, \u00e7a palpitait, \u00e7a se balan\u00e7ait, \u00e7a luisait. Quelques trou\u00e9es. T\u00f4le grise. Toit d\u2019une case. Et puis la mer sans doute. Mais alors tout \u00e9tait gris.&nbsp; Il y a de cela tr\u00e8s longtemps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>10 | photographe (Cortazar)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Si j\u2019\u00e9tais photographe, je serais chercheuse de fragments. Il faudrait \u00e0 force \u00e0 force exercer l\u2019\u0153il, aff\u00fbter le regard, quitter le plan large, oublier le panorama, renoncer au grandiose, \u00e9pouser le petit, accrocher le d\u00e9tail, faire lumi\u00e8re sur ce qui s\u2019oublie. Et faire paysage. Il faudrait pour cela des heures et des heures de marche, yeux ferm\u00e9s, yeux ouverts, tenter des exp\u00e9riences comme faire quelques pas en fermant les yeux, marcher avec un casque sur les oreilles pour devenir sourd au bruit du monde, mais surtout, d\u00e9ambuler, yeux et oreilles grand ouverts, arpenter, capturer les bruits de la ville et de la for\u00eat, sentir la respiration de la mer, absorber les gestes, les voix, saisir ces bouts de rien qui font monde. Smartphone en main. Maniable, discret, parfait pour la d\u00e9ambulation tout terrain. Mais si j\u2019\u00e9tais photographe, il faudrait m\u2019\u00e9quiper. Trouver l\u2019appareil parfait. Dans tous les cas, rien de saurait remplacer l\u2019\u0153il et l\u2019attention au bruit du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne suis pas photographe, mais je me console en imaginant la collecte. Bouts de monde, bouts de vie, bouts de r\u00e9els cadr\u00e9s pour des rapprochements in\u00e9dits&nbsp;: grain de peau contre grain de mur ou nervures de feuilles, rougeur de la t\u00f4le contre bois fatigu\u00e9, bout de ciel contre bout de mer, peau des arbres, mati\u00e8re contre mati\u00e8re, couleur contre couleur et la photographie serait texture\u2026le spectateur voudrait la toucher comme on a parfois envie de caresser une statue. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pr\u00e9voir la juxtaposition des fragments sur un grand mur dans l\u2019espace public, offerts \u00e0 tous les passants. Et dans des lieux publics partenaires, m\u00e9diath\u00e8ques, mairies, \u00e9coles, coll\u00e8ges, lyc\u00e9es, la reproduction des fragments pour que chacun puisse manier, toucher, choisir, agencer et faire monde, faire paysage nouveau, et les fragments d\u00e9multiplieraient l\u2019\u0153il et le regard et l\u2019\u0153uvre \u00e0 l\u2019infini.<\/p>\n\n\n\n<p>Chasser le fragment et le capturer. Et puis r\u00e9inventer. Parce que le r\u00e9el ne suffit pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>12 | J&rsquo;ai d\u00e9cid\u00e9 d&rsquo;arr\u00eater d&rsquo;\u00e9crire (P. Patrolin)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 d\u2019arr\u00eater d\u2019\u00e9crire. Il m\u2019est d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9 dans ma vie de cesser d\u2019\u00e9crire, mais jamais de d\u00e9cider d\u2019arr\u00eater d\u2019\u00e9crire. On peut d\u00e9cider d\u2019arr\u00eater de fumer, ou de boire, mais d\u00e9cider d\u2019arr\u00eater d\u2019\u00e9crire, c\u2019est autre chose. D\u00e9cider d\u2019arr\u00eater d\u2019\u00e9crire, c\u2019est couper court au d\u00e9sir. C\u2019est ravaler d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment les mots, les enfermer en soi, dans la t\u00eate, dans le ventre, dans la gorge, dans la bouche, les mastiquer soigneusement, les avaler et les dig\u00e9rer. Pour les emp\u00eacher de sortir. D\u00e9cider d\u2019arr\u00eater d\u2019\u00e9crire, c\u2019est cesser de respirer en lettres, en mots, en phrases, en sons, en rythmes, en silences. C\u2019est ranger le filet \u00e0 papillons, s\u2019emp\u00eacher dans un bistrot ou dans la rue ou sur un banc ou dans le train, de sortir son carnet rose \u00e0 spirale ou tout autre carnet longuement choisi en papeterie, ou son application \u00ab\u00a0Notes\u00a0\u00bb du smartphone. C\u2019est laisser infuser en soi l\u2019espace et le temps, les bruits et les visages sans pouvoir les extraire les fixer les m\u00e9tamorphoser en mots en phrases, c\u2019est laisser mourir les fragments de r\u00e9el. Mais d\u00e9cider d\u2019arr\u00eater d\u2019\u00e9crire, c\u2019est aussi d\u00e9cider d\u2019arr\u00eater de d\u00e9sirer prolonger le geste de lire. Radicalement, d\u00e9cider d\u2019arr\u00eater d\u2019\u00e9crire implique la d\u00e9cision d\u2019arr\u00eater de lire. Pour faire bien les choses et tuer compl\u00e8tement le d\u00e9sir. D\u00e9cider d\u2019arr\u00eater d\u2019\u00e9crire, c\u2019est d\u00e9cider d\u2019arr\u00eater d\u2019essayer de survivre au r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>13 | sur les marches du palais (M. Winckler<\/strong>)<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois la vol\u00e9e de marches franchie, sortir la convocation pendant la premi\u00e8re v\u00e9rification des sacs. Pr\u00e9senter une pi\u00e8ce d\u2019identit\u00e9 pour obtenir un bon de circulation. Franchir les portiques et contr\u00f4les de s\u00e9curit\u00e9. Suivre un service civique en baudrier orange dans les m\u00e9andres du grand b\u00e2timent. Croiser du regard les grands mots, Cour d\u2019Appel, Tribunal d\u2019instance, Juge d\u2019application des peines, de salle d\u2019audience en salle d\u2019audience, apercevoir des grilles, de hauts murs, des escaliers et dans le d\u00e9dale des robes noires et blanches, des dossiers sous le bras, des pas press\u00e9s, des \u00e9gar\u00e9s. Et puis tout au fond, s\u2019asseoir sur les grands bancs de bois du Juge des Affaires Familiales. Des hommes et des femmes, immobiles, visages ferm\u00e9s, corps tendus dans une solitude fig\u00e9e et un isolement des corps. Un jour, ils ont \u00e9t\u00e9 un couple. Un jour, ils ont fait des enfants. Un jour, plus rien n\u2019a \u00e9t\u00e9. Tout autour, le bourdonnement des robes qui se saluent, s\u2019interpellent, entrent et sortent du bureau du juge.