{"id":188528,"date":"2025-07-05T12:12:49","date_gmt":"2025-07-05T10:12:49","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188528"},"modified":"2025-07-07T10:33:41","modified_gmt":"2025-07-07T08:33:41","slug":"rectoverso02-i-nuits-fleurs-et-souvenirs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso02-i-nuits-fleurs-et-souvenirs\/","title":{"rendered":"#rectoverso #02 I nuits, fleurs et souvenirs"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center\">RECTO<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit je ne dormais pas depuis un certain temps d\u00e9j\u00e0. Depuis longtemps sans doute, ou pas longtemps, je ne savais pas mais la dur\u00e9e d\u2019\u00e9veil dans mon lit, la nuit me para\u00eet longue, toujours. Pourtant je ne regardais pas l\u2019heure, pourtant sans regarder je savais qu\u2019il devait \u00eatre environ 4 heures. Rien provenant de l\u2019ext\u00e9rieur ne m\u2019indiquait ce moment pr\u00e9cis de la nuit. Aucune lumi\u00e8re particuli\u00e8re ou cloches d\u2019\u00e9glise sonnant les heures. Mais dans cet \u00e9tat de demi sommeil dans lequel je me trouvais, j\u2019avais besoin d\u2019imaginer que c\u2019\u00e9tait la mi-temps de ma nuit. J\u2019entendais les petits bruits dans la maison, parmi eux le moteur du r\u00e9frig\u00e9rateur se mit en marche dans la cuisine. Je ne me suis jamais demand\u00e9e la dur\u00e9e de la remise \u00e0 bonne temp\u00e9rature, la r\u00e9gularit\u00e9 de ce besoin technique. Ce bruit domestique presque rassurant dans la vraie vie devient angoissant dans les films, annonciateur d\u2019un drame \u00e0 venir. Chez moi s\u2019y ajoutaient quelques craquements. Fins, ponctuels et l\u00e9gers. Ils entrecoupaient la r\u00e9gularit\u00e9 de la respiration du r\u00e9frig\u00e9rateur travaillant, r\u00e9frig\u00e9rant. Des craquements connus sans pour autant \u00eatre reconnus ou plut\u00f4t identifi\u00e9s, pouvaient provenir du bois des marches d\u2019escalier, des planchers ou m\u00eame des poutres de cette vieille maison. Je ne savais avec pr\u00e9cision leur raison mais c\u2019\u00e9tait des bruits normaux, habituels, et s\u2019ils avaient \u00e9t\u00e9 absents en ce milieu de nuit, cela m\u2019aurait paru \u00e9trange, anormal.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, les bruits habituels de la rue commen\u00e7aient un \u00e0 un \u00e0 surgir. Les&nbsp; camions poubelle, les commer\u00e7ants du march\u00e9, les premi\u00e8res voitures. Je ne dormais plus depuis un certain temps, il devait \u00eatre entre 5h et 5h30, la lumi\u00e8re du jour n\u2019\u00e9tait pas encore visible. J\u2019avais r\u00e9ussi \u00e0 ne pas me lever de la nuit, \u00e0 laisser me traverser comme si de rien n\u2019\u00e9tait toutes les pens\u00e9es n\u00e9gatives, superficielles, graves, stupides,&nbsp;traumatisantes, r\u00e9jouissantes, importantes, idiotes. Souvent toutes ces id\u00e9es sans suite ni raison tournaient sur elles-m\u00eames sans s\u2019arr\u00eater comme une toupie folle. Je savais que je les aurais toutes ou presque, m\u00eame les plus utiles ou g\u00e9niales oubli\u00e9es au r\u00e9veil, enfin si je parvenais \u00e0 me rendormir. De toutes ces pens\u00e9es ne resteraient que des lambeaux, \u00e9pars et insens\u00e9s. Disparus le jour venu comme les minuscules bruits nocturnes de la maison. Maintenant c\u2019\u00e9tait les odeurs du ch\u00e8vrefeuille dans le jardin qui en cette fin de printemps s\u2019offraient pour compenser mes pens\u00e9es angoissantes. Au ch\u00e8vrefeuille s\u2019entrem\u00ealait par \u00e0-coups le parfum du jasmin voisin. Et lorsqu\u2019un vent chaud prendrait