{"id":188616,"date":"2025-07-06T19:30:04","date_gmt":"2025-07-06T17:30:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188616"},"modified":"2025-07-06T19:33:27","modified_gmt":"2025-07-06T17:33:27","slug":"rectoverso-2-maylis-de-kerangal-nuit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-2-maylis-de-kerangal-nuit\/","title":{"rendered":"#rectoverso #2 | maylis de kerangal, nuit"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>RECTO&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left wp-block-paragraph\">\u00c0 ce stade, le moment n&rsquo;est pas r\u00e9ductible \u00e0 un lieu mais \u00e0 une anticipation. Il est entre onze heures et minuit. L&rsquo;ordinateur ronronne sur la couette. Les prochaines heures seront une p\u00e9riode de divagation. La soir\u00e9e a \u00e9t\u00e9 reposante. La nuit n&rsquo;aura pas \u00e0 \u00eatre le moment de distraction de la journ\u00e9e. Le d\u00e9filement des images maintient l&rsquo;\u00e9veil mais la fatigue et le rel\u00e2chement recouvrent autant que les draps. Une attention flottante d&rsquo;o\u00f9 sort une image, un mot, une sensation&#8230; Une aventure se dessine sous la forme d&rsquo;un point d&rsquo;interrogation. Un souvenir vaut bien une demi-heure de recherche pour retrouver la trace d&rsquo;une personne. Une parole ou une citation incite \u00e0 devenir chercheur, archiviste, bibliophile pendant quelques minutes ou quelques heures \u2026 La cr\u00e9ation d&rsquo;alertes sur les sites de recherche de livres en ligne, la connaissance de quelques sites de t\u00e9l\u00e9chargement, la comparaison entre quelques sites de vente en ligne&#8230; La lecture d&rsquo;une paragraphe, la recherche d&rsquo;un podcast&#8230; Et il est d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;heure&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left wp-block-paragraph\">Je suis descendu pour chercher un verre d\u2019eau pour A&#8230;.. . Dans la cuisine, y\u2019avait le store ouvert et la lune passait par la fen\u00eatre de la fen\u00eatre. Depuis qu\u2019ils \u00e9teignent les lampadaires \u00e0 23 heures, il n\u2019y a pas autant de lumi\u00e8re. Avant je pouvais descendre sans allumer si les stores \u00e9taient ouverts. D\u00e9sormais faut allumer. Mais du coup, faut fermer les stores si on se d\u00e9place la nuit. Mais certains soirs, la lumi\u00e8re de la lune, \u00e7a \u00e9claire assez. Comme \u00e7a, en m\u00eame temps, on ne voit pas de l\u2019ext\u00e9rieur.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Me voici r\u00e9veill\u00e9 en douleur. Plut\u00f4t c\u2019est une sorte de pesanteur que je ressens. Je suis \u00e9veill\u00e9 mais mon corps est encore endormi. Je peux le regarder endormi, lourd. Parfois c&rsquo;est tout un bras qui s&rsquo;endors. Mais ici, c&rsquo;est plut\u00f4t comme un hypnotis\u00e9 qui peut ouvrir les yeux en pleine hypnose pour regarder sa main se lever toute seule. Je me mets \u00e0 esp\u00e9rer que la fatigue, d\u00e9sormais spiritualis\u00e9e comme une chose dans mon corps mais plus dans ma t\u00eate, puisse reprendre ma t\u00eate. Je n&rsquo;ai pas de volont\u00e9 propre. Juste une sensation d&rsquo;affaissement cotonneux partant de la base du cr\u00e2ne jusqu&rsquo;\u00e0 la base de la poitrine. Du coussin au drap. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A ce stade de la nuit, je fais encore une \u201ctourn\u00e9e\u201d. Je v\u00e9rifie que les portes soient ferm\u00e9es, que les volets soient ferm\u00e9s et que les robinets soient bien ferm\u00e9s. Je mange encore un fruit avant de me brosser les dents, me passe un coup de gants de toilette et bois de l\u2019eau. Je laisse une veilleuse dans la cuisine au cas o\u00f9 pendant la nuit quelqu\u2019un y va pour qu\u2019il puisse y voir. Je vais dans la chambre qu\u2019on ferme \u00e0 clef.&nbsp;Je me leverais cette nuit comme toutes les nuits pour aller aux toilettes quelques fois, puis je retournerais boire \u00e0 la cuisine. La maison est calme. C&rsquo;est fini pour aujourd&rsquo;hui, le reste on verra demain. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A ce stade de la nuit, je sais que je ne m&rsquo;endormirai qu&rsquo;en fin de matin\u00e9e. Et si je me l\u00e8vais maintenant? Il est assez t\u00f4t pour que la question se pose. L\u2019aube perce et je pourrais me lever, remplir un thermos de caf\u00e9, prendre un livre de po\u00e9sie ou deux, mes crayons, mon carnet et faire la dizaine de kilom\u00e8tres qui me s\u00e9pare du fleuve. Les souvenirs des fois pass\u00e9es, du calme ressenti, de la pl\u00e9nitude de vivre,&nbsp;des minutes de dessins de tel ou tel paysage, de l\u2019observation des modifications de mon attention produite par la caffeine, la concentration accrue sur un objet, le va-et-vient entre la lecture de fragments et la contemplation : tout cela me revient. Ai-je besoin de me lever puisque je peux le revivre ici en souvenir? Cette question sans r\u00e9ponse pos\u00e9e par les premi\u00e8res lueurs du matin passant ma fen\u00eatre ouverte. \u00c9tape identifiable de mes nuits entre l\u2019appel de l\u2019int\u00e9rieur et l\u2019ext\u00e9rieur, le souvenir ou l\u2019action renouvel\u00e9e, l\u2019\u00e9pargne ou la d\u00e9pense, deux formes de g\u00e9n\u00e9rativit\u00e9 ou deux formes de r\u00e9ceptivit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A ce stade de la nuit, la conduite m\u2019apporte le repos et la paix. La musique jazz, baroque ou exp\u00e9rimentale d\u2019une radio publique. L&rsquo;air frais passant par la fen\u00eatre. L\u2019arr\u00eat impos\u00e9 par les quelques feux rouges. Les affects de tel ou tel \u00e9v\u00e8nement de la soir\u00e9e remontent et disparaissent lentement ma m\u00e9moire. La solitude des vingt-cinq kilom\u00e8tres de route sombre. La diffusion lumineuse des phares sur la route et ses bandes blanches, sur les branches des arbres, sur les for\u00eats travers\u00e9es, sur les panneaux r\u00e9fl\u00e9chissant au loin, parfois un cerf, parfois un h\u00e9risson. Joie pleine que je peine \u00e0 vouloir \u00e0 partager.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 ce stade de la nuit, les derniers clients sont rentr\u00e9s dans l&rsquo;h\u00f4tel. Ils sont restaur\u00e9es et me salue en passant devant le comptoir de la r\u00e9ception. Je suis habill\u00e9 comme un r\u00e9ceptionniste d&rsquo;un h\u00f4tel d&rsquo;entr\u00e9e de gamme. Pas de veste de costard. Un pull sombre suffit. Mes chaussures noires. Baskets ou de ville, du moment qu&rsquo;elles soient discr\u00e8tes font l&rsquo;affaire. Un chino. La circulation est calme sur la route. Les clients seront rares d\u00e9sormais puisqu&rsquo;il ne reste plus d&rsquo;arriv\u00e9e. Cela veut dire que tout les clients ont les cl\u00e9s de leurs chambres et sont autonomes. Une dizaine de client entreront tout au plus et ils n&rsquo;auront pas de demande particuli\u00e8re. Je suis assis derri\u00e8re le comptoir de la r\u00e9ception et je lis de la philosophie ou de la sociologie&#8230; Je fais attention \u00e0 mes lectures. La direction a des pr\u00e9tentions intellectuelles et a d\u00e9j\u00e0 tent\u00e9 des manoeuvres de connivences ou de s\u00e9ductions en faisant briller \u00e0 la lumi\u00e8re des spots un livre de Nietzsche. \u00ab\u00a0Lui, c&rsquo;est le meilleur!