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019est pas venu. Deux heures que j\u2019attends, il n\u2019est pas venu. L\u2019avocate dit ne pas avoir re\u00e7u la date de l\u2019audience. Il n\u2019est pas venu. Tu comprends que la situation est compliqu\u00e9e, on ne peut pas le priver de voir son enfant, envoyer des photos ne suffit pas. Il n\u2019est pas venu. Deux heures que j\u2019attends. Il nous manque l\u2019expertise psychiatrique. En l\u2019absence des pi\u00e8ces justificatives, je crains que votre dossier ne soit renvoy\u00e9. O\u00f9 est mon contradicteur&nbsp;? Je comprends bien, mais il n\u2019arr\u00eate pas de la harceler, il en va de sa sant\u00e9 mentale. Votre avocate ne viendra pas. Vous avez pu r\u00e9unir toutes les pi\u00e8ces. Vous savez que pour prot\u00e9ger ses parents, un enfant peut mentir. C\u2019est souvent le cas dans les agressions sexuelles. Je ne vous retiens plus, je suis d\u00e9sol\u00e9e, je vous communiquerai la date de la prochaine audience.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019appelle Alain et je suis mort dans la nuit du 29 juin 2023 dans l\u2019incendie de mon royaume. Pour \u00eatre plus pr\u00e9cis \u2013 et vous aurez peut-\u00eatre du mal \u00e0 y croire mais c\u2019est pourtant aussi vrai que Saint-Antoine de Padoue encore debout dans la d\u00e9vastation &#8211;&nbsp;&nbsp; c\u2019est mon \u00e2me qui est morte cette nuit-l\u00e0. Et c\u2019est mon corps qui au petit matin a d\u00e9couvert mon \u00e2me morte. Mon corps s\u2019est d\u00e9croch\u00e9 ce soir-l\u00e0 \u2013 et bien lui en a pris \u2013, comme il peut lui arriver quand je fume trop d\u2019herbe. Pendant que mon \u00e2me br\u00fblait, mon corps passait la nuit sur le fauteuil d\u00e9fonc\u00e9 de la plage des p\u00eacheurs face au reflet de lune travers\u00e9 de poissons-volants \u2013 mais l\u00e0 encore vous n\u2019allez pas me croire et vous allez dire que je d\u00e9lire. Mais je le dis \u2013 aussi vrai que cette page de dictionnaire roussie que je tiens au fond de ma poche &#8211; mon corps divaguait. Mon \u00e2me br\u00fblait. Je raconte mon histoire \u00e0 qui veut bien l\u2019entendre sur les marches du palais.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>15 | il me dit \/ j&rsquo;me dis (L. Gaultier)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Denis, il me dit<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est pas humain de faire travailler les gens \u00e0 cette heure-l\u00e0, en plein soleil. Tu sais, on aurait dit que le goudron, il fondait. De la m\u00e9lasse&nbsp;! Tu m\u2019\u00e9coutes&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019me dis<\/p>\n\n\n\n<p>\u2026 ta bouche fait des ronds et s\u2019\u00e9tire, s\u2019ouvre et se ferme et les mots dehors Denis roulent dans ma t\u00eate avec Denis dedans son grand sourire et le goudron, \u00e7a oui le goudron, et la m\u00e9lasse, \u00e7a oui la m\u00e9lasse, j\u2019essaie, j\u2019essaie, je m\u2019accroche \u00e0 la bouche de Denis, je m\u2019accroche, goudron m\u00e9lasse soleil, pour toi mon Denis, d\u00e8s qu\u2019ils sortent j\u2019essaie de faire entrer les mots doucement, un \u00e0 un, dans la t\u00eate dans l\u2019ordre, bien comme il faut, comme il m\u2019apprend mon Denis et puis soleil goudron m\u00e9lasse, \u00e7a oui, les mots tr\u00e9buchent, les mots tombent, ils roulent dans ma t\u00eate, alors je regarde Denis de toutes mes forces&nbsp;mais les larmes montent, le soleil cuit trop, \u00e7a, c\u2019est \u00e7a, le soleil me cuit et dedans le corps bout et les mots de Denis avec bout grille cuit crie, Denis&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>16 | le probl\u00e8me avec le volet roulant (Barrault)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le volet roulant \u00e9lectrique de la grande porte-fen\u00eatre du salon ne fonctionne plus. Le m\u00e9canisme tourne dans le vide avec un bruit de roulement inutile. Immobile \u00e0 mi-parcours. Ne reste plus qu\u2019une moiti\u00e9 de paysage ext\u00e9rieur. Ce n\u2019est pas qu\u2019il en vaille la peine, ce paysage\u00a0: une terrasse au carrelage jaunie et une rambarde \u00e9caill\u00e9e et rouill\u00e9e. Un immeuble gris de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue et le bout de ciel en haut, visible si on met un pas sur la terrasse et si on l\u00e8ve un peu la t\u00eate. Mais tout de m\u00eame. Ouvrir la grande baie vitr\u00e9e. Laisser entrer la lumi\u00e8re. Ou bien se calfeutrer les jours de temp\u00eate. Prendre un caf\u00e9 sur la petite galerie ext\u00e9rieure. Impossible d\u00e9sormais sauf se contorsionner. Heureusement, le propri\u00e9taire ne tarde pas \u00e0 venir. En deux heures, il d\u00e9monte et remonte le m\u00e9canisme. Il fallait \u00ab\u00a0tout simplement\u00a0\u00bb remplacer une toute petite pi\u00e8ce en plastique blanc. Dans le soir qui tombe, je r\u00eave un moment sur ce \u00ab\u00a0tout simplement\u00a0\u00bb et j\u2019actionne avec satisfaction l\u2019interrupteur de mon volet roulant. Mais voil\u00e0 qu\u2019au petit matin, alors que j\u2019actionne, dans l\u2019autre sens, l\u2019interrupteur de mon volet roulant avec la tr\u00e8s grande satisfaction de me souvenir qu\u2019il