{"id":188464,"date":"2025-07-04T21:32:39","date_gmt":"2025-07-04T19:32:39","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188464"},"modified":"2025-07-17T22:56:07","modified_gmt":"2025-07-17T20:56:07","slug":"recto-verso-01-vitres-et-fracas","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-verso-01-vitres-et-fracas\/","title":{"rendered":"#rectoverso #01 | vitres et fracas"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>RECTO<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Chips sur les genoux, casque sur les oreilles, iPhone entre les doigts. Visage baiss\u00e9. Des yeux, seules les paupi\u00e8res. La main droite plonge dans le sachet, fouille. La bouche m\u00e2che vite, sans pause. Les ongles raclent le fond. \u00c7a froisse le papier \u2014 bruit de m\u00e9tal. R\u00e9cup\u00e9rer les miettes, toutes les miettes. L\u00e8vres luisantes, huile, sel. Renverser le sachet en bouche comme une bouteille \u00e0 vider. Secouer, tapoter de la paume. Le t\u00e9l\u00e9phone repose maintenant sur les genoux, en veille. Sachet vid\u00e9. Le comprimer, le rouler en boule \u2014 bruit de m\u00e9tal. Le fourrer dans la poche droite de la veste. Se frotter les mains sur le pantalon. Geste brusque, essuyer ou effacer. Reprendre l\u2019iPhone. Doigt sur l\u2019\u00e9cran, d\u00e9verrouiller. Ne regarder personne. N\u2019avoir regard\u00e9 personne.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle bondit dans le wagon, lui reste \u00e0 quai. Pas un mot, pas un geste, juste un \u00e9lan suspendu \u2014 l\u2019entente muette d\u2019une promesse. Elle l\u2019attendra \u00e0 la prochaine station. \u00c0 moins qu\u2019elle n\u2019en d\u00e9cide autrement. Qu\u2019elle transforme ce battement d\u2019avance en \u00e9chapp\u00e9e. Saisisse ce sursaut pour partir. Le quitter. Mais ce sourire-l\u00e0 est trop plein, trop radieux. Les boucles rousses d\u00e9bordent de son visage, lumi\u00e8re renvers\u00e9e sur ses joues.<\/p>\n\n\n\n<p>Hier j\u2019ai vu un film sur la fin du monde. Aujourd\u2019hui, torrents d\u2019eau dans les escaliers du m\u00e9tro parisien. Les vid\u00e9os d\u00e9filent sur mon \u00e9cran. Station Franklin Roosevelt, barri\u00e8res ferm\u00e9es. L\u2019eau d\u00e9vale les marches, cascade brune charriant papiers froiss\u00e9s, m\u00e9gots tremp\u00e9s, autres petits objets. Des gens remontent, essouffl\u00e9s. Boulevard Exelmans, seizi\u00e8me arrondissement. Le craquement sec des arbres puis le choc sourd sur les vitres du fleuriste du quartier. Plus loin, des branches sur les trottoirs, sur les toits froiss\u00e9s. Voie Georges Pompidou devenue fleuve. Les voitures, warnings allum\u00e9s, avancent au ralenti, l\u2019eau jusqu\u2019aux porti\u00e8res. Certaines calent, abandonn\u00e9es. Station Guy M\u00f4quet ligne\u00a013\u00a0: rubans de s\u00e9curit\u00e9, acc\u00e8s condamn\u00e9s. Cour d\u2019immeuble dans le quinzi\u00e8me. Un gardien filme ses pieds dans quarante centim\u00e8tres d\u2019eau. Sa bouche remue, mots noy\u00e9s dans le fracas. Chiffres qui d\u00e9filent en bandeau\u00a0: 230 interventions des pompiers. Deux morts en France. Touristes hagards devant les panneaux qui clignotent\u00a0: lignes interrompues, stations ferm\u00e9es. Hier j&rsquo;ai vu un film. Aujourd\u2019hui le r\u00e9el. Sur mon \u00e9cran.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>VERSO<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Arr\u00eater mais arr\u00eatez donc&nbsp;! On devine le cri de cette voix broy\u00e9e par la tron\u00e7onneuse. Vous allez arr\u00eater, je vous dis&nbsp;! Elle ne dit pas, elle taillade l\u2019air. L\u2019homme, machine vrombissante \u00e0 la main, se redresse. Un doute, un instant de doute. Et si cette voix s\u2019adressait \u00e0 lui&nbsp;? Tomb\u00e9e d\u2019en haut. Neuvi\u00e8me \u00e9tage, une fen\u00eatre. Des cheveux bruns d\u00e9passent du rebord. Des boucles dans le vide, on les voit d\u2019en bas. Moteur coup\u00e9, on entend enfin la voix. Qui lui parle. Vous l\u00e0-bas, c\u2019est \u00e0 vous que je parle. Cessez ce que vous faites. L\u2019arbre est vivant&nbsp;! On ne coupe pas un arbre vivant. La tron\u00e7onneuse reprend, sadique \u00e9cho aux mots de la femme. Qui pousse sa voix, la crispe, l\u2019aiguise. Il y a un nid dans l\u2019arbre, c\u2019est monstrueux ce que vous faites&nbsp;! L\u2019homme s\u2019interrompt, t\u00e9l\u00e9phone, s\u2019agace. Qu\u2019on lui dise s\u2019il doit cesser (mais d\u2019o\u00f9 elle sort, celle-l\u00e0&nbsp;?) Elle poursuit, ses phrases comme des seaux d\u2019eau jet\u00e9s pour noyer le moteur, \u00e9lectrocuter le moindre geste. On ne coupe pas un arbre vivant. Vous n\u2019avez pas le droit&nbsp;! Les voisins entendent, on ne les voit pas. Debout, arr\u00eat\u00e9s derri\u00e8re leurs murs. Certains approuvent, entre admiration et condescendance. D\u2019autres jugent qu\u2019elle en fait trop&nbsp;: <em>tout \u00e7a pour un arbre. <\/em>Ils ne le lui diront pas. De l\u00e0 o\u00f9 je l\u2019entends, j\u2019ai peur qu\u2019elle tombe, entra\u00een\u00e9e par sa voix. De l\u00e0 o\u00f9 je suis, je n\u2019entends pas l\u2019homme demander conseil, attendre les consignes. De l\u00e0 o\u00f9 nous sommes, nous n\u2019entendons pas l\u2019oiseau. Nous ne voyons pas le nid. Et si on entend l\u2019oiseau, c\u2019est de m\u00e9moire et par c\u0153ur \u2014 comme abattu d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RECTO Chips sur les genoux, casque sur les oreilles, iPhone entre les doigts. Visage baiss\u00e9. Des yeux, seules les paupi\u00e8res. La main droite plonge dans le sachet, fouille. La bouche m\u00e2che vite, sans pause. Les ongles raclent le fond. \u00c7a froisse le papier \u2014 bruit de m\u00e9tal. R\u00e9cup\u00e9rer les miettes, toutes les miettes. L\u00e8vres luisantes, huile, sel. 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