la direction de la fen\u00eatre de ma chambre les rejoignait la fragrance poivr\u00e9e des roses anciennes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit j\u2019avais 150 ans, 1000 ans. Le poids des choses de la vie, de la mienne, de celle des autres, de tous les autres, de l\u2019\u00e9tat du monde et de ses morts, de mes morts et de ceux des autres, qui en ces instants l\u00e0 \u00e9taient aussi les miens, me tenaient \u00e9veill\u00e9e. Je n\u2019avais pas besoin de v\u00e9rifier qu\u2019il \u00e9tait 4 ou 5 heures du matin. Ils \u00e9taient l\u00e0, les Palestiniens qui ne cessent de supporter le pire \u00e0 chaque minute, les noy\u00e9s de la M\u00e9diterran\u00e9e, les enfants abus\u00e9s, les femmes viol\u00e9es, les arbres centenaires br\u00fbl\u00e9s vifs, les gilets jaunes mutil\u00e9s, les 118 noy\u00e9s du sous-marin russe K-141 Koursk le 12 aout 2000, les  chiliens tortur\u00e9s sous Pinochet&#8230; Je ne pouvais plus me rendormir avec autant de souffrance et de morts en t\u00eate. \u00c7a ne pouvait pas tenir. C\u2019\u00e9tait trop pour mon corps allong\u00e9, dans mon lit comme dans un cercueil. Alors je me levais, moi encore vivante. J\u2019avais la t\u00eate qui tournait. Il faisait presque frais dans ma chambre. Je sentis que le jour se levait justement parce qu\u2019il faisait frais. C\u2019\u00e9tait bien, vivifiant. J\u2019enfilais une veste, sortis dans le jardin qu\u2019un r\u00e9verb\u00e8re de la rue \u00e9clairait par taches. Je pris entre mes mains une rose orang\u00e9e dans le bosquet qui en regorgeait, respirais la douceur profonde et d\u00e9licate de son parfum et ressentais soudain ma chance extr\u00eame de vivre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit je ne dormais pas encore, il \u00e9tait tr\u00e8s tard mais faisait encore presque jour en cette nuit d\u2019\u00e9t\u00e9 o\u00f9 l\u2019obscurit\u00e9 peine \u00e0 venir et \u00e0 rester plus que quelques heures. J\u2019\u00e9tais dans le jardin allong\u00e9e sur une chaise longue \u00e0 contempler le ciel fonc\u00e9, d\u00e9gag\u00e9. La canicule m\u2019emp\u00eachait de dormir dans ma chambre, de m\u2019endormir, de dormir tout court. Je regardais les appartements encore \u00e9clair\u00e9s de l\u2019immeuble de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue. Quelques pi\u00e8ces allum\u00e9es, quelques fen\u00eatres grandes ouvertes. J\u2019\u00e9tais trop \u00e9loign\u00e9e pour entendre le ronflement de corps qui dorment sur le dos comme des b\u00e9b\u00e9s, la bouche grande ouverte, la respiration lente. Mais je devinais sur un \u00e9cran g\u00e9ant de t\u00e9l\u00e9, une s\u00e9rie am\u00e9ricaine mal doubl\u00e9e, et des voix&nbsp;qui sonnaient faux me parvenaient&nbsp; D\u2019une cuisine aux \u00e9l\u00e9ments muraux vert \u00e9meraude, au plafonnier rond en n\u00e9on, je voyais le torse nu d\u2019un homme chauve de profil, je le supposais assis avec sa solitude devant une table. R\u00e9guli\u00e8rement il portait un verre \u00e0 ses l\u00e8vres. Je ne pouvais croire qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019eau p\u00e9tillante, mais plut\u00f4t d\u2019un alcool. Un alcoolique buvant sa dose tous les quarts d\u2019heure. Pour lui aussi le temps la nuit ne passait pas et le matin serait difficile. \u00c0 l\u2019\u00e9tage au-dessus sur le rebord d\u2019une fen\u00eatre au store ferm\u00e9 de gros pigeons align\u00e9s&nbsp;et immobiles, dormaient. Et \u00e0 l\u2018extr\u00e9mit\u00e9 du b\u00e2timent une antenne de relai 5G per\u00e7ait de ciel. J\u2019imaginais un funambule y grimpant, s\u2019asseyant au sommet, ouvrant un livre en attendant le matin. Et puis soudain un avion tra\u00e7a un trait dans le ciel, un des derniers d\u00e9parts de Roissy. O\u00f9 allait-il&nbsp;?