est r\u00e9par\u00e9, surgit, en lieu et place du carrelage jauni, de la rambarde rouill\u00e9e, de l\u2019immeuble gris et du bout de ciel invisible, de grandes mers et de vastes oc\u00e9ans l\u00e0 tout au bord de ma baie vitr\u00e9e. Et c\u2019est ainsi depuis. Chaque matin, j\u2019actionne l\u2019interrupteur de mon volet roulant, j\u2019ouvre grand les yeux et me pr\u00e9pare \u00e0 recevoir le paysage du jour\u00a0: landes de bruy\u00e8res \u00e0 fleur de falaise, vaste d\u00e9sert jaune \u00e0 l\u2019horizon tremblant, for\u00eats denses et luisantes de pluie, grands fonds marins peupl\u00e9s de b\u00eates curieuses. Je n\u2019ai rien dit \u00e0 mon propri\u00e9taire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>17 | \u00e9crire (J. Dupin)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ecrire le vivant, les corps qui tracent un sillage, capturer les visages et le mouvement dans la ville pour ne pas qu\u2019il s\u2019\u00e9chappe\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2026il descend la rue, happ\u00e9 t\u00eate et bras ouverts en avant sur lui-m\u00eame, oui, harponn\u00e9 par son propre corps, en chemise rose et pantalon blanc, des yeux grands ouverts d\u2019enfant aux cheveux blancs, et il sourit, \u00e9tonn\u00e9 et joyeux de ce corps qui vole vers une destination qu\u2019il ne connait pas encore\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Ecrire les cris, les mots qui ne sortent pas, ou tr\u00e9buchent, \u00e9crire l\u2019informul\u00e9 et l\u2019inarticul\u00e9 dans les yeux affol\u00e9s\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2026Denis au bout sous les arbres \u00e0 l\u2019ombre sur un banc qui ne la voit pas encore et la bouche qui voudrait crier l\u2019appeler et les mots \u00e0 fleur de l\u00e8vres d\u00e9compos\u00e9s dans l\u2019air du front de mer crev\u00e9s en onomatop\u00e9es et les larmes qui montent aux yeux dans la foule de visages crois\u00e9s et le corps perlant de sueur sous la robe fleurie et Denis au bout qui n\u2019en finit pas d\u2019\u00eatre l\u00e0 et qui ne l\u2019entend pas\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Ecrire dans la ville les silhouettes qui \u00e9chappent, font effraction, fissurent l\u2019ordre du jour<\/p>\n\n\n\n<p>\u2026 un homme bras tendus, gris, barbe mal taill\u00e9e, pantalon de flanelle us\u00e9e, chemise froiss\u00e9e, baskets us\u00e9es, mains accroch\u00e9es ferme \u00e0 la grille d\u2019une porte qui m\u00e8ne sur une friche d\u2019herbes folles et de vieilles pierres, et s\u2019accroche et crispe ses mains sur les barreaux comme si sa vie en d\u00e9pendait, et secoue la grille, n\u2019a de cesse, \u00e0 rythme r\u00e9gulier, obsessionnel, et le bruit m\u00e9tallique de fer forg\u00e9 r\u00e9sonne dans la rue fissurant de son mart\u00e8lement obs\u00e9dant l\u2019air du petit matin\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>18 | silhouettes (C. Jeanney)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme grille, regard fixe et bras tendus mains accroch\u00e9es aux barreaux qu\u2019il secoue en un rythme mat et r\u00e9gulier dans le matin clair<\/p>\n\n\n\n<p>La femme bouche, qui jette son corps, sa robe fleurie et son parapluie en avant comme pour devancer son ombre et fuir le soleil<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme flamme, exil\u00e9 de son royaume une page de dictionnaire \u00e0 la main et des larmes sur ses joues grises de cendre<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme femme, l\u2019air grave et s\u00e9rieux, robe courte et color\u00e9e, qui toque \u00e0 la porte de volets clos dans une cour grise<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme soleil, chemise rose pantalon blanc barbe grise qui descend la rue du Carmel en semant sur son passage les \u00e9clats de son sourire<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme errance, arpenteur d\u2019asphalte<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme tambour, casque viss\u00e9 sur les oreilles, l\u00e8vres et corps cadenc\u00e9s devant le PMU de la rue de la Cath\u00e9drale<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme faille, dont l\u2019\u00e2me n\u2019habite plus le corps<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme caddie, dont les pas pr\u00e9cipit\u00e9s et les yeux brillants arpentent le parking du supermarch\u00e9<\/p>\n\n\n\n<p>La femme mangrove, joues creus\u00e9es et regard perdu dans les eaux saum\u00e2tres de la folie<\/p>\n\n\n\n<p>La femme cri, qui vocif\u00e8re dans la nuit apr\u00e8s avoir dormi tout le jour devant la devanture ferm\u00e9e d\u2019un magasin en liquidation<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>19 | et j&rsquo;atteste (Valet)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Et j\u2019atteste au petit matin la d\u00e9vastation du royaume au seuil des trois marches<\/p>\n\n\n\n<p>Et j\u2019atteste le cadre en b\u00e9ton noirci de suie la grille abattue et rougie de rouille<\/p>\n\n\n\n<p>Et j\u2019atteste le vrac de t\u00f4le et d\u2019acier dans le ciel \u00e0 peine bleui<\/p>\n\n\n\n<p>Et j\u2019atteste dans la nuit les flammes gigantesques \u00e0 hauteur de lune<\/p>\n\n\n\n<p>Et j\u2019atteste le tremblement de la terre qui a saisi la ville et les corps et les r\u00eaves<\/p>\n\n\n\n<p>Et j\u2019atteste les larmes et les poussi\u00e8res de vent sur sa peau devenue pierre<\/p>\n\n\n\n<p>Et j\u2019atteste l\u2019air grill\u00e9 et le visage barbouill\u00e9 de cendre<\/p>\n\n\n\n<p>Et j\u2019atteste les paroles d\u00e9bit\u00e9es en chapelet de mots sans suite<\/p>\n\n\n\n<p>Et j\u2019atteste