{"id":188531,"date":"2025-07-06T10:22:33","date_gmt":"2025-07-06T08:22:33","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188531"},"modified":"2025-07-09T06:31:09","modified_gmt":"2025-07-09T04:31:09","slug":"recto-verso-02-jardin-dete","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-verso-02-jardin-dete\/","title":{"rendered":"# recto verso #02 | jardin d&rsquo;\u00e9t\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>\u00c0 ce stade de la nuit<\/strong> je tire la porte sans la fermer tout \u00e0 fait, la veilleuse reste allum\u00e9e&nbsp;: tu as promis&nbsp;: j\u2019ai promis&nbsp;: nous avons\u2026 je m\u2019\u00e9loigne sur la pointe des pieds&nbsp;; la porte vibre&nbsp;;&nbsp;le parquet ; les murs&#8230; quand on y pense, toute la maison bouge ; dans le couloir je bute contre une figurine, ses jouets dessinent un long chemin, un circuit animal sem\u00e9 de cailloux et de brindilles : des \u00ab\u00a0chevals\u00a0\u00bb, une biche, un ours ; fais attention quand tu marches, c&rsquo;est important tu comprends on ne peut mourir les choses ! Imperceptiblement les choses se d\u00e9placent; les murs, les figurines, les os&#8230; la fissure du miroir de la salle de bain a gagn\u00e9 l&rsquo;autre bord, \u00e0 pr\u00e9sent elle barre la glace sur toute sa largeur, je l\u2019ai remarqu\u00e9 hier en me brossant les dents, tu ne vois pas et puis c&rsquo;est l\u00e0 devant toi : le fait que&#8230; cinq ans pour une vingtaine de centim\u00e8tres,&nbsp;et mon visage coup\u00e9 en deux. Je sors. Le parfum des fleurs de la nuit, celle du pain qui cuit&nbsp; loin; c&rsquo;est l&rsquo;heure o\u00f9 le boulanger s&rsquo;allonge pr\u00e8s du grand fournil pour p\u00e9trir sa vie  &#8211; dormir ne pas dormir- une premi\u00e8re fourn\u00e9e cuit, des pains s\u2019alignent sur l\u2019\u00e9tablit&nbsp;: Dormir. Sous les arbres au bout du champs il y a l\u2019ombre : c\u2019est comme quelqu\u2019un qui te regarde. Quelqu\u2019un. Personne. Laisse la lumi\u00e8re, tu as promis: j&rsquo;ai, tu as, nous avons&nbsp;: c&rsquo;est quel temps ? Fatras d\u2019enfance rest\u00e9s en t\u00eate ; un ballon crev\u00e9 ; une roue de bicyclette : d\u00e9bris d&rsquo;enfant jonchent le sol, attention tu pourrais tomber ; au bout du chemin seules les feuilles bougent; le vent va se lever. C&rsquo;est demain \u00e0 pr\u00e9sent<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>A ce stade de la nuit<\/strong> vie et mort s\u2019\u00e9galisent; le silence respire plus fort ;  je le regarde couch\u00e9 sur le c\u00f4t\u00e9, le poids du ventre se d\u00e9pose comme un sac, dense, la hanche saille, un bras pend \u2013 dormir ne pas dormir \u2013&nbsp;: les draps autour du lit, les v\u00eatements en vrac, les deux verres avec un reste de vin ; la bouteille a roul\u00e9, il y a une tache rouge sur le drap. Dans trois heures le r\u00e9veil sonnera et je serai partie. Je glisse ma main entre ses cuisses \u2013 dormir ne pas dormir \u2013 son sexe durcit : viens dans ma bouche. Autour, comme un joyeux naufrage ; les miettes de la veille raclent ma peau&nbsp;: que faisions nous hier ? De dehors montent des voix ; ce livre, le mien, tu ne l\u2019as pas ouvert mais \u00e0 pr\u00e9sent c\u2019est inutile<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>\u00c0 ce stade de la nuit <\/strong>je d\u00e9coupe la viande, je la pr\u00e9pare pour le hachoir; les lames au mur sont comme des harpons \u00e0 chair morte ; je sale. C\u2019est une pi\u00e8ce froide \u00e0 l\u2019abri de tous les bruits, un coffre fort : cries, on ne t&rsquo;entend pas. C&rsquo;est une chambre o\u00f9 ne pas dormir; si je parle ma voix fume, je tousse plus que je ne parle : la fum\u00e9e je la crache par la bouche et par le nez, et mes poumons trou\u00e9s. Ici, un jour, quelqu\u2019un est mort, juste l\u00e0 o\u00f9 je pose mes bottes : quelqu&rsquo;un est mort de froid avec la viande. Le ciment ne garde pas trace; le sang on le disperse au jet, il part dans la rigole, disparait par la bonde. La viande je la sale, et je la range dans de grandes boites ici au froid. De quelle couleur \u00e9tait le corps : Il \u00e9tait noir. C&rsquo;est quelqu\u2019un qui travaillait l\u00e0-bas sans qu&rsquo;on sache vraiment o\u00f9, ni \u00e0 quoi, qui avait voyag\u00e9, qui avait vu des choses; il a d\u00fb se cacher \u2013 et m\u00eame pas de nom : des fois pour mourir il suffit de pousser une porte. Dans mon grand tablier blanc j\u2019ai du sang et de la poussi\u00e8re d&rsquo;os sous les ongles \u2013 la charlotte te donne un air tr\u00e8s doux elle dit. Pour fumer je dois sortir sinon l&rsquo;alarme se d\u00e9clenche : je vais m&rsquo;en griller une, je passe dans le couloir ; derri\u00e8re le rideau de bandes plastiques larges comme une main, les carcasses pendues glissent : tout est flou&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>\u00c0 ce stade de la nuit<\/strong> je pose les derni\u00e8res touches de couleur, tout doit \u00eatre sec pour la r\u00e9p\u00e9tition de treize heures, vues de ma hauteur les taches de couleurs qui donnent la profondeur, semblent surdimensionn\u00e9es et grossi\u00e8res, c\u2019est une question de distance; pour v\u00e9rifier la justesse des raccords je grimpe dans les cintres, de la passerelle en vue plongeante \u00e0 cinq m\u00e8tres, ce n&rsquo;est plus un amas de taches, des formes se distinguent, les teintes r\u00e9v\u00e8lent leurs vrais contrastes jouent les unes des autres sans se noyer : c\u2019est un paysage abstrait, comme un ciel calme \u00e0 mes pieds. L\u00e0, en bas, La toile flotte, je suis seule, la cage de sc\u00e8ne respire comme un navire encalmin\u00e9 . Redescendue , j&rsquo;\u00e9tale un jus plus clair au spalter; derri\u00e8re moi, la salle est plong\u00e9e dans l&rsquo;obscurit\u00e9, je me retourne et je suspends mon geste pour \u00e9couter voir son silence. On dit que les \u00e2mes des personnages errent la nuit, \u00e0 ce stade de la nuit la fatigue me pousse dans des zones plus obscures, il faut tenir encore, remonter une fois; les seaux \u00e9pars macul\u00e9s de couleurs avec leur poids de mati\u00e8re me rassurent<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>\u00e0 ce stade de la nuit<\/strong> des cris me r\u00e9veillent : c&rsquo;est un idiot avec des jambes trop longues repli\u00e9es comme celles d&rsquo;une sauterelle ou bien cette mouette morte que j&rsquo;ai photographi\u00e9 tout \u00e0 l&rsquo;heure, c&rsquo;est la m\u00e8re poisson \u00e9chou\u00e9e vers le phare; ce sont des pommes recroquevill\u00e9e devant le couteau qui incise, c&rsquo;est mon propre cri chang\u00e9 en pierre ou bien c&rsquo;est Benji Compson qui les regarde tous ; mais quelqu&rsquo;un est l\u00e0 couch\u00e9 sur le trottoir il crie je me penche \u00e0 la fen\u00eatre<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>\u00e0 ce stade de la nuit<\/strong> j&rsquo;\u00e9cris \u00e0 la lueur de mon t\u00e9l\u00e9phone ce qui va suivre et je me l&rsquo;envoie <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size wp-block-paragraph\"><strong>Verso <\/strong> <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-normal-font-size wp-block-paragraph\">Je quitte le grand mus\u00e9e en travaux : un dessin de Michaux, un autre d&rsquo;Unica Zurn et cette version de La jeune fille et la mort par F\u00e9licien Rops, dessin aquarell\u00e9 ou la mort embrasse, sinon d\u00e9vore, le sexe de la jeune fille dans un petit cadre moulur\u00e9 ; je l\u00e8ve une derni\u00e8re fois les yeux vers les vitres bomb\u00e9es, les escalators sont \u00e0 l&rsquo;arr\u00eat, les tuyaux couverts de chiures, et les pigeons en meutes ; quelques corbeaux trouent le ciel chauff\u00e9 \u00e0 blanc; je m&rsquo;engouffre sur la droite vers le cin\u00e9ma qui jouxte le grand mus\u00e9e; des vendeurs \u00e0 la sauvette font plate bande : vinyl, livres, mug customis\u00e9es, bijoux&#8230; Salle cinq, en bas des marches, elle pr\u00e9cise; une salle sans profondeur, avec un seul acc\u00e8s aux si\u00e8ges par le c\u00f4t\u00e9 cour; je me glisse vers le mur au cinqui\u00e8me rang ; le si\u00e8ge s&rsquo;enfonce, je me replie pour ne pas repousser le dossier devant moi. D&rsquo;abord la