\u00a0\u00bb me dit avec enthousiasme le petit homme \u00e0 lunettes \u00e0 monture tr\u00e8s color\u00e9es manage l&rsquo;endroit. Il reviendra me tenir des propos parano\u00efdes similaire \u00e0 la theorie du Grand Remplacement ch\u00e8re \u00e0 Renaud Camus. Mon flegmatisme l&rsquo;irrita et il m&rsquo;indiqua qu&rsquo;il savait de quoi il parlait puisqu&rsquo;il \u00e9tait dipl\u00f4m\u00e9 en g\u00e9ographie et que je faisais mieux de prendre la chose au s\u00e9rieux. Mais \u00e0 ce moment pr\u00e9cis, je ne prends rien au s\u00e9rieux que le nombre d&rsquo;arriv\u00e9e qui reste et ma bonne pr\u00e9sentation aux clients. Entre temps, une douceur propre \u00e0 faire partie d&rsquo;une organisation qui roule. Un fonctionnement harmonieux qu&rsquo;\u00e0 cette heure-ci de la nuit le manager ne peut d\u00e9ranger. Sans heurs, sans projet, sans objectif, la nuit nous reprend. Ce silence derri\u00e8re les lumi\u00e8res. Ce silence derri\u00e8re les fen\u00eatres. Ce silence au-dessus de moi. Doucement, une centaine de clients dorment pendant que je veille. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je me r\u00e9veille et regarde l&rsquo;heure. \u00c0 ce stade de la nuit, seuls les jeunes gens sortant de boites de nuit et cherchant un lieu o\u00f9 coucher ensemble viendront. Autrement, tout est calme. Je sors fumer une cigarette et je pense aux autres r\u00e9ceptionnistes de nuit que j&rsquo;ai connu. Ceux qui \u00e9taient anti-sociaux, ceux qui \u00e9taient exclus pour des raisons raciales, de genre ou de type, ceux qui \u00e9taient rejet\u00e9s dans la nuit pour les besoins de l&rsquo;organisation. Pour moi et ces inconnus, une intimit\u00e9 \u00e9merge pour avoir travers\u00e9 les affres de la nuit, la peur du vide et du destin, le sentiment de l&rsquo;absurbe puis la joie des aurores. La nuit se l\u00e8ve et l&rsquo;esprit se met \u00e0 penser \u00e0 la journ\u00e9e \u00e0 venir avec d\u00e9lice. Activit\u00e9 artisitique, associative ou sportive, travaux manuels, rencontres familiales ou amicales, achats, ventes, d\u00e9placements ; bref c&rsquo;est le retour \u00e0 la possibilit\u00e9 d&rsquo;\u00e9changes signifiants qu&rsquo;annonce l&rsquo;aube. Le livreur de journaux passe sur son petit scooter d\u00e9poser les journaux. Premier contact avec un inconnu familier depuis une dizaine d&rsquo;heure. La journ\u00e9e serait toujours moins ambitieuse que celles des cadres et professionnel.le.s. Nos journ\u00e9es doivent \u00eatre arrach\u00e9s \u00e0 la fatigue. Cette caution de sommeil que l&rsquo;on doit \u00e0 la journ\u00e9e \u00e0 venir. Il lui faudra payer son d\u00fb apr\u00e8s cel\u00e0 nous pourrons saisir la journ\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><strong>VERSO<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019avais vu qu&rsquo;il y avait un film de P&#8230;. C&#8230;..  et j&rsquo;y \u00e9tais all\u00e9. C&rsquo;\u00e9tait une avant-premi\u00e8re. Il \u00e9tait pr\u00e9sent. Apr\u00e8s la projection, il a r\u00e9pondu \u00e0 quelques questions. Une personne d\u00e9lirante riait \u00e0 tue-t\u00eate pour la moindre remarque. Elle s\u2019\u00e9tait infiltr\u00e9e dans le cin\u00e9ma vers la fin de la s\u00e9ance sans que personne ne la voit. Elle portait une robe de chambre, attirait l\u2019attention puis s\u2019en excusait d\u2019un geste de la main qui voulait dire : \u201cNe faites pas attention \u00e0 moi.