la folie qui s\u2019est empar\u00e9e de lui<\/p>\n\n\n\n<p>Et j\u2019atteste son errance dans les rues de la ville avec, dans les yeux, la fi\u00e8vre de l\u2019incendie<\/p>\n\n\n\n<p>Et j\u2019atteste le go\u00fbt de cendre dans la bouche<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>20 | qui-vive (Artaud)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>corps fig\u00e9 t\u00e9tanis\u00e9 p\u00e9trifi\u00e9 corps pierre corps \u00e9corce<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Peur animale tapie sous l\u2019\u00e9corce de la peau du corps qui voudrait devenir pierre. L\u2019air circule encore, mais menu t\u00e9nu silencieux, en filet \u00ad\u00ad- juste ce qu\u2019il faut pour, mais pourrait s\u2019arr\u00eater &#8211; et creuse encore dans le corps immobile ce qui voudrait vivre. Pour le reste, tout est aspir\u00e9&nbsp;: l\u2019\u00e2me tout enti\u00e8re, les pens\u00e9es les r\u00eaves les d\u00e9sirs, aspir\u00e9s dans les pores de la peau du corps \u00e9corce, dissous dans les tissus le sang les os les art\u00e8res les cellules, dilu\u00e9e l\u2019\u00e2me toute enti\u00e8re dans la p\u00e9trification du corps crisp\u00e9 tendu fig\u00e9 o\u00f9 plus rien ne semble circuler si ce n\u2019est le filet d\u2019air et parfois, dans les tempes, les pulsations du c\u0153ur, et dedans le ventre-\u00e9tang la pierre lourde qui entraine bient\u00f4t l\u2019\u00e2me tout au fond, plomb au fond de l\u2019\u00e9tang-ventre, et la t\u00eate vide incapable de penser, t\u00eate-corps, organique, qui ne peut plus penser qui ne peut plus r\u00eaver qui ne peut plus d\u00e9sirer<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>21 | j&rsquo;aimerais te raconter (Michaux)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019aimerais te raconter les cataractes bleues \u00e9chapp\u00e9es d\u2019une trou\u00e9e de ciel, la for\u00eat de pins toute noire de se frotter \u00e0 la nuit sans \u00e9toiles, les r\u00eaves pris en embuscade dans un d\u00e9fil\u00e9 d\u2019ombres, le soleil d\u00e9vers\u00e9, large flaque jaune, dans le lac tout entier et l\u2019eau s\u2019enflamme et l\u2019air s\u2019\u00e9vapore et les longues pluies ont bu le soleil qui s\u2019est \u00e9teint, un temps. Alors, on s\u2019est tu. Il fallait attendre.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019aimerais te raconter l\u2019aube naissante, les reflets, les ombres, la ligne d\u2019horizon, poreuse, grosse de travers\u00e9es, et d\u2019autres fois renvers\u00e9e, cul par-dessus t\u00eate, le ciel en bas la mer en haut, t\u00eate plong\u00e9e dans un bain d\u2019\u00e9toiles. J\u2019aimerais te raconter le paysage tremp\u00e9 de nuit et le ciel d\u00e9lav\u00e9 de lumi\u00e8re. Mais c\u2019est arriv\u00e9. Alors on s\u2019est tu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>22 | je suis (Poitrasson)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je suis d\u00e9faite, avachie, rabougrie, aplatie, ab\u00eem\u00e9e, ravag\u00e9e, absorb\u00e9e, \u00e9pong\u00e9e, essor\u00e9e, \u00e9goutt\u00e9e, \u00e9visc\u00e9r\u00e9e, recroquevill\u00e9e<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis ce gars qui va pas, ce gars qui colle pas, ce gars qu\u2019on voit pas, ce gars qu\u2019on bouscule, ce gars qui sait pas, ce gars qu\u2019on oublie, ce gars qui cause pas &#8211; mais qu\u2019\u00e9coute &#8211; ce gars qui veut pas, ce gars qui peut pas, ce gars qu\u2019aurait pu mais qu\u2019a pas, ce gars qu\u2019aurait d\u00fb mais qu\u2019a pas, ce gars qu\u2019a pas ce gars qu\u2019a pas ce gars qu\u2019a pas, ce gars-l\u00e0, si seulement mais si seulement mais si seulement si, ce gars, ce gars si seul mais si seul qu\u2019il, ce gars, ce gars qu\u2019a, ce gars, ce gars, ce cas<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis le syst\u00e8me, co\u00fbte que co\u00fbte, je fonctionne, je suis l\u2019huile qui fait fonctionner la machine, je suis un rouage de la machine, et j\u2019en suis fi\u00e8re, je veille \u00e0 ce que la machine fonctionne, quoiqu\u2019il en co\u00fbte, je suis une de celles et de ceux qui ont fait, font et feront que la machine a fonctionn\u00e9, fonctionne et fonctionnera jusque dans sa dysfonction m\u00eame, &nbsp;jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019\u00e0 force de faire fonctionner la machine, je finisse par dysfonctionner, jusqu\u2019\u00e0 ce que le syst\u00e8me me mange me d\u00e9vore me ronge me vide m\u2019\u00e9visc\u00e8re m\u2019arrache la t\u00eate les mains les bras les jambes le c\u0153ur le cr\u00e2ne\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis poings lev\u00e9s, bras dress\u00e9s, r\u00e9volt\u00e9e, mutin\u00e9e, d\u00e9gond\u00e9e, insurg\u00e9e, soulev\u00e9e, indign\u00e9e<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>22 | synopsis (Poitrasson)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\">\n<li>Tu ouvres les yeux. Ton ventre se noue en m\u00eame temps que les paupi\u00e8res s\u2019ouvrent.<\/li>\n\n\n\n<li>Il fait nuit et dans cette nuit, des cris en bas. Qui peuplent tout. Le dehors et le dedans. C\u2019est eux qui ont ouvert tes yeux et nou\u00e9 ton ventre.<\/li>\n\n\n\n<li>Tu guettes les bruits, les cris, les silences, entre. Ton corps est aux aguets. P\u00e9trifi\u00e9 dans les cris.<\/li>\n\n\n\n<li>Tu respires peu, juste assez pour.<\/li>\n\n\n\n<li>Tu t\u2019accroches \u00e0 la nuit. A la chambre dans la nuit. La forme du lit, de l\u2019armoire.<\/li>\n\n\n\n<li>Dans le carr\u00e9 de fen\u00eatre ouverte, la lune, pleine. Un chat en ombre chinoise sur les \u00e9toiles. Tu t\u2019accroches \u00e0 \u00e7a. Pendant les cris.