{"id":188519,"date":"2025-07-05T11:09:25","date_gmt":"2025-07-05T09:09:25","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188519"},"modified":"2025-07-05T12:30:34","modified_gmt":"2025-07-05T10:30:34","slug":"recto-verso01-paris-la-chaleur-et-les-bruits-dans-la-tete","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-verso01-paris-la-chaleur-et-les-bruits-dans-la-tete\/","title":{"rendered":"#rectoverso #01 | Paris, la chaleur et les bruits dans la t\u00eate"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center\">RECTO<\/p>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\">\n<li>La chaleur \u00e9tait au z\u00e9nith. Il para\u00eet qu\u2019aux tropiques, il y a un moment de la journ\u00e9e o\u00f9 le soleil \u00e0 pic est si haut dans le ciel, si au-dessus des t\u00eates, que toute ombre dispara\u00eet dans la lumi\u00e8re aveuglante et sans relief. \u00c0 ce moment-l\u00e0, on dit que le soleil a envie de s\u2019enfoncer dans les entrailles de la terre ou dans un puits de forge.&nbsp;<\/li>\n<\/ol>\n\n\n\n<p>Il marchait, le chapeau \u00e0 larges baves sur la t\u00eate, qui l\u2019emp\u00eachait de fondre sous ces 37 degr\u00e9s que tout le monde semblait supporter comme si de rien n\u2019\u00e9tait. Jamais il n\u2019avait eu autant envie de se diriger vers la station de m\u00e9tro Saint-Paul qu\u2019aujourd\u2019hui. Il longeait la rue des Francs Bourgeois, \u00e9trangement dans une ombre encore dense, comme si cette rue ne se sentait pas concern\u00e9e par la canicule. Il venait de sortir. Il acc\u00e9l\u00e9ra le pas, tourna \u00e0 droite, et s\u2019enfon\u00e7a dans la rue Pav\u00e9. Au fond, un grand arbre se dressait, mais entre-temps, c\u2019\u00e9tait une v\u00e9ritable fournaise.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis un mois, cette rue n\u2019\u00e9tait plus ce qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9 : une simple voie, avec sur la gauche la biblioth\u00e8que de la Ville de Paris, qui lui donnait un aspect un peu cossu.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En quelques semaines, des bouts de pierre assembl\u00e9s en un pavage d\u2019un style ancien, avaient pris le dessus : la rue ne comptait d\u00e9sormais plus de trottoirs, elle \u00e9tait devenue une voie pi\u00e9tonne. Les touristes s\u2019y arr\u00eataient, s\u2019asseyant sur les bancs r\u00e9cemment install\u00e9s par la mairie, qui semblait vouloir acc\u00e9l\u00e9rer le processus de transformation de cette rue, passant de simple voie \u00e0 un lieu d\u2019acc\u00e8s privil\u00e9gi\u00e9 entre le m\u00e9tro Saint-Paul et le Marais. Un point de rep\u00e8re pour des visiteurs toujours plus nombreux, une place d\u00e9sert\u00e9e, vide\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">VERSO<\/p>\n\n\n\n<p>2)La dame lui demande : \u00ab Mais vous \u00eates d\u00e9j\u00e0 venue, non ? \u00bb<br>Elle r\u00e9pond : \u00ab Oui, avant-hier ; c\u2019\u00e9tait pour la t\u00eate. Aujourd\u2019hui, c\u2019est pour la hanche. \u00bb La dame sourit. Un souris en coin de bouche. On est tout de m\u00eame press\u00e9s. C\u2019est une institution qui presse.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Une consultation, un quart d\u2019heure \u2014 il faut faire vite, savoir quoi dire, tout d\u00e9baller d\u2019un coup, toute une vie. La semaine avait \u00e9t\u00e9 charg\u00e9e, du jamais vu pour elle, qui n\u2019allait pas volontiers chez le m\u00e9decin. Une semaine \u00e0 l\u2019enseigne du rattrapage, une s\u00e9rie de sp\u00e9cialistes l\u2019ont regard\u00e9e, \u00e9valu\u00e9e, mise sur la balance de la bonne conduite du patient.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est quoi un bon patient ? Quelqu\u2019un qui ne fait pas chier, qui accepte, qui ne se d\u00e9tourne pas du chemin prescrit, quelqu\u2019un qui surtout ne se r\u00e9volte face aux examens, qui accepte que \u00e7a se passe.