{"id":188648,"date":"2025-07-05T20:11:21","date_gmt":"2025-07-05T18:11:21","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188648"},"modified":"2025-07-08T21:27:42","modified_gmt":"2025-07-08T19:27:42","slug":"rectoverso-02-geante-variable","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-02-geante-variable\/","title":{"rendered":"#rectoverso #02 | g\u00e9ante variable\u00a0"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-dark-gray-color has-text-color has-link-color wp-elements-f6e47c99c6eb777b663321b8858a80ea\">\u00e0 ce stade de la nuit, reprendre une douche pourrait encore \u00eatre une action \u00e0 mener d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment, non pas un geste dict\u00e9 par l\u2019\u00e9crasante sensation du monde endormi. Je visualise l\u2019\u00e9lan de bouger, de faire glisser la chemise sur le ventre, d\u2019enjamber le rebord sans penser qu\u2019une douche italienne serait tellement mieux, de relever le mitigeur pr\u00e8-r\u00e9gl\u00e9 sur trente-cinq degr\u00e9s, il y aura la premi\u00e8re impression fra\u00eeche, puis en diminuant le thermostat l\u2019eau deviendra froide, jamais glac\u00e9e : l\u2019installation n\u2019est pas enterr\u00e9e assez profond. Je laisse passer l\u2019instant, attrape un livre pour en lire quelques pages si ma concentration vacillante me laisse tranquille. Le livre d\u2019une femme, les sujets sociaux qu\u2019elle affronte, divorc\u00e9e et accus\u00e9e d\u2019\u00eatre folle. Elle dit D\u00e9enfant\u00e9e pour dire les enfants retir\u00e9s et confi\u00e9s \u00e0 d\u2019autres. Elle en fait des slams et de l\u2019oralit\u00e9 sauvage.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, la faim devrait se calmer, elle se r\u00e9veille pour me garder debout \u2014 r\u00e9sister ou c\u00e9der \u2014 je mange et \u00e7a me donne un coup de fouet, \u00e7a retarde encore le moment de ne plus rien avoir en moi que les acouph\u00e8nes qui stridule leur crissement de cigales sans saison, \u00e0 gauche surtout, mon oreille m\u00e8ne la danse, l\u2019autre suit l\u2019exemple, y penser d\u00e9cuple le niveau sonore, inexistant au demeurant, que mon cerveau invente d\u2019\u00eatre priv\u00e9 des sons de son spectre oppos\u00e9, les sons graves manquent et ce sont les aigu\u00ebs qui se d\u00e9cha\u00eenent en miroir, naissant dit-on, dans la zone auditive correspondante pour compenser le manque. En lieu et place, une torture permanente, une lourde fatigue bruyante. Une fois encore je constate que me concentrer sur le sujet le rend insupportable. Je bloque mes pens\u00e9es et tente de lire un autre livre, cette fois je parcours la Via Appia, deux amis y marchent ensemble, l\u2019un \u00e9crit, l\u2019autre dessine, carnet de voyage po\u00e9tique, anecdote et \u00e9motions, carnet de croquis, fragments d\u2019ambiance visuelle et d\u2019architecture, tout en ombres adoucies de fusain.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, au quatri\u00e8me \u00e9pisode radiophonique du Soulier de Satin qui en compte&nbsp; douze, je m\u2019attache enfin au destin de Prouh\u00e8ze, et me revient l\u2019ann\u00e9e lointaine \u2014 1987 \u2014 o\u00f9 Avignon l\u2019avait mis au programme, Vitez s\u2019\u00e9tait vu confi\u00e9 la mise en sc\u00e8ne. J\u2019avais manqu\u00e9 ce spectacle, et ce soir je viens de comprendre que la pi\u00e8ce est mont\u00e9e \u00e0 nouveau. Elle dure huit heures, sera jou\u00e9e six ou sept fois dans la Cour d\u2019honneur apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9e en mars \u00e0 Paris, totale inversion des hi\u00e9rarchies longtemps \u00e0 l\u2019\u0153uvre : cr\u00e9ation \u00e0 Avignon en conditions extr\u00eames de temps et de lieu pour une reprise \u00e0 l\u2019automne \u00e0 Paris avant la tourn\u00e9e. Qu\u2019en dirait Paul Puaux directeur qui a pris la suite de Jean Vilar que j\u2019ai rencontr\u00e9 \u00e0 la fin des ann\u00e9es quatre-vingt,homme \u00e2g\u00e9 d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s aigri de la perte des id\u00e9aux du th\u00e9\u00e2tre pour tous, exasp\u00e9r\u00e9 du trop plein du off, perdant ses rep\u00e8res dans un th\u00e9\u00e2tre contemporain en pleine d\u00e9construction, que penserait-il de cette \u00e9volution ? Un spectacle d\u00e9j\u00e0 montr\u00e9 et seule pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre programm\u00e9e sur le plateau du Palais des Papes. Je sombre dans une humeur d\u00e9sabus\u00e9e, le th\u00e9\u00e2tre file du mauvais coton. En salle de province, les programmes ne proposent plus que des textes jou\u00e9s par un ou deux personnages, avec si possible, une t\u00eate d\u2019affiche \u2014 il s\u2019agit de remplir la salle \u00e0 coup s\u00fbr \u2014 le tout noy\u00e9 parmi des cr\u00e9ations destin\u00e9es aux moins de dix ans, de la danse de genre, du cirque moderne, des concerts et des humoristes. Si le plus beau plateau de France se r\u00e9serve le droit de ne pr\u00e9senter que six jours de th\u00e9\u00e2tre, mon humeur n\u2019est pas celle d\u2019une spectatrice blas\u00e9e, elle est celle d\u2019une femme consciente de la fin bien amorc\u00e9e d\u00e9j\u00e0, de la transmission de la pens\u00e9e humaine \u00e0 travers et par les corps et les souffles, les dialogues et les situations vivantes, tensions et r\u00e9solutions, catharsis dont la soci\u00e9t\u00e9 ne sait presque plus rien, d\u00e9s\u00e9duqu\u00e9e qu\u2019elle est par des dirigeants conscients de la puissance du th\u00e9\u00e2tre, qui ne veulent plus de cet \u00abart violemment pol\u00e9mique (qui) ressemble \u00e0 la guerre. La repr\u00e9sentation (\u00e9tant) toujours le simulacre d&rsquo;un conflit,\u00bb comme le disait Vitez.