<\/li>\n\n\n\n<li>Silence. La nuit, ton corps fig\u00e9, la lune.<\/li>\n\n\n\n<li>Tu d\u00e9plies ton corps le plus doucement possible en appui sur les mains.<\/li>\n\n\n\n<li>Tu glisses ton corps contre le drap, tes mains te hissent. Tu te redresses sur le lit avec ton peu de respiration et la p\u00e2leur de la lune sur les draps.<\/li>\n\n\n\n<li>Tu remontes tes genoux, un \u00e0 un, tu te tournes vers la fen\u00eatre ouverte.<\/li>\n\n\n\n<li>Tu attends. Tu guettes.<\/li>\n\n\n\n<li>Une porte claque.<\/li>\n\n\n\n<li>Tu regardes la lune. Je crois que tu la supplies.<\/li>\n\n\n\n<li>Et puis \u00e0 nouveau, les cris percent la nuit et nouent ton ventre, un peu plus. Le percent. Aussi.<\/li>\n\n\n\n<li>Tes mains enserrent tes genoux contre ton ventre-n\u0153ud.<\/li>\n\n\n\n<li>\u00a0Silence.<\/li>\n\n\n\n<li>Bruit d\u2019une voiture qui d\u00e9marre. Et s\u2019\u00e9loigne. Tu es rendue \u00e0 ta nuit.<\/li>\n\n\n\n<li>Tu entends la nuit dont les bruits avaient \u00e9t\u00e9 annul\u00e9 par les cris. Tu t\u2019en rends compte maintenant que tu respires un peu plus, un peu mieux.<\/li>\n\n\n\n<li>Chant des grenouilles, miaulement d\u2019un chat, vent dans les arbres, et dans la chambre par goul\u00e9es d\u2019air frais. Tout revient.<\/li>\n\n\n\n<li>Ton corps immobile encore.<\/li>\n\n\n\n<li>\u00a0Tu d\u00e9glutis.<\/li>\n\n\n\n<li>Tu respires un peu plus largement.<\/li>\n\n\n\n<li>Et dans le vent de la nuit et la p\u00e2leur de la lune, tu sens ton corps se d\u00e9plier.<\/li>\n\n\n\n<li>Les larmes coulent. Enfin.<\/li>\n<\/ol>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>25 | Dit de la femme aux mots emp\u00each\u00e9s (M. Draeger)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u2026visage \u00e0 barbe, visage fatigu\u00e9, visage aux regards fuyants, visage ferm\u00e9, dur, viss\u00e9, visage tout sourire avec les petits plis au coin des l\u00e8vres et des yeux, visage lien, &nbsp;visage fen\u00eatre, visage lune, visage aux l\u00e8vres pinc\u00e9es, visage rond, visage carr\u00e9, visage sans \u00e2ge, visage rougi, visage tout rid\u00e9 frip\u00e9 repli\u00e9, visage en pleurs, visage rageur, visage renvers\u00e9 vers le ciel,&nbsp; visage absent, visage sans gravit\u00e9, visage creux, visage aux yeux ferm\u00e9s, visage prison, visage br\u00fbl\u00e9, visage qui ne sait plus qu\u2019il a un visage, visage fant\u00f4me transparent, visage larmes, visage pli, visage maquill\u00e9, visage qui cherche un autre visage, visage masque, visage apeur\u00e9, visage \u00e0 lunettes, visage bouche et puis l\u00e0 sous mes doigts le visage \u00e0 nul autre visage\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>26 | Louis et R\u00e9mi (C. Juliet)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>Louis<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Tu aimes l\u2019odeur de pluie et de soleil sur la route chauff\u00e9e \u00e0 blanc apr\u00e8s l\u2019orage. Tu aimes les odeurs de terre les jours de labour. Tu aimes disparaitre dans la fraicheur des chemins creux les apr\u00e8s-midis br\u00fblants d\u2019\u00e9t\u00e9. Tu aimes caresser le flanc des vaches, vie chaude et puissante \u00e0 fleur de main.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu fais des ricochets sur l\u2019eau verte et tremblante de la mare aux F\u00e9es. Ce jour-l\u00e0 ta pierre fait trois bonds sur l\u2019eau avant de se poser sur un n\u00e9nuphar. Tu souris. Tu y vois un pr\u00e9sage de bonheur.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ta m\u00e8re qui t\u2019initie aux merveilles du jardin. Avec elle tu apprends \u00e0 pr\u00e9parer la terre, \u00e0 faire les semis, \u00e0 planter, arroser. Parfois quand le travail de la ferme le permet, vous vous asseyez sur le petit banc de pierre sous le cerisier, tu poses ta main sur son genou, et vous regardez les plantes pousser. Enfant, tu adores retourner la terre pour y d\u00e9nicher les pommes de terre. Tu as l\u2019impression de d\u00e9terrer des tr\u00e9sors. Tu te surprends \u00e0 parler aux plantes, \u00e0 les encourager. Avec ta m\u00e8re, tu guettes les pluies d\u2019\u00e9t\u00e9, redoutes la gr\u00eale des giboul\u00e9es de mars. C\u2019est le jardin qui vous nourrit. Et l\u2019id\u00e9e de manger ton jardin t\u2019enchante.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu l\u00e8ves la t\u00eate, soul\u00e8ves l\u00e9g\u00e8rement ton b\u00e9ret, humes l\u2019air. Il va pleuvoir ce soir. Tu souris. Pas besoin d\u2019arroser le jardin.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu n\u2019aimes pas quand les enfants partent en colonies de vacances ou chez les tantes de Nantes. Ils te manquent. Tu aimes qu\u2019ils te racontent la mer et la ville \u00e0 leur retour. En leur absence, tu passes un peu plus de temps dans le jardin avec grand-m\u00e8re. Et avec les copains dans la fraicheur de la cave.<\/p>\n\n\n\n<p>Enferm\u00e9 dans l\u2019usine sous les cales des bateaux de plaisance, la terre te manque. Tu as faim de vent, de soleil, de pluie, et de grand air. Tu as h\u00e2te de reprendre le car et de retrouver ton petit jardin, dont s\u2019occupe grand-m\u00e8re en ton absence.\u00a0 Ces trajets en car, tout nouveaux pour toi, tu les affectionnes tout particuli\u00e8rement. A l\u2019aller, tu somnoles un peu dans le ronronnement du moteur, croises les bras, poses ta t\u00eate sur la fraicheur de la vitre et laisses les paysages t\u2019absorber\u00a0: tu fais le plein avant les cales des bateaux. Tu aimes le paysage que recompose ton \u0153il happ\u00e9 par la vitesse, surtout quand la pluie strie les vitres horizontalement, brouillant les rep\u00e8res et te projetant dans une campagne engloutie.