{"id":188477,"date":"2025-07-04T22:38:35","date_gmt":"2025-07-04T20:38:35","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188477"},"modified":"2025-07-04T22:38:36","modified_gmt":"2025-07-04T20:38:36","slug":"rectoverso02breaking-the-waves","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso02breaking-the-waves\/","title":{"rendered":"#rectoverso#02|Breaking The Waves"},"content":{"rendered":"\n<p>recto<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit on n\u2019aime pas \u00eatre d\u00e9rang\u00e9. Quand le t\u00e9l\u00e9phone sonne, on se l\u00e8ve \u00e0 borgnon, on a du mal \u00e0 s\u2019orienter, on n\u2019\u00e9claire pas la chambre comme pour tenir loin l\u2019intrusion. On allume finalement &nbsp;le couloir et l\u2019entr\u00e9e au bout du couloir. L\u00e0 le t\u00e9l\u00e9phone se tient imp\u00e9rial sur son socle. Je d\u00e9croche. Une voix blanche m\u2019annonce la nouvelle. Je ne r\u00e9veille pas mon mari qui est rentr\u00e9 tard de r\u00e9union. Comment se recoucher et dormir apr\u00e8s \u00e7a&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit je me dis que ceux qui travaillent encore dans les champs sont peut-\u00eatre les plus heureux. Au volant de ma voiture je pense au conseil municipal qui n\u2019en finissait plus et je me demande \u00e0 quoi \u00e7a rime tout \u00e7a, si je suis heureux au travail. Je rentre chez moi et eux, l\u00e0-bas, continuent d\u2019avancer sur leurs engins. Ils n\u2019ont pas d\u2019horaire mais celui que je connais y va en sifflotant. Il est heureux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit j\u2019attends. J\u2019attends un appel qui ne vient pas. Quand en fin d\u2019apr\u00e8s-midi j\u2019ai appris pour l\u2019hospitalisation, j\u2019ai su que cette fois-ci ne serait pas comme les autres. J\u2019ai besoin d\u2019\u00eatre seule et j\u2019attends dehors laissant la porte entreb\u00e2ill\u00e9e tant pis pour les moustiques. C\u2019est ce que mes h\u00f4tes ont dit laisse la porte ouverte.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit je ne sais plus dans quelle parcelle j\u2019ai ramass\u00e9 les haricots ce matin ni dans laquelle je vais cueillir ceux de demain. La fatigue est trop grande. Le corps n\u2019est plus pli\u00e9 en deux, il est allong\u00e9 sur le drap, la fen\u00eatre est ouverte sur le deuxi\u00e8me lundi de l\u2019\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit j\u2019ignore recevoir un appel t\u00e9l\u00e9phonique aux aurores m\u2019annon\u00e7ant la nouvelle ni que je devrais la r\u00e9pandre autour de moi comme la peste. La nuit est chaude, je regarde <em>Les Contes de la lune vague apr\u00e8s la pluie<\/em>. J\u2019ai emprunt\u00e9 le film \u00e0 la cin\u00e9math\u00e8que.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit la temp\u00e9rature baisse brutalement dans le TGV qui traverse le Morvan. J\u2019attrape une petite laine. Je regarde le paysage d\u00e9filer dans les derni\u00e8res lueurs du jour. Le t\u00e9l\u00e9phone bipe. Je souris puis je reste sans voix. Tout s\u2019arr\u00eate mais le train, lui, continue d\u2019avancer.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit les vaches sont tranquilles. Il n\u2019y a personne \u00e0 la maison. Je dors sur le canap\u00e9 de la maison d\u2019en face.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit j\u2019\u00e9cris. J\u2019\u00e9cris la nuit quand tout le monde dort et que les rues se vident.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit je retourne au CHU. Il y a encore des voitures gar\u00e9es sur le parking. Pourtant l\u2019heure des visites est pass\u00e9e. Des fen\u00eatres sont \u00e9clair\u00e9es \u00e0 tous les \u00e9tages. Des blouses blanches s\u2019agitent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du b\u00e2timent. Je reconnais le local d\u2019entretien. Je me dis que l\u2019h\u00e9licopt\u00e8re qui s\u2019est pos\u00e9 l\u00e0 tout \u00e0 l\u2019heure, quand moi je sortais du boulot, c\u2019\u00e9tait lui \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Je ne savais pas que j\u2019aurais \u00e0 revenir.