{"id":188576,"date":"2025-07-05T20:12:18","date_gmt":"2025-07-05T18:12:18","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188576"},"modified":"2025-07-05T20:12:18","modified_gmt":"2025-07-05T18:12:18","slug":"recto-verso-02-regle-du-je","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-verso-02-regle-du-je\/","title":{"rendered":"#recto verso # 02 \/ r\u00e8gle du Je"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je sors de la porte coch\u00e8re o\u00f9 je me suis abrit\u00e9 des gaz lacrymog\u00e8ne. Des ombres, pli\u00e9es en eux, courent affol\u00e9es vers les rues adjacentes, en fr\u00f4lant les murs, poursuivies par des policiers lourdement casqu\u00e9s et arm\u00e9s. L&rsquo;un d&rsquo;eux ahanant comme un soufflet de forge, \u00e0 la foul\u00e9e  lourde et irr\u00e9guli\u00e8re manque de peu de  me renverser. Il ne me \u00ab\u00a0calcule\u00a0\u00bb pas comme on dit de nos jours, et il poursuit tant bien que mal, sa course \u00ab\u00a0d&rsquo;endurance\u00a0\u00bb vers les fuyards entrevus en direction du Grand Palais La Seine \u00e0 mes pieds est luisante dont la berge de la rive droite est illumin\u00e9e de lueurs rouge et bleue. Des bruits d&rsquo;explosion assourdis me parviennent aux oreilles depuis la Place de la Concorde<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je ressens l&rsquo;humidit\u00e9 de ce d\u00e9but d&rsquo;automne. Ce mois d&rsquo;octobre est un peu plus frais que d&rsquo;habitude. Je remonte le col de mon pardessus et je me h\u00e2te de regagner mon appartement de banlieue. Du regard, je cherche un taxi en maraude. Rien aux alentours. Il me faut me r\u00e9soudre \u00e0 marcher. J&rsquo;en ai au moins pour une heure. Une pluie fine commence \u00e0 tomber.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, j&rsquo;entre dans la chambre de mon fils. Il dort profond\u00e9ment. J&rsquo;ai un scrupule \u00e0 le r\u00e9veiller. D&rsquo;habitude c&rsquo;est ma femme qui se charge du lever de notre fils. Il vient juste d&rsquo;avoir quatorze ans, mais il ne fait pas son \u00e2ge. Il a d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;allure d&rsquo;un beau jeune homme. Je me r\u00e9souds \u00e0 le r\u00e9veiller, d&rsquo;abord doucement puis de mani\u00e8re plus ferme. Il grommelle. Je lui intime de se d\u00e9p\u00eacher. Je regrette mon manque de d\u00e9licatesse mais il devra s&rsquo;y faire en l&rsquo;absence de sa m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, sur le quai du m\u00e9tro Concorde, les policiers ont repouss\u00e9 violemment les manifestants contre la vo\u00fbte carrel\u00e9e de la station. Des cris des pleurs, des coups pleuvent, des insultes fusent. Je m&rsquo;indigne de ces m\u00e9tros aux wagons bond\u00e9s, parisiens n\u00e9s coll\u00e9s aux vitres, indiff\u00e9rents \u00e0 la d\u00e9tresse des autres. Et moi, je suis tout seul avec ma peur au ventre, mon oeil viss\u00e9 au viseur de mon appareil, je fixe pour toujours l&rsquo;injustice subie par ces pauvres h\u00e8res, en esp\u00e9rant na\u00efvement, que mes images r\u00e9veilleront les consciences, amorphes, endormies et \u00e9go\u00efstes de cette humanit\u00e9 pourrie. Une femme en uniforme galonn\u00e9e ,s&rsquo;approche de moi et m&rsquo;ordonne de cesser de photographier dans le m\u00e9tro. Je n&rsquo;en ai cure. Je m&rsquo;esquive en glissant mon appareil sous ma veste et je file vers la sortie.