fraicheur m&rsquo;apaise, puis elle m&rsquo;anesth\u00e9sie, \u00e0 ce stade du jour je suis la rencontre d&rsquo;une marche caniculaire et d&rsquo;une nuit trop courte : les quinze premi\u00e8res minutes du film m&rsquo;arrivent en songe. Puis mes yeux s&rsquo;ouvrent. Arracher les grandes tiges d&rsquo;un jardin en friche en temps r\u00e9el; repeindre avec du bleu le bord d&rsquo;un toit; changer le papier de riz de panneaux coulissants; s&rsquo;interroger sur l&rsquo;univers en se balan\u00e7ant debout sur une balan\u00e7oire dans la lumi\u00e8re orange du soir; d\u00e9couper une past\u00e8que avec une lame tr\u00e8s grande affut\u00e9e sur une pierre d\u00e9rob\u00e9e dans la boutique d&rsquo;une poissonnerie, courir jusqu&rsquo;\u00e0 plus soif; regarder pousser des semis de fleurs : ce sont des cosmos, il faut de la patience, viendront les fleurs; surgit ce visage sous l&rsquo;ombrelle, la d\u00e9licatesse des traits de l&rsquo;institutrice et sa voix qui restent sur le bord. Trois gar\u00e7ons d&rsquo;une dizaine d&rsquo;ann\u00e9e en vacance d&rsquo;\u00e9t\u00e9, espionnent un vieil homme dans son jardin en friche noy\u00e9 au milieu d&rsquo;une zone urbaine: \u00e7a se passe au japon. C&rsquo;est l&rsquo;histoire d&rsquo;une rencontre, c&rsquo;est toute l&rsquo;intensit\u00e9 du pr\u00e9sent dans la lumi\u00e8re d&rsquo;\u00e9t\u00e9 mais le croisement et la rencontre de temps disjoints: les trois gar\u00e7ons ont dix ou onze ans, le vieil homme est proche de sa mort. C&rsquo;est l&rsquo;histoire d&rsquo;une amiti\u00e9 au pr\u00e9sent et d&rsquo;un pass\u00e9 qui se devine dans les traits d&rsquo;un vieux visage \u00e0 barbe drue, puis se r\u00e9v\u00e8le dans un r\u00e9cit \u00e0 d\u00e9chirer le c\u0153ur. Ce visage ras\u00e9 de frais qui apparaitra par la trappe du cercueil, le vieil homme \u00e9cartel\u00e9 entre la vie d&rsquo;avant la catastrophe et l&rsquo;errance immobile d&rsquo;apr\u00e8s enfin r\u00e9unit dans sa mort; son visage d&rsquo;avant revenu comme une \u00e9piphanie : tu es revenu dira cette femme qui l&rsquo;a tant attendu . Le jour et la chaleur me sautent au visage, j&rsquo;esp\u00e9rais la nuit, la porte de secours d\u00e9bouche sur les poubelles; dans le RER, puis le train, je lis un article sur l&rsquo;auteur Shinji S\u014dmai, ce cin\u00e9aste japonais mort \u00e0 cinquante trois ans, le film est de 1994 il est sous-titr\u00e9 The friends, \u00e0 un moment il pleut, quand le vieil homme raconte, c&rsquo;est la nuit<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 ce stade de la nuit je tire la porte sans la fermer tout \u00e0 fait, la veilleuse reste allum\u00e9e&nbsp;: tu as promis&nbsp;: j\u2019ai promis&nbsp;: nous avons\u2026 je m\u2019\u00e9loigne sur la pointe des pieds&nbsp;; la porte vibre&nbsp;;&nbsp;le parquet ; les murs&#8230; quand on y pense, toute la maison bouge ; dans le couloir je bute contre une figurine, ses jouets <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-verso-02-jardin-dete\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"># recto verso #02 | jardin d&rsquo;\u00e9t\u00e9<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":12,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7529,7548,1],"tags":[833,451,159,860],"class_list":["post-188531","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-recto-verso-le-cycle-ete-2025","category-rectoverso-02-maylis-de-kerangal-nuit","category-atelier","tag-film","tag-fleurs","tag-nuit","tag-visage"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/188531","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/12"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=188531"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/188531\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":189472,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/188531\/revisions\/189472"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=188531"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=188531"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=188531"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}