{"id":188365,"date":"2025-07-04T07:25:23","date_gmt":"2025-07-04T05:25:23","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188365"},"modified":"2025-07-04T09:29:16","modified_gmt":"2025-07-04T07:29:16","slug":"recto-verso-01-trois-fois-rien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-verso-01-trois-fois-rien\/","title":{"rendered":"#rectoverso #01 | Trois fois rien"},"content":{"rendered":"\n<p>Recto<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est trop t\u00f4t ou trop tard pour les courses au supermarch\u00e9. Trop chaud et encore trop de monde. Quand m\u00eame il faut faire le plein. On dit \u00e7a comme pour remplir le r\u00e9servoir de la voiture. D\u2019ailleurs la pompe \u00e0 essence est juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 et l\u00e0 aussi, il y a du monde. Le parking pulse la chaleur sur le m\u00e9tal des pare-chocs, rutilants dans la lumi\u00e8re trop blanche. A l\u2019int\u00e9rieur, des gens vont et viennent dans les all\u00e9es encombr\u00e9es de la grande surface, r\u00e9assorts, chariots, cartons qu\u2019on d\u00e9balle et cet employ\u00e9 assis sur une pile sur l\u2019\u00e9l\u00e9vateur, pendu au t\u00e9l\u00e9phone. Des gens remplissent les caddies ras-la-gueule, d\u2019autres ont deux ou trois articles en main. La caissi\u00e8re \u00e2nonne de sa voix l\u00e9nifiante, \u00e0 la fois lente, douce, un peu poisseuse, une paresse \u00e0 l\u2019oreille, totalement d\u00e9cal\u00e9e avec le lieu. \u00c7a file. \u00c7a d\u00e9file vite. Ceux qui sortent sans rien, ceux qui ont achet\u00e9 tr\u00e8s peu d\u2019articles. Je les soup\u00e7onne de venir faire le plein, oui, mais de frais dans l\u2019espace climatis\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du parking, c\u00f4t\u00e9 pompe \u00e0 essence, le choix du carburant mais pas celui du mode de paiement. Celui-l\u00e0 parle fort, il s\u2019en plaint. De toute \u00e9vidence pensait payer en liquide. Peut-\u00eatre n\u2019a-t-il pas de carte bleue, ou assez approvisionn\u00e9e, voire carr\u00e9ment vide. Je me demande quelle autre raison indicible. A proximit\u00e9, le deux-roues stationn\u00e9, remplit son r\u00e9servoir assis, faux cuir, jean, encore casqu\u00e9 de carbone, sangl\u00e9 dans sa mentonni\u00e8re, je ne vois pas son regard que j\u2019imagine concentr\u00e9 derri\u00e8re l\u2019\u00e9cran opaque. Je ne vois pas s\u2019il d\u00e9gouline, si la sueur lui tombe dans les yeux, s\u2019il supporte la chaleur avec ces v\u00eatements-l\u00e0, et comment il fait pour la supporter. Je n\u2019ai pas vu s\u2019il avait aussi des gants, s\u2019il les avait enlev\u00e9s pour manipuler le pistolet du distributeur pour le ravitaillement. Et ses bottes, on en parle de ses bottes&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Second point de vente, passage oblig\u00e9 avant retour, gar\u00e9e \u00e0 cul du magasin, vaste parking quasi d\u00e9sert par contraste avec celui du supermarch\u00e9. Je me gare c\u00f4t\u00e9 Nationale, devant un jaillissement d\u2019herbes jaunies, rachitiques, dess\u00e9ch\u00e9es. A droite, l\u2019alignement des casiers \u00e0 ouverture automatique, ces <em>lockers<\/em> en point relais, dans lequel s\u2019\u00e9tait coinc\u00e9 un colis que je devais r\u00e9cup\u00e9r\u00e9, j\u2019avais mis un temps infini pour r\u00e9soudre le probl\u00e8me et attendre un d\u00e9panneur. Trace suppl\u00e9mentaire de d\u00e9shumanisation et vente sans service ajout\u00e9, sauf \u00e0 croire que ce type d\u2019acheminement est une avanc\u00e9e sociale. Heureusement, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 il y a ces vendeurs souriants, aimables, serviables, avec lesquels il nous arrive d\u2019\u00e9changer un peu plus que sur la vari\u00e9t\u00e9 de tel fruit ou sur la provenance de tel autre. Il y a ici non pas une lenteur mais une distance, un espace dans lequel les choses savent se distiller.<\/p>\n\n\n\n<p>Verso<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est l\u00e0 entre l\u2019\u00e9tal de l\u00e9gumes et celui de fruits qu\u2019ils se croisent, se reconnaissent, se saluent. L\u2019enfant de l\u2019un court et sautille dans les all\u00e9es. La femme de l\u2019autre est \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 du magasin, n\u2019a pas vu la sc\u00e8ne mais son compagnon la lui restitue plus tard, quand le p\u00e8re et son fils sont partis. <em>C\u2019est A. Tu sais, celui qui vivait rue Mistral. I<\/em><em>l est s\u00e9par\u00e9, <\/em><em>il a d\u00e9m\u00e9nag\u00e9 dans une maison plus petite, tu penses. <\/em><em>I<\/em><em>l <\/em><em>\u00e9t<\/em><em>ait son fils. <\/em><em>il y a garde partag\u00e9e<\/em>. La femme fait la moue. <em>C\u2019est <\/em><em>triste, il a quel \u00e2ge le gamin, d\u00e9j\u00e0&nbsp;? Pas plus de cinq ans&nbsp;?<\/em> L\u2019homme acquiesce. <em>C\u2019est \u00e7a. Il n\u2019a l\u2019air <\/em><em>touch\u00e9, il est <\/em><em>plein de vie, heureux. Pas comme son p\u00e8re, je l\u2019ai trouv\u00e9 fatigu\u00e9<\/em>. La femme, ses yeux, sourcils arqu\u00e9s, se perdent un instant dans le vague, sa bouche se pince, d\u00e9sapprobatrice, son visage entier constern\u00e9. Apr\u00e8s elle me jette un regard que j\u2019h\u00e9site \u00e0 traduire, entre suspicion et connivence, un de ces regards troubles, ambigus, vaguement fuyants auquel il serait vain de se raccrocher. Je feins donc de fouiller entre les fruits, surprise par l\u2019odeur tenace des bananes que je n\u2019avais pas pr\u00e9vu d\u2019acheter.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Recto C\u2019est trop t\u00f4t ou trop tard pour les courses au supermarch\u00e9. Trop chaud et encore trop de monde. Quand m\u00eame il faut faire le plein. On dit \u00e7a comme pour remplir le r\u00e9servoir de la voiture. D\u2019ailleurs la pompe \u00e0 essence est juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 et l\u00e0 aussi, il y a du monde. 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