&nbsp;L\u2019air conditionn\u00e9 \u00e0 20 degr\u00e9s permettait-il aux passagers de dormir&nbsp;en paix ? Je me posais d\u2019autres questions, toutes aussi stupides et insignifiantes. C\u2019\u00e9tait le bon moment pour aller me coucher.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit je peux encore me relever sans probl\u00e8me. Je ne me suis pas&nbsp;vraiment endormie, mon corps n\u2019est pas encore entr\u00e9 dans les m\u00e9andres des r\u00eaves, ni&nbsp;dans l\u2019\u00e9coute involontaire et sans int\u00e9r\u00eat mais syst\u00e9matique des bruits de la maison. Alors je me rel\u00e8ve. \u00c0 mes c\u00f4t\u00e9s le chat allong\u00e9 bouge une oreille, se redresse, me suit, int\u00e9ress\u00e9. Depuis que je me suis alit\u00e9e je n\u2019ai cess\u00e9 de me questionner sur l\u2019endroit o\u00f9 j\u2019ai pli\u00e9, rang\u00e9 cette ordonnance dont demain matin j\u2019ai besoin. Souvent je range mes ordonnances dans le livre que je lis. Pli\u00e9e en quatre pour ne pas la froisser, ne pas la perdre, j\u2019y fais attention. Pr\u00e9occup\u00e9e je me rel\u00e8ve, vais dans mon bureau. Je fouille dans mon sac. Pas de livre. O\u00f9 ai-je mis \u00ab&nbsp;Avant que j\u2019oublie&nbsp;\u00bb d\u2019Anne Pauly ? Le titre est de circonstance. Fatigu\u00e9e, je voudrais retrouver ce livre, mon ordonnance et aller me recoucher, dormir, mais tout comme ces soir\u00e9es o\u00f9 l\u2019\u00e9puisement nous p\u00e8se et o\u00f9 pourtant tout fait obstacle \u00e0 aller dormir, \u00e0 accepter de l\u00e2cher prise, \u00e0 remettre au lendemain ce qu\u2019on n\u2019est plus en \u00e9tat de faire le jour m\u00eame, j\u2019en suis incapable. Et je ne retrouve pas mon livre, \u00e7a m\u2019\u00e9nerve. Et si je l\u2019avais oubli\u00e9 quelque part. Je regarde le dessus de la pile des livres en attente d\u2019\u00eatre lus ou relus. Si par inadvertance&#8230; Je fouille sur une autre \u00e9tag\u00e8re. O\u00f9 ai-je mis ce r\u00e9cit \u00e0 couverture jaune dans lequel j\u2019ai ins\u00e9r\u00e9 mon ordonnance ? Tiens \u00ab&nbsp;La vie mat\u00e9rielle&nbsp;\u00bb de Marguerite Duras n\u2019a rien \u00e0 faire l\u00e0. Mais je ne vais pas ranger mes livres \u00e0 cette heure-ci. Ext\u00e9nu\u00e9e, entre deux id\u00e9es d\u2019endroits o\u00f9 chercher, je m\u2019assois un instant sur le canap\u00e9. Envie d\u2019abandonner, de retourner dans mon lit. Mon chat saute sur le canap\u00e9, se rapproche de moi, me pousse, s\u2019assoit entre mes cuisses, se cale, s\u2019\u00e9tire, se recale, baille, se recale. Je le laisse faire. Je vais abandonner mes recherches lorsque soudain je vois mon livre sur l\u2019accoudoir. Je l\u2019ouvre, le feuillette. Aucune ordonnance.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit&nbsp;je feuill\u00e8te des magazines f\u00e9minins stupides pour m\u2019endormir vite. Leur manque d\u2019int\u00e9r\u00eat cr\u00e9e un effet soporifique. Je ne les lis pas, je tourne les pages. Peut-\u00eatre m\u00eame est-ce ce geste r\u00e9p\u00e9titif de tourner les pages qui me fatigue et tend \u00e0 m\u2019endormir. Il n\u2019y a rien \u00e0 lire. Je n\u2019en attends rien. Je perds mon temps pour gagner du temps de sommeil. Je vois les photos des mannequins pour Dior, Chanel, Herm\u00e8s, Vuitton, d\u2019autres marques connues et puis les images illustrant des articles sens\u00e9s concerner les femmes dont je fais partie. Je feuill\u00e8te comme j\u2019agiterais un \u00e9ventail. C\u2019est