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd&rsquo;hui, c\u2019est la hanche, elle dit \u00e0 la femme blonde, un peu d\u00e9j\u00e0 \u00e2g\u00e9e mais si mignonne, avec ses cheveux blonds au vent, un petit air de je-m\u2019en-foutiste. La blonde comprend qu\u2019elle a pos\u00e9 une question de trop, qui aurait pu modifier de quelques minutes cet emploi du temps draconien. Parce que la machine en question \u2014 une IRM \u2014 est tr\u00e8s co\u00fbteuse, et qu\u2019elle sert \u00e0 plusieurs sp\u00e9cialit\u00e9s, du cerveau \u00e0 la hanche. Le m\u00eame tube de l\u2019autre jour l\u2019accueillera pendant vingt minutes. Cette fois, pour sa hanche, sera une promenade. Cette fois ci sa t\u00eate restera presque \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de cette bombe ronde, de cet \u00e9trange tube \u00e9troit dans lequel il faut se laisser enfermer. Elle ne croyait pas \u00eatre claustrophobe. Et pourtant, l\u2019autre jour elle avait bien dit \u00e0 la blonde qu\u2019elle pouvait l\u2019\u00eatre. C\u2019\u00e9tait d\u2019ailleurs une option \u00e0 cocher dans la feuille \u00e0 sign\u00e9 et elle l\u2019avait coch\u00e9. Mais elle n\u2019avait pas eu le temps de s\u2019expliquer. Apr\u00e8s avoir retir\u00e9 tous les m\u00e9taux de son corps \u2014 boucles d\u2019oreilles, colliers, m\u00eame son soutien-gorge \u00e0 cause de la petite fermeture en m\u00e9tal, on lui avait ligot\u00e9 la t\u00eate au bout pour qu\u2019elle ne bouge pas d\u2019un millim\u00e8tre, on avait fait d\u2019elle ce qu\u2019ils voulaient.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, elle allait entrer \u00e0 nouveau dans ce grand tube, ce m\u00eame cylindre \u00e9trange,&nbsp;froid. Elle se rem\u00e9mora que deux jours auparavant elle avait failli sonner l\u2019alarme, incapable de tenir plus longtemps dans cet espace de l\u2019au-del\u00e0, aseptique et vide dans lequel ils l\u2019avaient enferm\u00e9e. Il n\u2019y avait aucune voie de sortie, seulement ce bruit \u00e9trange qui commen\u00e7ait \u00e0 surgir, s\u2019enfon\u00e7ant dans sa t\u00eate.&nbsp;Un cauchemar sonore : un grondement sourd et oppressant, semblable \u00e0 un tournoiement de moteurs lointains, m\u00eal\u00e9 \u00e0 des claquements secs au rythme saccad\u00e9, comme des marteaux qui frappent contre des m\u00e9taux lourds. Puis un sifflement aigu, un souffle m\u00e9tallique, une vibration, une cacophonie robotique triturant les bribes de son silence int\u00e9rieur.&nbsp;Elle avait cherch\u00e9 \u00e0 contr\u00f4ler sa respiration : quatre inspirations, puis cinq, plus lentes, pour contrer son \u00e9motion et une r\u00e9volte qui commen\u00e7aient \u00e0 la submerger.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s l\u2019examen, l\u2019analyste de l\u2019IRM ne l\u2019avait pas fait attendre comme tout le monde \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Il voulait savoir la raison de ce test:<br>\u00ab Pourquoi, madame, avez-vous voulu faire un examen neurologique ? Qui vous a conseill\u00e9 de le faire ? \u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Elle avait r\u00e9pondu simplement : \u00abla m\u00e9moire me l\u00e2che. Je ne me souviens plus de rien. \u00bb Continuant \u00e0 regarder les r\u00e9sultats de l\u2019examen, sans lever les yeux sur elle, la sp\u00e9cialiste IRM &nbsp;lui demanda soudain, d\u2019un ton brusque :<br>\u00ab Pouvez-vous me dire, madame, le nom du pr\u00e9sident de la R\u00e9publique ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Elle n\u2019h\u00e9sita pas une seconde. La r\u00e9ponse lui \u00e9chappa sans effort :<br>\u00ab Macron ! \u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>3)&nbsp;Un check-up est normal \u00e0 votre \u00e2ge, si on le faisait pas \u00e0 vous \u00e0 qui devrait-on le faire ? Lui avait dit l\u2019interniste, je ne sais pas quoi, le sp\u00e9cialiste de tout ce qui est \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des corps, tout ce qui est mou, comme l\u2019\u0153sophage, l\u2019estomac\u2026 Il avait souri.