\u201d L\u2019atmosph\u00e8re de la projection en f\u00fbt modifi\u00e9 pour moi. C&rsquo;\u00e9tait un film assez fou maintenant que j\u2019y pensais. Le d\u00e9calage entre ce qui \u00e9tait d\u00e9fendu et ce qui \u00e9tait actuellement envisageable&#8230; Tout cela au nom de l\u2019importance du souvenir, ou de l&rsquo;histoire r\u00e9elle m\u2019avait laiss\u00e9 interdit. Le propos \u00e9tait d\u00e9primant. La cause des justes avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9cras\u00e9e, salie et effa\u00e7\u00e9e. Les personnages les plus marquants du film avaient \u00e9t\u00e9 symptomatiques autant qu\u2019h\u00e9ro\u00efques. L\u2019appel de l\u2019utopie avait permis de nombreux actes courageux et sacrificiels. Ensuite les individus s\u2019\u00e9taient emp\u00eatr\u00e9s dans des choix de principes qui excluaient leur libert\u00e9 en leur promettant une forme de sanctification en \u00e9change. Le d\u00e9veloppement de la pens\u00e9e&#8230; Le cycle d\u2019id\u00e9ation, d\u2019exp\u00e9rimentation et d\u2019\u00e9valuation se faisait d\u00e9sormais engag\u00e9 dans des collectifs, rendant difficile toute remise en question radicale, individuelle, subjective. Je pensais \u00e0 d\u2019autres choses&#8230; D\u2019autres moments de la carri\u00e8re du r\u00e9alisateur o\u00f9 son insolence m\u2019avait fait rire, plus jeune en tout cas. Des rires comme ceux que j\u2019entendais ce soir dans la salle bond\u00e9e du cin\u00e9ma de R\u2026. Hilare. Au bord du ressentiment. J\u2019en avais un peu honte. Aujourd&rsquo;hui j\u2019\u00e9tais en de\u00e7\u00e0 ou au dessus de cela. Juste pas avec. Sans plus d\u2019espoir, de col\u00e8re qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e du cin\u00e9ma mais plus au fait des diff\u00e9rentes formes de folie, celle \u00e0 l\u2019\u00e9cran, celle dans la salle, celle de l&rsquo;utopisme des spectateurs les plus respectueux du r\u00e9alisateur, celle du r\u00e9alisateur, la mienne&#8230; Reste l\u2019amiti\u00e9 visible \u00e0 l\u2019\u00e9cran et le respect profond que je ressentais pour les hommages. Je sortais l\u00e9ger, presque heureux d&rsquo;\u00eatre d\u00e9saffect\u00e9 de la sorte. Mais trop au fait de mon propre vide int\u00e9rieur. Vers le grand parking sombre \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du cin\u00e9ma, longeant le mur, passant devant les murs r\u00e9cemment graffit\u00e9s, des fresques de \u201cstreet art\u201d ; je les regarde avec un d\u00e9tachement amus\u00e9, \u00e0 la recherche d\u2019une exp\u00e9rience esth\u00e9tique quelconque. Ce n\u2019\u00e9tait pas \u00e7a non plus, mais c\u2019est vivable. Ce vide, je le remplissais d\u2019images et d\u2019ambigu\u00eft\u00e9s, de sentiments t\u00e9n\u00e9breux et incertains, d\u2019id\u00e9es inavouables pendant ces s\u00e9ances mais ultimement j\u2019\u00e9tais sans objet ou pr\u00e9tention.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RECTO&nbsp; \u00c0 ce stade, le moment n&rsquo;est pas r\u00e9ductible \u00e0 un lieu mais \u00e0 une anticipation. Il est entre onze heures et minuit. L&rsquo;ordinateur ronronne sur la couette. Les prochaines heures seront une p\u00e9riode de divagation. La soir\u00e9e a \u00e9t\u00e9 reposante. La nuit n&rsquo;aura pas \u00e0 \u00eatre le moment de distraction de la journ\u00e9e. 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