un des rem\u00e8des \u00e0 la difficult\u00e9 de m\u2019endormir. Lire serait trop engageant intellectuellement, trop stimulant. Mais soudain ce soir je tombe, mes yeux tombent presque litt\u00e9ralement sur un article dont le titre comporte le mot \u00c9thiopie. L\u2019illustration est l\u00e9gend\u00e9e m\u00e9tro d\u2019Addis-Abeba. Rien ne va plus. R\u00e9cemment je suis all\u00e9e dans cette capitale o\u00f9 rien ne fonctionne et o\u00f9 le m\u00e9tro roule un jour par mois. Alors au lieu de jouer son r\u00f4le de somnif\u00e8re, ce magazine m\u2019\u00e9nerve terriblement. J\u2019ai envie de contacter la journaliste, de contester ses propos. Elle n\u2019a rien compris. Mais il faut absolument que je me calme. Je me rel\u00e8ve, enfile une veste et vais faire un tour dans le jardin regarder la pleine lune. Elle ne ment pas.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit une violente crampe au pied me r\u00e9veille, alors que j\u2019\u00e9tais allong\u00e9e et dormais en paix. C\u2019est exceptionnel mais douloureux. Je ne sais pas quoi faire. Je tends ma jambe, pas mieux. Je m\u2019assois sur le matelas masse le pied, aucune am\u00e9lioration. Je tapote le mollet, \u00e7a tire encore plus, les orteils se tordent, se superposent. Je tente de me lever, manque tomber et de renverser une chaise. Enfin l\u2019\u00e9quilibre de la marche tient tout juste. J\u2019imagine ceux qui marchent avec une ou deux b\u00e9quilles. Mais l\u00e0 moi j\u2019appuie fort sur le talon du pied endolori, tr\u00e8s fort mais \u00e7a ne change rien. Je vais tant bien que mal avec une jambe raide sur un pied tordu boire un verre d\u2019eau dans la cuisine. Je me soutiens sur le rebord de l\u2019\u00e9vier, de l\u2019eau coule. Et si je mettais mon pied sous l\u2019eau froide. Sagement je bois de l\u2019eau. Boire de l\u2019eau, c\u2019est b\u00e9n\u00e9fique pour tout. Lumi\u00e8re chez le voisins, donc il est moins de 2 heures. C\u2019est un rep\u00e8re, ils se couchent chaque nuit \u00e0 2 heures. Ils doivent manger tard, balader leur chien tard, regarder un film tard ou travailler tard tandis que je suis \u00e0 me d\u00e9battre avec cette crampe qui ne veut pas partir. Et si j\u2019allais sonner chez eux, si je leur proposais de marcher ensemble dans le quartier, de se balader ou d\u2019aller plus loin, si je leur proposais d\u2019aller voir le lever de soleil au bord de la mer en Normandie, comme quand on avait 20 ans, et qu\u2019on d\u00e9cidait de partir en pleine nuit de mani\u00e8re impr\u00e9vue, et qu\u2019on le faisait, qu\u2019on roulait avec ou sans crampe au pied, mais dans une certaine ivresse, une joie porteuse dans une voiture qui coupait la nuit, et o\u00f9 on s\u2019en foutait de dormir et on se disait qu\u2019on avait toute la vie pour dormir, qu\u2019on avait le temps avec nous, mais qu\u2019on \u00e9tait dans l\u2019urgence de vivre, de le profiter de tout et de voir le soleil se lever sur la mer alors qu\u2019on habitait Paris.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit le chantier est au repos, c\u2019est un grand soulagement. Depuis des mois et des mois nos journ\u00e9es, \u00e0 moi-m\u00eame et \u00e0 tous mes voisins sont pollu\u00e9es, parasit\u00e9es, entrecoup\u00e9es par les bruits insupportables d\u2019outils, de moteurs et de tout ce qui est en \u0153uvre sur un chantier d\u2019envergure. Cette nuit le silence n\u2019est pas silencieux mais il est tellement pr\u00e9f\u00e9rable au vacarme du jour. La nuit parfois quelques oiseaux piaillent en ch\u0153ur, presque discr\u00e8tement ou des chats se battent dans un jardin, ou