&nbsp;&nbsp;Ils venaient \u00e0 peine de se croiser dans le hall du b\u00e2timent : lui avec ses cheveux longs et son v\u00e9lo, elle \u00e0 la recherche des codes d\u2019entr\u00e9e. Elle lui rendit son sourire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait pas un m\u00e9decin comme les autres, s\u00fbr. Il lui avait d\u2019abord demand\u00e9 d\u2019o\u00f9 elle venait, sans doute du sud, comme lui, c\u2019\u00e9tait un bon socle d\u2019entente. Elle \u00e9tait l\u00e0 pour avoir son avis sur des probl\u00e8mes de d\u00e9glutition qu\u2019elle avait de temps en temps. Lui aussi avait eu des soucis \u00e0 ce sujet, depuis combien de temps \u00e9tait-elle \u00e0 Paris ? Elle lui expliqua qu\u2019elle enseignait.&nbsp;Elle aurait cru qu\u2019il la draguait.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Lui se mit \u00e0 raconter sa semaine d\u2019il y a quelques ann\u00e9es en Sicile, l\u00e0-haut sur l\u2019Etna, o\u00f9 il s\u2019\u00e9tait cass\u00e9 le poignet. On lui avait demand\u00e9 s\u2019il voulait \u00eatre op\u00e9r\u00e9 en Sicile ou rapatri\u00e9 \u00e0 Paris. Il avait clign\u00e9 de l\u2019\u0153il \u2014 pas de doute, mais en Sicile il y retournerait volontiers pour une autre aventure&nbsp;!&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Elle &nbsp;regardait sa montre, elle voyait le temps passer, et trouvait qu\u2019il exag\u00e9rait en parlant ainsi, sans filtre, comme s\u2019il n\u2019\u00e9tait qu\u2019un simple ami et non un m\u00e9decin charg\u00e9 de rendez-vous lucratifs. Elle \u00e9tait une patiente qui voulait savoir l\u2019opinion du grand sp\u00e9cialiste.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, \u00e0 un moment donn\u00e9, Sylvain, le m\u00e9decin, devint efficace. En deux ou trois minutes, il prit tout en main et pour ne pas laisser le temps courir, pour en avoir le choer net organisa la fibroscopie dans une clinique priv\u00e9e du 5\u00e8me le surlendemain.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Je ne sais pas comment faire avec les patients, \u00bb lui dit-il avant de la quitter, je suis sinc\u00e8re, si on trouve un cancer je vous le dis tout de suite. Vous le saurez&nbsp;tout le suite&nbsp;par ma voix, au r\u00e9veil. D\u2019accord ? \u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Elle avait dit d\u2019accord, mais sortie du cabinet, elle \u00e9tait perplexe. Ils s\u2019\u00e9taient bien entendus, ils avaient beaucoup ri de la banalit\u00e9 de la vie, et \u00e9taient tomb\u00e9s d\u2019accord sur le fait qu\u2019il fallait voir les choses en face et avec philosophie. Mais elle \u00e9tait loin d\u2019imaginer que ce discours sur comment vivre une vie, teint\u00e9 d\u2019ironie, pouvait ouvrir la porte \u00e0 une possibilit\u00e9 de maladie qui aurait pu changer sa vie. Deux jours plus tard, dans cette m\u00eame clinique, elle l\u2019avait vu \u00e0 son r\u00e9veil: sans aucun professionnalisme,&nbsp;mais avec une bonne dose d\u2019empathie, il lui avait dit qu\u2019il n\u2019y avait aucun cancer. Pas de cancer il lui avait dit&nbsp;!&nbsp;Elle venait de lui sourire, mais lui ajouta :\u00ab Une chose \u00e9trange se passe : vous avez un \u0153sophage plus grand que votre estomac. Je n\u2019ai jamais rien vu de pareil ! \u00bb&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RECTO Il marchait, le chapeau \u00e0 larges baves sur la t\u00eate, qui l\u2019emp\u00eachait de fondre sous ces 37 degr\u00e9s que tout le monde semblait supporter comme si de rien n\u2019\u00e9tait. Jamais il n\u2019avait eu autant envie de se diriger vers la station de m\u00e9tro Saint-Paul qu\u2019aujourd\u2019hui. 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