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je vois mon p\u00e8re me rejoindre pr\u00e8s de la maison o\u00f9 il m&rsquo;a demand\u00e9  de l&rsquo;attendre. Il se guide \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;une lampe torche dans une main et tenant une pelle et une pioche dans l&rsquo;autre. La maison est plong\u00e9e dans le noir. Des grillons, dans la prairie voisine, chantent \u00e0 l&rsquo;unisson une ode \u00e0 l&rsquo;\u00e9t\u00e9, guid\u00e9s par la baguette d&rsquo;un chef d&rsquo;orchestre que l&rsquo;on devine quelque part, perdu au milieu des herbes. La nuit est moite et chaude. La m\u00e9t\u00e9o a pr\u00e9vu un orage. Pourtant il tarde \u00e0 se d\u00e9clarer. Mon p\u00e8re m&rsquo;attire \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart de la maison mais \u00e0 l&rsquo;abri de regards d&rsquo;\u00e9ventuels curieux. Je tends la pelle \u00e0 mon fils. Du pied je t\u00e2te le sol, je m&rsquo;assure de son caract\u00e8re meuble et dans un geste ample, j&rsquo;y plante mon premier coup de pioche.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je suis pleinement satisfait du d\u00e9roulement des op\u00e9rations. Tout s&rsquo;est pass\u00e9 comme pr\u00e9vu. Les comptes-rendus de mes subordonn\u00e9s  me remontent \u00e0 intervalles r\u00e9guliers dans la grande salle de commandement, dans laquelle je tr\u00f4ne derri\u00e8re un bureau d&rsquo;acajou spacieux, mis \u00e0 ma disposition par le Mobilier National. Anticipation et fermet\u00e9. Tels sont les mots d&rsquo;ordre de cette mission banale et ma\u00eetris\u00e9e pour l&rsquo;ensemble des effectifs sur le terrain. Je suis le d\u00e9roulement des \u00e9v\u00e9nements sur une immense carte d&rsquo;\u00e9tat-major. Ma hi\u00e9rarchie sera contente et j&rsquo;esp\u00e8re que le G\u00e9n\u00e9ral appr\u00e9ciera.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je tente de retrouver mes compagnons d&rsquo;infortune qui ont pu se r\u00e9fugier dans des halls d&rsquo;immeuble et qui auront peut \u00eatre eu la chance d&rsquo;\u00eatre secourus par des habitants, sensibles \u00e0 notre cause. Je me suis cach\u00e9 dans un local \u00e0 poubelles et j&rsquo;y suis rest\u00e9 un long moment, sans aucune notion du temps pass\u00e9, tremblant dans le noir, d&rsquo;\u00eatre d\u00e9couvert. A l&rsquo;aff\u00fbt du moindre bruit, j&rsquo;ose \u00e0 peine respirer de peur d&rsquo;\u00eatre entendu du dehors. Je sursaute \u00e0 la sonnerie de d\u00e9clenchement de la porte coch\u00e8re qui se referme aussit\u00f4t dans un chuintement sourd. Je sens mon coeur battre \u00e0 se rompre. Les minutes passent. Silence absolu. Que faire?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je tasse avec ma pelle, la terre fra\u00eechement retourn\u00e9e. La nuit \u00e9toil\u00e9e m&rsquo;a apport\u00e9 la lumi\u00e8re suffisante \u00e0 ma t\u00e2che de terrassement. Tout s&rsquo;est bien d\u00e9roul\u00e9. D&rsquo;ailleurs il n&rsquo;y avait aucun risque d&rsquo;\u00eatre d\u00e9rang\u00e9s par des intrus du fait de l&rsquo;isolement de la maison. J&rsquo;\u00e9ponge de la main, la sueur perlant de mon front. De ma lampe, j&rsquo;\u00e9claire le visage de mon fils. Il est bl\u00eame et silencieux. Ses mains tremblent. Je le r\u00e9conforte en lui enserrant les \u00e9paules. Je le f\u00e9licite pour son aide et ses efforts. A pr\u00e9sent les choses iront mieux pour lui et moi. Il nous suffit d&rsquo;\u00eatre patients et discrets.