un passant avec sa valise \u00e0 roulettes ou un scooter sans pot d\u2019\u00e9chappement m\u2019agacent mais ce n\u2019est rien, vraiment rien en regard de la fatalit\u00e9 insupportable d\u2019un chantier. C\u2019est tr\u00e8s \u00e9ph\u00e9m\u00e8re un pi\u00e9ton qui marche, une moto qui passe ou un combat de chats. Mais cette nuit rien de tout \u00e7a, ni chat ni pi\u00e9ton. Rien pour perturber mon sommeil. Alors pourquoi un tel silence ne me permet-il pas de dormir&nbsp;? Lasse de&nbsp;me retourner, de tournicoter sur mon matelas \u00e0 m\u00e9moire de forme pour handicap\u00e9e du sommeil, je me rel\u00e8ve, enfile une veste, vais dans le s\u00e9jour, j\u2019ouvre l\u2019ordinateur, pose le casque sur mes oreilles et j\u2019\u00e9coute les consignes de Fran\u00e7ois Bon pour le prochain texte \u00e0 \u00e9crire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, il y avait du monde dans les rues parisiennes&nbsp;.je sortais du cin\u00e9ma, c\u2019\u00e9tait il y a longtemps, je revoyais une fois de plus \u00ab&nbsp;In the mood for love \u00bb. Une reprise dans le Marais. Je me trouvais encore une fois sous le charme de ce film d\u00e9stabilisant dont l\u2019esth\u00e9tique me troublait Les images sophistiqu\u00e9es de cette histoire alambiqu\u00e9e m\u2019obs\u00e9daient autant que la bande son. J\u2019\u00e9tais amoureuse de ce film et trouvais les rues de Paris incolores, inodores, pr\u00e9visibles et trop sages. Dans un tel d\u00e9sir d\u2019ouverture des possibles, j\u2019aurais bien achet\u00e9 sur le champ un billet d\u2019avion, un aller simple de pr\u00e9f\u00e9rence, pour Hong Kong, plut\u00f4t que d\u2019aller manger dans un restaurant chinois aux murs m\u00eame pas d\u00e9cr\u00e9pis par l\u2019humidit\u00e9 des moussons, aux odeurs neutralis\u00e9es par des ultraviolets et aux poissons aux yeux globuleux dans un grand aquarium propre \u00e0 bulles d\u2019air. Il y avait du monde dans les rues \u00e0 la sortie du cin\u00e9ma et j\u2019avais envie d&rsquo;\u00e9prouver sur le champ cette sensualit\u00e9. Mais rien, rien dans les rues de Paris, rien dans les corps crois\u00e9s rien ne me plaisait. Je voulais du r\u00eave et encore du r\u00eave, je voulais un monde qui n\u2019a jamais exist\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">VERSO<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la journ\u00e9e, je m\u2019installe dans le jardin pour \u00e9crire ce texte, les roses orang\u00e9es r\u00e9pandent d\u00e9j\u00e0 leur parfum, dans la rue un b\u00e9b\u00e9 fait une col\u00e8re, \u00e7a monte dans les aigus surtout en fin de souffle, sa m\u00e8re essaye de le calmer sans succ\u00e8s, \u00e7a va passer, ils vont passer, le presque silence va revenir et moi je me sens dans le bien-\u00eatre d\u2019un corps qui a bien dormi, qui ne s\u2019est pas relev\u00e9 de la nuit. Une abeille p\u00e9n\u00e8tre le c\u0153ur d\u2019une fleur bleue d\u2019hibiscus, avance lourdement sur un p\u00e9tale, lourdaude. Allong\u00e9 sur l\u2019all\u00e9e de terre le chat s\u2019\u00e9tire ferme ses yeux de f\u00e9lin, les feuilles sup\u00e9rieures des bambous tremblent, je pense aux jardins de pierres japonais, par ricochet j\u2019arrive \u00e0 Fukushima, aux angoisses que suscitent les centrales nucl\u00e9aires, leurs d\u00e9chets, l\u2019\u00e9tat des mers et oc\u00e9ans, la disparition programm\u00e9e des poissons, je m\u2019efforce de revenir ici et maintenant, et dans la rue un passant raconte, \u00e0 un autre qui fait \u00ab&nbsp;wouai \u00bb entre chaque phrase, sa soir\u00e9e alcoolis\u00e9e avec une gouaille et un plaisir \u00e9vidents, il