\u00a0\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>R\u00e9mi<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Tu aimes l\u2019odeur de la mer, sal\u00e9e vif sur tes l\u00e8vres et ton nez, et l\u2019air neuf de la ligne d\u2019horizon grosse d\u2019aventures et de voyages qui emplit tes poumons, surtout les matins de p\u00eache \u00e0 pied avec tes fr\u00e8res et s\u0153urs. Sous le pied, le sable mouvant, \u00e7a s\u2019enfonce, c\u2019est doux et frais.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur ta table de nuit, un globe terrestre, cadeau de tes dix ans avec une ampoule \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, comme un soleil mais dans la Terre. Ce que tu te dis. \u00a0Tu le fais tourner, fermes les yeux, et pointes au hasard une destination inconnue\u00a0: Mongolie, Afrique du Sud, Iran, Chili, Etats-Unis\u2026Dans le noir, tu t\u2019ab\u00eemes les yeux en d\u2019\u00e9tranges voyages. Parfois ton doigt plonge dans le bleu de l\u2019oc\u00e9an.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu dors avec deux de tes fr\u00e8res. Le plus \u00e2g\u00e9 s\u2019amuse \u00e0 vous faire peur dans le noir le soir, avant que le sommeil ne vous attrape tous. Un soir, il surgit de la grande armoire en bois, drap\u00e9 du couvre-lit rouge et une lampe de poche sous le menton. La l\u00e9gende dit que tu as hurl\u00e9 et que t\u2019es \u00e9vanoui.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu l\u00e8ves la t\u00eate, humes l\u2019air. Il va pleuvoir ce soir. Tu esp\u00e8res que l\u2019estuaire et le gros temps va chasser les mouettes vers les terres. Tu es loin mais sur le seuil de ta maison pr\u00e8s des halles, tu as l\u2019impression de respirer l\u2019oc\u00e9an. Tu aimes le seuil de la maison, cette fronti\u00e8re entre le dedans et le dehors. Tu r\u00eaves de lignes d\u2019horizon<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>27 | Tu m&rsquo;\u00e9coutes ? (C. Juliet)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Je ne pourrai pas continuer comme \u00e7a longtemps.<br>Le soir tombe sur le jardin et sur la maison. \u00c7a commence par la ravine et la coul\u00e9e d\u2019obscurit\u00e9 qui s\u2019y engouffre, depuis la montagne et la for\u00eat. Le soir d\u00e9coupe des lames de lumi\u00e8re orang\u00e9e sur les murs blancs. Bient\u00f4t je ne verrai plus son visage. Si on n\u2019allume pas.<br>&#8211; Tout \u00e7a pour \u00e7a.<br>Il fait les cent pas dans la salle \u00e0 manger &#8211; \u00e7a me donne le vertige, alors je fixe mon regard sur les lamelles de soleil couchant sur le mur blanc, juste derri\u00e8re lui.<br>&#8211; Je lui ai dit mardi.<br>Il disparait dans le salon le temps de chercher son paquet de cigarettes. Le chat descend l\u2019escalier, il s\u2019\u00e9tire. Lui s\u2019affaire. Sans s\u2019arr\u00eater de parler. Sa voix r\u00e9sonne dans la pi\u00e8ce mais son corps n\u2019est plus l\u00e0, je me dis. L\u2019orange du soleil couchant p\u00e2lit. Je remarque l\u2019ombre mouvante de la v\u00e9g\u00e9tation sur le mur \u00e0 gauche de l\u2019escalier, d\u00e9coupe noire sur la lumi\u00e8re finissante. &nbsp;<br>&#8211; Plus jamais.<br>Il revient. Je quitte le mur. Je le regarde. Je trouve qu\u2019il a vieilli. Qu\u2019il vieillit en acc\u00e9l\u00e9r\u00e9. A force de vivre en acc\u00e9l\u00e9r\u00e9. Je n\u2019arrive plus \u00e0 me concentrer sur ses paroles. La lumi\u00e8re du couchant, la bouche qui s\u2019ouvre, s\u2019arrondit, s\u2019\u00e9tire comme le chat, et s\u2019efface dans le soir tombant, comme la ravine.&nbsp; Et les mots qui d\u00e9gringolent sur le sol sans que je parvienne \u00e0 les rattraper. J\u2019aimerais pouvoir encore, je me dis. Vraiment. Mais je ne peux plus.<br>&#8211; Tu m\u2019\u00e9coutes&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>27 | La femme aux mots emp\u00each\u00e9s (Kolt\u00e8s)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Un visage tout rond, et des yeux \u00e9carquill\u00e9s sur le dehors. Au coin de la bouche, de petites rides, les petites ombres port\u00e9es de son sourire.&nbsp; Et cette fa\u00e7on qu\u2019elle a, dans la rue, de courir apr\u00e8s son corps.<\/p>\n\n\n\n<p>En son for int\u00e9rieur&nbsp;: un jardin d\u2019herbes folles, un grand manguier noueux, et son corps allong\u00e9 dessous avec Denis qui lui raconte des histoires tout contre son oreille dans l\u2019odeur des mangues<\/p>\n\n\n\n<p>Marcher dans la rue<\/p>\n\n\n\n<p>\u2026les mots roulent dans ma t\u00eate roulent de ma t\u00eate \u00e0 ma bouche mais le soleil cuit le soleil me cuit et le corps bout et les mots et mes l\u00e8vres et mes bras et mes jambes tr\u00e9buchent sur le pav\u00e9 \u00e0 force de chercher l\u2019ombre et un visage, c\u2019est la faute au soleil, c\u2019est lui qui fait tr\u00e9bucher mon corps, qui fait fondre les mots au fond de ma gorge avant d\u2019arriver \u00e0 mes l\u00e8vres justes bonnes \u00e0 faire le poisson oui mes l\u00e8vres comme les poissons de Denis dans le fond de la barque bouches ouvertes yeux \u00e9carquill\u00e9s cuits dans le soleil tout cuit le soleil qui fait pousser les fleurs sur ma robe et \u00e7a je peux pas lui en vouloir au soleil, non je peux pas lui en vouloir de faire pousser les fleurs, Denis, il aime les fleurs alors je peux vraiment pas lui en vouloir au soleil, mais l\u00e0 le ciel est trop bleu et la mer et la lumi\u00e8re cuisent mes l\u00e8vres, et le soleil cuit et mon corps et mes bras et mes jambes alors le corps et les mots roulent pour accrocher l\u2019ombre plus vite