<\/p>\n\n\n\n<p>verso<\/p>\n\n\n\n<p>A l\u2019aller ce n\u2019est pas moi qui conduis. La route est grise et droite. Je remarque parfois une ligne blanche, des z\u00e9bras. L\u2019A 48 est tr\u00e8s peu charg\u00e9e contrairement au matin. On doit pouvoir donner \u00e0 ce lundi d\u2019\u00e9t\u00e9 une fin parfaite avant qu\u2019il plonge dans l\u2019oubli. Il fait jour jusqu\u2019\u00e0 21h30 mais au pied des montagnes il fait sombre. La salle est particuli\u00e8rement d\u00e9serte avec ses chaises baquets en plastique dur align\u00e9es contre le mur par groupe de trois, sa jardini\u00e8re de fausses fleurs, sa s\u00e9paration en claustra de bois. Au fond l\u2019issue de secours. Un d\u00e9cor de cin\u00e9ma. A droite deux colonnes d\u2019ascenseurs qui montent et qui descendent inlassablement on ne sait pas pourquoi il n\u2019y a personne \u00e0 &nbsp;l\u2019\u00e9tage. J\u2019y suis presque en famille. Et puis la zone \u00ab&nbsp;NE PAS FRANCHIR&nbsp;\u00bb. Ce qui se passe derri\u00e8re fait travailler l\u2019imagination. Je suis d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9e de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. Ce matin je l\u2019ai vu dans la cuisine il \u00e9tait debout en short, le sac poubelle \u00e0 la main qu\u2019il pose tous les lundis matins devant la porte de la remise. Sous une b\u00e2che noire la vache morte trois jours plus t\u00f4t. Il va \u00e0 l\u2019encontre de l\u2019\u00e9quarisseur que finalement il ne verra pas, il est venu plus tard. Je suis Bess au chevet de Jan, r\u00e9citant des pri\u00e8res mais \u00e0 quel saint se vouer&nbsp;? C\u2019est comme si je touchais le dessus de lit en un m\u00e9chant tissu synth\u00e9tique transpirant de larmes et de toutes sortes d\u2019\u00e9coulements. L\u2019odeur de d\u00e9sinfectant est pr\u00e9gnante et pique la gorge. La m\u00eame forme est allong\u00e9e sous le drap qui serre le bonhomme \u00e0 hauteur de poitrine, cache le sexe. Bess y pense s\u00fbrement. A quoi lui sert de croire en leur Dieu s\u2019il ne peut plus l\u2019aimer&nbsp;? S\u2019il ne peut plus recouvrir son corps avec le sien&nbsp;? Elle croit davantage \u00e0 l\u2019amour sacr\u00e9 qu\u2019aux sacrements. Ici pas de minerve mais un tuyau qui d\u00e9forme la bouche. L\u00e8vres inaccessibles. Le visage est gonfl\u00e9. Celui de Jan est blanc. Les bras d\u00e9j\u00e0 froids reposent inertes de part et d\u2019autre du corps. L\u2019homme est inconscient, incapable de bouger. Tout s\u2019arr\u00eate donc l\u00e0. La derni\u00e8re fois semble lointaine remonte \u00e0 hier seulement. Une machine bruyante assure un semblant de vie artificielle. Dans le silence restant Bess parle \u00e0 son Dieu. Dieu est amour. Ce n\u2019est pas lui que je remercie pour ce qu\u2019il m\u2019a donn\u00e9. C\u2019est l\u2019autre. Ou bien Stellan Skarsgard. Je sors d\u2019ici comme Emily Watson sort de la chambre d\u2019h\u00f4pital. Aussi sonn\u00e9e qu\u2019elle est illumin\u00e9e. Au retour ce n\u2019est pas moi qui conduis. La route est noire et l\u2019\u00e9clairage orange. Les yeux \u00e0 hauteur de pare-brise ne voient rien de la nuit. Je rel\u00e8ve le pare-soleil ne servant plus \u00e0 rien. Une fois rentr\u00e9e je jette sa brosse \u00e0 dents devenue en quelques heures inutile. Machinalement je mets son pyjama et sa serviette de bain dans le lavee-linge. Ce n\u2019est plus l\u2019heure de manger le taboul\u00e9 rest\u00e9 au frais dans le r\u00e9frig\u00e9rateur. Au milieu de la cuisine, j\u2019entends les cloches du ciel. Je sais o\u00f9 il est \u00e0 pr\u00e9sent. Et \u00e0 demeure. Ce n\u2019est pas moi qui ai bris\u00e9 les vagues.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>recto \u00e0 ce stade de la nuit on n\u2019aime pas \u00eatre d\u00e9rang\u00e9. Quand le t\u00e9l\u00e9phone sonne, on se l\u00e8ve \u00e0 borgnon, on a du mal \u00e0 s\u2019orienter, on n\u2019\u00e9claire pas la chambre comme pour tenir loin l\u2019intrusion. On allume finalement &nbsp;le couloir et l\u2019entr\u00e9e au bout du couloir. L\u00e0 le t\u00e9l\u00e9phone se tient imp\u00e9rial sur son socle. Je d\u00e9croche. 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