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re \u00e9motion au th\u00e9\u00e2tre est une \u00e9piphanie, elle reste en moi si vive que je me demande si je n\u2019enjolive pas l\u2019effet puissant du noir, du silence, de ce qui est rest\u00e9 grav\u00e9 dans le souvenir, la profonde certitude d\u2019\u00eatre hors du r\u00e9el quand \u00e0 l\u2019instant o\u00f9 le corps agile du com\u00e9dien s\u2019envole dans les cordages et les \u00e9chafaudages qui composent le d\u00e9cor, ce que je vois est vrai\u2009: le corps d\u2019un jeune homme au regard noirci de charbon, s\u2019\u00e9l\u00e8ve, monte, s\u2019\u00e9chappe dans le haut de son perchoir. P\u00eacheur sans rivage, ses mots disent les vagues, et ses r\u00eaves de voyage, il reste l\u00e0 et nous emporte loin avec lui, tout est m\u00e9morable, son costume tel celui d\u2019Arlequin ou de Papageno \u2014 dont je ne sais \u00e9videmment rien \u00e0 ce moment-l\u00e0, j\u2019ai dix ans et bient\u00f4t je d\u00e9m\u00e9nage, une fois encore je quitte ce qui commence \u00e0 devenir familier, je repars au z\u00e9ro des amiti\u00e9s, des trajets, des \u00e9coles, des paysages. Je confie \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 je ressens les vibrations de ce premier spectacle de th\u00e9\u00e2tre cr\u00e9\u00e9 pour l\u2019enfance selon les recherches de l\u2019avant-garde des ann\u00e9es 70, la mission de garder de mon passage une fine trace, un peu de mon esprit, de ce que je sais \u00eatre une vraie exp\u00e9rience de premi\u00e8re fois. La musique, je l\u2019ai perdue\u2026 je m\u00e9lange les choses et ne sais plus si le doux p\u00eacheur chantait ou si la musique accompagnait ses r\u00eaves, s\u2019il existe un film de cette premi\u00e8re repr\u00e9sentation \u00e0 l\u2019hiver 1971, je n\u2019en ai pas connaissance. Le film est en moi, avec le mot th\u00e9\u00e2tre, la salle bruyante avant le silence, les manteaux sur nos genoux, la chaleur qui br\u00fble les joues, l\u2019inqui\u00e9tude quand vient le noir, les voix,&nbsp; ces \u00eatres qui chuchotent ou s\u2019interpellent en criant et que des cercles de lumi\u00e8re poursuivent, le p\u00eacheur et les autres autour de lui, ceux qui l\u2019aident et le conseillent, ceux qui posent des emb\u00fbches, et lui qui chante en cherchant dans ses filets les clefs d\u2019une vie libre. Plus jamais cette bascule totale n\u2019aura lieu, je peux citer des dizaines d\u2019exp\u00e9riences au th\u00e9\u00e2tre, mais celle-l\u00e0 d\u00e9passe tout. \u00c0 peine derri\u00e8re dans l\u2019ordre, je sais aussi la premi\u00e8re fois au Palais des Papes, l\u2019\u00e9trange texte de Bailly &#8212; Les C\u00e9ph\u00e9ides.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00e0 ce stade de la nuit, reprendre une douche pourrait encore \u00eatre une action \u00e0 mener d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment, non pas un geste dict\u00e9 par l\u2019\u00e9crasante sensation du monde endormi. Je visualise l\u2019\u00e9lan de bouger, de faire glisser la chemise sur le ventre, d\u2019enjamber le rebord sans penser qu\u2019une douche italienne serait tellement mieux, de relever le mitigeur pr\u00e8-r\u00e9gl\u00e9 sur trente-cinq degr\u00e9s, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-02-geante-variable\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#rectoverso #02 | g\u00e9ante variable\u00a0<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":25,"featured_media":188649,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7529,7548],"tags":[],"class_list":["post-188648","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-recto-verso-le-cycle-ete-2025","category-rectoverso-02-maylis-de-kerangal-nuit"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/188648","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/25"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=188648"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/188648\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":189431,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/188648\/revisions\/189431"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/188649"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=188648"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=188648"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=188648"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}