et saisir un visage au passage, mais les visages passent, alors je lance mon regard en rond comme le harpon de Denis et j\u2019essaie de faire sortir les mots par les yeux de toutes mes forces que \u00e7a me ferait presque pleurer mais rien n\u2019y fait et les visages passent et les pens\u00e9es que j\u2019ai dans la t\u00eate roulent en sons et cris et les mots restent coinc\u00e9s derri\u00e8re le front et les joues et sortent informes jet\u00e9s l\u00e0 juste bons \u00e0 friper les visages, sauf celui de Denis l\u00e0-bas sur le banc dans l\u2019ombre et les arbres et je lui jette ma bouche vide de mots et mon regard et les fleurs rose de ma robe, et quand je fais \u00e7a, \u00e7a fait toujours sourire Denis\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2026ne pas prendre le bus mais marcher marcher de ma t\u00eate \u00e0 mes pieds pour \u00e9viter que \u00e7a pense \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur et que \u00e7a pense et que \u00e7a pense <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>29 | Louis (C. Simon)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il a quarante-neuf ans. Il est ouvrier peintre dans une usine de bateaux. Il n\u2019a jamais vu la mer. Comme chaque matin, il a pris le bus \u00e0 l\u2019aube avec sa gamelle. Le soir il sera mort. Il a vingt ans. Il est valet de ferme. Quand il croise une fille qui lui pla\u00eet, il rougit en r\u00e9ajustant son b\u00e9ret sur son front. Il na\u00eet pendant la Guerre, la premi\u00e8re. Il passe la seconde en Allemagne. L\u00e0-bas aussi il y a des fermes, et des champs, et du b\u00e9tail. Il a trente ans. Il est mari\u00e9. Il a deux enfants. Il cultive un bout de jardin pr\u00e8s du cimeti\u00e8re. Un bout de terre communal. Il a rejoint la ville comme les autres. Plus de champs, plus de ciel, et d\u2019air vif, \u00e0 fond de cale \u00e0 peindre les coques de bateau. Sans jamais voir la mer. Il a quarante ans. Les copains de l\u2019atelier lui disent encore. Le masque. D\u00e9j\u00e0 qu\u2019il \u00e9touffe dans l\u2019usine. Il a six ans. Il a trouv\u00e9 trois billes au pied du grand ch\u00eane pr\u00e8s du cimeti\u00e8re.\u00a0 Sa m\u00e8re lui d\u00e9fend de les montrer au p\u00e8re. Elle s\u2019appelle Alice. Le 18 d\u00e9cembre 1950, comme chaque vendredi soir, il trinque \u00e0 la vie dans l\u2019obscurit\u00e9 de la cave avec ses copains. Dans son verre Duralex, le nombre quarante-neuf. Il sourit. Il a huit ans. Il n\u2019arrive pas \u00e0 s\u2019endormir. Il a vingt-cinq ans. Il l\u00e8ve la t\u00eate, s\u2019appuie de tout son corps sur la b\u00eache, soul\u00e8ve l\u00e9g\u00e8rement son b\u00e9ret, hume l\u2019air. Il va pleuvoir ce soir. Il a quinze ans. Il r\u00eave d\u2019une mobylette. Il fait la course avec les copains dans la rue de l\u2019\u00e9glise. Il embrasse pour la premi\u00e8re fois une fille. Il est papa. Elle s\u2019appelle Th\u00e9r\u00e8se. Il est chauffeur au domaine. Il a failli voir la mer. Les patrons ont une maison l\u00e0-bas. Il s\u2019ennuie \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Il pose chez le photographe. Il a mis sa veste et sa chemise blanche, et son pantalon, comme pour son mariage. Il sourit. Il est pos\u00e9 en noir et blanc sur le vrac poussi\u00e9reux de la commode \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la bonbonni\u00e8re et de la Vierge b\u00e9nie \u00e0 Lourdes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>30 | ouvrir un tiroir (C. Simon)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u2026elle eut du mal \u00e0 ouvrir le tiroir de la table de nuit dont un objet semblait g\u00eaner l\u2019ouverture, mais en for\u00e7ant un peu, il finit par s\u2019ouvrir, avec des effluves d\u2019eau de Cologne, et avec l\u2019odeur, tout un pan d\u2019enfance et de n\u0153uds au ventre dedans qu\u2019elle pressent l\u00e0, vibrant dans le tiroir\u00a0: cinq bo\u00eetes de m\u00e9dicaments non ouvertes avec des noms d\u2019anti-d\u00e9presseurs, un mouchoir blanc, aux bords dentel\u00e9s, en tissu, soigneusement repass\u00e9 et pli\u00e9, le parfum fort, envahissant de l\u2019eau de Cologne dessus et tous les souvenirs avec, \u00e9chapp\u00e9s du tiroir dans la demi-p\u00e9nombre de la chambre, bribes de visage de gestes, l\u00e0, dans cette m\u00eame maison, et puis, aussi, un chapelet, dont il manque quelques grains, et sous les bo\u00eetes, le mouchoir et le chapelet, des photos, entass\u00e9es les unes sur les autres, parfois jaunies, corn\u00e9es ou p\u00e2lies, de diff\u00e9rents formats, carr\u00e9 ou bien rectangle, aux coins \u00e0 angle droit ou bien courb\u00e9, sans aucune mention de date ni de lieu au verso, et sur toutes les photos, partout, la m\u00eame petite fille, \u00e0 diff\u00e9rents \u00e2ges, souvent toute seule, enferm\u00e9e dans le noir du tiroir de la table de nuit, la m\u00eame petite fille qui sourit partout dans le tiroir, elle sourit b\u00e9b\u00e9, elle sourit enfant, elle sourit adolescente, et puis on ne sait si elle cesse de sourire apr\u00e8s, car dans le tiroir, elle ne grandit plus, le tiroir s\u2019arr\u00eate l\u00e0 et le temps avec \u2013<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>31 | travers\u00e9es (C. Simon)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 partir de la r\u00e9sidence, not\u00e9 successivement dans le carnet de la Ville-Feuille&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>Bennes d\u00e9bordant de sacs poubelles, certains \u00e9ventr\u00e9s le long des rang\u00e9es de bo\u00eete aux lettres<\/p>\n\n\n\n<p>Terrain de sport<\/p>\n\n\n\n<p>A droite&nbsp;: chemin