y met le ton, \u00ab&nbsp;tu sais j\u2019ai rencontr\u00e9 une fille, tu la connais elle &#8230;&nbsp;\u00bb. Ils continuent de marcher, leurs voix s\u2019estompent je ne connaitrai pas la suite de l\u2018histoire d\u2019amour, et j\u2019\u00e9cris ce texte et word a des rat\u00e9s comme d\u2019habitude, et je d\u00e9cide de ne pas m\u2019\u00e9nerver contre mon ordinateur plus que la nuit lorsque mon cerveau cherche \u00e0 d\u00e9busquer de nouvelles angoisses ou des obsessions r\u00e9currentes ou encore des pens\u00e9es stupides du genre y a-t-il encore du pain dans le cong\u00e9lateur. Je souhaiterais tant laisser passer ce qui m\u2019emp\u00eache de dormir comme je laisse circuler l\u2019air entre les feuilles des magazines stupides. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du mur du jardin un cycliste traite de cr\u00e9tin un (ou une) automobiliste, je l\u2019approuve m\u00eame sans le voir ni le connaitre, les plus faibles n\u2019ont pas toujours raison mais tout de m\u00eame, et j\u2019\u00e9cris en buvant du th\u00e9 au citron vert, \u00e7a picote la langue ce m\u00e9lange acidit\u00e9 sucre, et je d\u00e9cide de ne plus m\u2019activer la nuit, aucune activit\u00e9, et surtout pas me lancer dans la recherche de quelque chose que j\u2019ai ou crois avoir \u00e9gar\u00e9, n\u2019ouvrir aucun tiroir, aucune armoire, ne rien bouger, et ce m\u00eame si mon attention ne parvient \u00e0 se d\u00e9placer, \u00e0 se fixer sur autre chose, sur un souvenir plaisant par exemple, il faut savoir les plages paradisiaques des sophrologues m\u2019ont toujours agac\u00e9e au plus au point, mais il y a des choses qui me font plaisir, qui &#8230; Un p\u00e9tale fan\u00e9, recroquevill\u00e9 de laurier-rose, rose p\u00e2le, vient de se d\u00e9tacher, il tombe avec l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, il deviendra engrais pour les autres plantes, les morts servent aux vivants, un chien aboie et une m\u00e8re dit \u00e0 son enfant qu\u2019il ne faut pas abuser des glaces, qu\u2019il deviendrait ob\u00e8se si &#8230; patati patata&#8230; mais pourquoi les gens deviennent-ils trop gros m\u00eame si c\u2019est leur droit de trop manger, trop boire mais par respect envers tous les humains qui sur cette plan\u00e8te n\u2019ont pas \u00e0 manger, ils pourraient &#8230; tous ces humains qu\u2019on voit chaque jour, chaque nuit en images partout, partout et c\u2019est n\u00e9cessaire ces informations m\u00eame si on se sent impuissant, mais je ne veux pas encore une fois penser \u00e0 tous ces conflits arm\u00e9s qui agitent et tuent tant d\u2019humains, partout dans le monde, surtout la nuit je ne veux pas penser, j\u2019\u00e9cris, on est le matin et soudain remarque que les ouvriers du chantier ne sont pas au travail, la rue est presque silencieuse, le jardin aussi, dans l\u2019amandier voisin une m\u00e9sange piaille, les corbeaux d\u2019Hitchcock sont loin, dans une salle de la Cin\u00e9math\u00e8que, je n\u2019ai mal nulle part, ni douleur ni crampe, je bois du th\u00e9 au citron, \u00e7a sent bon, j\u2019ai beaucoup de chance d\u2019\u00eatre l\u00e0 \u00e0 \u00e9crire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RECTO \u00e0 ce stade de la nuit je ne dormais pas depuis un certain temps d\u00e9j\u00e0. Depuis longtemps sans doute, ou pas longtemps, je ne savais pas mais la dur\u00e9e d\u2019\u00e9veil dans mon lit, la nuit me para\u00eet longue, toujours. Pourtant je ne regardais pas l\u2019heure, pourtant sans regarder je savais qu\u2019il devait \u00eatre environ 4 heures. 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