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je longe le bord de Seine en direction du Pont Alexandre Trois. Je croise des manifestants, en groupe \u00e9pars, qui retournent chez eux d&rsquo;un pas r\u00e9sign\u00e9. Beaucoup ont la mine abattue, les yeux trahissant de l&rsquo;amertume et de col\u00e8re rentr\u00e9e. Une colonne motoris\u00e9e de CRS remonte le Pont Alexandre Trois \u00e0 vive allure pour se poster \u00e0 l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 et y installer un dispositif de filtrage des pi\u00e9tons. Je fais demi-tour et je d\u00e9cide de descendre sur le quai. Devant moi, \u00e0 quelques m\u00e8tres de l\u00e0, des pompiers tentent de r\u00e9animer un homme tomb\u00e9 dans la Seine. J&rsquo;entends un t\u00e9moin d\u00e9clarer \u00e0 un des sauveteurs, que l&rsquo;homme inconscient sur la berge, avait \u00e9t\u00e9 pouss\u00e9 dans l&rsquo;eau par des policiers.<\/p>\n\n\n\n<p>Je chemine lentement entre les rayonnages de la grande biblioth\u00e8que nationale. Quatre \u00e9tages de, livres et un \u00e9tage d\u00e9di\u00e9 au pr\u00eat de CD et DVD de cinema et \u00e0 la musique. Mes doigts caressent les tranches des couvertures des livres expos\u00e9s, retirant i\u00e7i et l\u00e0 des ouvrages d&rsquo;auteurs, que j&rsquo;aimerais d\u00e9couvrir ou red\u00e9couvrir. Une lecture rapide du contenu r\u00e9sum\u00e9 au dos de la couverture me convainc ou pas de son emprunt, non sans un d\u00e9tour par les avis de lecteurs d\u00e9pos\u00e9s sur google. En fait, je me fie plus souvent \u00e0 mon intuition et \u00e0 mon humeur du moment. Parmi les auteurs que j&rsquo;appr\u00e9cie, il y a Stephen King. Parmi ses ouvrages, il y en a un que je n&rsquo;ai pas lu. Il s&rsquo;agit de quatre nouvelles regroup\u00e9es sous le titre \u00ab\u00a0Nuit noire, \u00e9toiles mortes\u00a0\u00bb publi\u00e9es en 2010. C&rsquo;est l&rsquo;histoire d&rsquo;un fermier, qui tente par tous les moyens de convaincre sa femme de ne pas vendre son lopin de terre \u00e0 un abattoir industriel. La femme refuse et le mari l&rsquo;assassine avec la complicit\u00e9 de son fils. Si le meurtre et la dissimulation du corps se passent sans anicroche, la suite de l&rsquo;histoire sera tout autre. Le d\u00e9but du titre \u00ab\u00a0nuit noire\u00a0\u00bb \u00e9voque en moi plusieurs autres ouvrages ainsi qu&rsquo;une filmographie, non li\u00e9s \u00e0 Stephen King. Ce titre me sugg\u00e8re un fil conducteur dans ma qu\u00eate de DVD de film. Dans la base de donn\u00e9es accessible au public, je soumets nuit noire dans la barre de recherches. Parmi les suggestions propos\u00e9es, quel titre choisir? J&rsquo;opte pour un drame historique fran\u00e7ais, de 2005, \u00e9crit par Patrick Rotman et r\u00e9alis\u00e9 par Alain Tasma, dont le titre \u00ab\u00a0Nuit Noire, 17 octobre 1961\u00a0\u00bb se rapproche le plus du titre du roman. Ce t\u00e9l\u00e9fim retrace les \u00e9v\u00e8nements qui ont men\u00e9 au massacre du 17 octobre 1961, o\u00f9 plusieurs dizaines d&rsquo;alg\u00e9riens furent tu\u00e9s, dont certains ont \u00e9t\u00e9 jet\u00e9s dans la Seine, par la police aux ordres du Pr\u00e9fet Maurice Papon, lors d&rsquo;une manifestation pacifique en faveur de l&rsquo;ind\u00e9pendance de l&rsquo;Alg\u00e9rie. Le drame fut document\u00e9 par un reporter am\u00e9ricain, Elie Kagan, qui a couvert les violences perp\u00e9tr\u00e9es dans les stations de m\u00e9tro. Les personnages de Stephen King auraient pu croiser la route de ces manifestants et ils auraient pu y trouver leur place. Apr\u00e8s tout dans les deux oeuvres , il y est question de meurtres et d&rsquo;impunit\u00e9s&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je sors de la porte coch\u00e8re o\u00f9 je me suis abrit\u00e9 des gaz lacrymog\u00e8ne. Des ombres, pli\u00e9es en eux, courent affol\u00e9es vers les rues adjacentes, en fr\u00f4lant les murs, poursuivies par des policiers lourdement casqu\u00e9s et arm\u00e9s. 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