de pierre de sable de tuf \u2013 Herbes hautes parmi les odeurs tenaces de poubelles<\/p>\n\n\n\n<p>Champs labour\u00e9s tout le long \u2013 Un tracteur sans personne dedans<\/p>\n\n\n\n<p>Tiroir en plastique transparent de r\u00e9frig\u00e9rateur au pied d\u2019un manguier<\/p>\n\n\n\n<p>Inclinaison du chemin vers la gauche dans le fouillis d\u2019herbes \u2013 Sente \u00e0 peine visible<\/p>\n\n\n\n<p>Bambous papayers arbres \u00e0 pains herbes \u00e0 vache<\/p>\n\n\n\n<p>Entre&nbsp;: la rivi\u00e8re<\/p>\n\n\n\n<p>Bient\u00f4t l\u2019armature du vieux pont enroul\u00e9 de v\u00e9g\u00e9tation comme un figuier maudit<\/p>\n\n\n\n<p>Boulons lignes lianes sinueuses v\u00e9g\u00e9tales ar\u00eates g\u00e9om\u00e9triques du pont<\/p>\n\n\n\n<p>Echelle de bois \u2013 il manque un barreau &#8211; Palette neuve o\u00f9 poser le pied \u2013 Nouvelle \u00e9chelle de bois<\/p>\n\n\n\n<p>Une jeune femme au t\u00e9l\u00e9phone sur haut-parleur grand cabas de courses \u00e0 la main robe d\u00e9fraichie et sandale visage fatigu\u00e9 (tendu&nbsp;?)<\/p>\n\n\n\n<p>Traverses du vieux pont &#8211; Rouille \u2013 Plaques brunes rouges blanche \u2013 Comme du sang s\u00e9ch\u00e9 par endroits<\/p>\n\n\n\n<p>En bas&nbsp;: la rivi\u00e8re et les gros nuages blancs dans son bleu et les arbres en miroir \u2013 Ciel renvers\u00e9 dans la rivi\u00e8re<\/p>\n\n\n\n<p>En aval&nbsp;: fum\u00e9es noires &#8211; Le rond-point de La Boucan et la rumeur des \u00e9meutes, des feux, des blocages (pneus, palettes, poubelles renvers\u00e9es)<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout du pont&nbsp;: les bambous, ploy\u00e9s, comme une arche et la trou\u00e9e de la distillerie<\/p>\n\n\n\n<p>Chemin serpentant le long d\u2019un grillage \u2013 Odeurs pourrissantes de mangues<\/p>\n\n\n\n<p>Champs de panneaux solaires<\/p>\n\n\n\n<p>Vastes cuves \u2013 Camions \u2013<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout du chemin, quartier r\u00e9sidentiel&nbsp;: longue limousine d\u2019un blanc sali capot ouvert et moteur ronronnant, grandes demeures et vastes jardins, palmiers royaux<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>32 | territoire d&rsquo;\u00e9criture (B. Cendrars)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019\u00e9crirai pas le roman de la Ville-Feuille. Il n\u2019y aura pas de tome 1 ni de tome 2, encore moins de tome 3. Que le titre\u00a0: <em>La Ville-Feuille<\/em>. Et de quoi r\u00eaver dessus. Il n\u2019y aura pas de roman de la Ville-Feuille avec, \u00e0 la fin, des cartes r\u00e9elles ou fictives ou d\u2019index des lieux r\u00e9els ou imagin\u00e9s. La Ville-Feuille pousse, l\u00e0, en vrac, en fragments, friches et herbes folles, bouts de b\u00e9ton et vieilles pierres, pont abandonn\u00e9 de rouille et de feuilles, ancien monast\u00e8re du quartier de la Cath\u00e9drale mang\u00e9 de v\u00e9g\u00e9tation, fragments, friches, pierres, feuilles, rejetons pos\u00e9s l\u00e0, pouss\u00e9s l\u00e0, et des silhouettes qui traversent parfois la page blanche ouverte de l\u2019\u00e9cran d\u2019ordinateur au fil de prises de notes, d\u2019\u00e9criture d\u2019atelier, de photographies, \u00e9parse dans les dossiers et sous-dossiers, dans un carnet fant\u00f4me. Je n\u2019\u00e9crirai pas le roman de la Ville-Feuille, avec \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s, les carnets num\u00e9rot\u00e9s d\u2019o\u00f9 surgiraient la trame, les personnages \u00e0 qui donner de la chair, \u00e0 qui pr\u00eater des actions et la densit\u00e9 de la vie. Pas de travail d\u2019\u00e9lagage dans la mati\u00e8re foisonnante du r\u00e9cit. Je n\u2019\u00e9crirai pas le roman de la Ville-Feuille. Le lecteur ne pourra pas s\u2019embarquer dans l\u2019histoire au point de ne pouvoir faire autre chose que tourner les pages sans m\u00eame s\u2019apercevoir que dehors la lumi\u00e8re a chang\u00e9, que la chambre s\u2019obscurcit, que bient\u00f4t il faudrait allumer la lampe. Et poser un \u0153il nouveau sur le r\u00e9el qui l\u2019attend apr\u00e8s avoir referm\u00e9 le livre et l\u2019avoir rang\u00e9 dans la biblioth\u00e8que.<br>\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1 | lieux o\u00f9 on a dormi (Perec) dans le noir de l\u2019avant l\u2019aube et le demi-sommeil du d\u00e9part en vacances transbahut\u00e9e dans les bras de mon p\u00e8re d\u00e9pos\u00e9e \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du camping-car les r\u00eaves bient\u00f4t stri\u00e9s de r\u00e9verb\u00e8res dans la fente ajour\u00e9e du rideau \u00e0 pression, et sous la joue le r\u00eache de la couverture et le frais de <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/les-mardis-2024-25-saison-2\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"># les mardis 2024-25 | Saison 2<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":140,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7036],"tags":[],"class_list":["post-188357","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-mardis"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/188357","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/140"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=188357"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/188357\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":188358,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/188357\/revisions\/188358"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=188357"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=188357"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=188357"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}