{"id":188669,"date":"2025-07-05T22:01:27","date_gmt":"2025-07-05T20:01:27","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188669"},"modified":"2025-07-05T22:01:28","modified_gmt":"2025-07-05T20:01:28","slug":"rectoverso-02-les-saisonniers-dete","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-02-les-saisonniers-dete\/","title":{"rendered":"#rectoverso #02 | les saisonniers d\u2019\u00e9t\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p>Aux premiers rougeoiements du cr\u00e9puscule, nous descendons aux champs. Nous sommes presque une centaine souviens-toi, ce bonheur de pouvoir travailler la nuit. Le choix du patron nous lib\u00e9rait du cagnard, dans ce plein sud qui cognait la t\u00eate. Dans le noir, \u00e0 cause des traitements qui restaient sur les feuilles, il fallait quand m\u00eame se couvrir les \u00e9paules, les avant-bras, les oreilles. Le patron ne voulait pas d\u2019ennui. Mais d\u00e8s qu\u2019il s\u2019\u00e9loignait, et qu\u2019on rentrait plus avant dans les sillons, vers le premier quart de la r\u00e9colte, on se d\u00e9couvrait peu \u00e0 peu, on enlevait le foulard, on retroussait les manches. La nuit arrivait avec sa fra\u00eecheur, nous \u00e9tions pleins de vigueur. Les lampes frontales \u00e9clairaient nos mains, pr\u00e9cises sur la rondeur des fruits, les saisissant \u00e0 leur base, et dans un grand tour de man\u00e8ge, d\u00e9licatement les d\u00e9posaient au fond du cageot, pour pas ab\u00eemer, on \u00e9tait forts pour \u00e7a. On n\u2019ab\u00eemait pas. La lumi\u00e8re suivait chacun de nos gestes, on \u00e9vitait de se tourner vers les camarades en pleine discussion, de crainte de les aveugler avec nos jets de lumi\u00e8re. Dans le champ, depuis le ciel, nous \u00e9tions comme des vers phosphorescents.<\/p>\n\n\n\n<p>A cette amplitude de la nuit, nous n\u2019avions pas \u00e0 nous plaindre. La terre d\u00e9gageait ses odeurs fortes de terre qui pouvait enfin s\u2019ouvrir, s\u2019\u00e9tendre, germer. On pressait la bouteille \u00e0 la ceinture. Apr\u00e8s l\u2019effort, la bonne gorg\u00e9e d\u2019eau et de th\u00e9. La sueur lav\u00e9e par la brise, on d\u00e9gageait le cou, et par-del\u00e0 les feuillages du soir, on regardait le champ d\u2019\u00e9toiles, un temps, puis on reprenait la m\u00e9canique des \u00e9paules et des bras, sous la lumi\u00e8re des abricots.<\/p>\n\n\n\n<p>En l\u2019espace d\u2019une nuit, on pouvait remplir dix cagettes de fruits, c\u2019\u00e9tait un triomphe, on pouvait r\u00eaver d\u2019un jour avec, un jour de quoi, le hochement de t\u00eate du patron, le billet de 20 balles au matin. Apr\u00e8s, on mangeait tous ensemble, la grande tartine et le th\u00e9 bien dilu\u00e9, pas trop fort parce qu\u2019il fallait bien dormir quand m\u00eame, avec les courbatures et l\u2019esprit neuf.<\/p>\n\n\n\n<p>Au sortir de la nuit, il nous prenait parfois l\u2019envie de marcher sans but, d\u2019arpenter les sillons en laissant les yeux en friche, sans torsion du corps, les bras ballants. On entendait les premiers oiseaux, c\u2019\u00e9tait l\u2019encouragement de finir bient\u00f4t la t\u00e2che, les chants d\u2019oiseaux, c\u2019\u00e9tait les lampions de la f\u00eate. La fin d\u2019accomplir. Qui n\u2019\u00e9tait pas un vrai accomplissement de quelque chose, puisque c\u2019\u00e9tait un engagement de nuit, une vie de traverse comme un r\u00eave qui te remplace.<\/p>\n\n\n\n<p>Aux pr\u00e9misses du frais, c\u2019\u00e9tait vers les quatre heures, quand la chaleur s\u2019\u00e9touffe d\u2019elle-m\u00eame et creuse son premier trou noir, \u00e7a l\u2019avale d\u2019un trait. Nous ressentions l\u2019envie de sel, et entre nous on se passait quelques poignets d\u2019arachides qu\u2019on enfournait dans la bouche. Croquer donnait le rythme, relan\u00e7ait la m\u00e9canique. Les bras s\u2019actionnaient de haut en bas, au d\u00e9but les crispations la douleur c\u2019\u00e9tait terrible. Le pire c\u2019\u00e9tait le mal de dos, quand on n\u2019en pouvait plus, fallait plier les jambes et les genoux, un temps, tomber la t\u00eate jusqu\u2019au sol et remonter doucement, un temps, en d\u00e9pliant la colonne. Une chor\u00e9graphie au milieu des seaux. Deux fois. Deux fois serpent. Qui monte et descend.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous n\u2019avions plus d\u2019adresse, trois mois entiers sans nouvelles des amis. Nous regardions le t\u00e9l\u00e9viseur dans la salle commune, nous prenions une bi\u00e8re \u00e0 l\u2019abri des autres, perch\u00e9s sur un ponton qui dominait la vall\u00e9e. A midi, il fallait tout \u00e9teindre. Descendre les persiennes et se jeter dans le grand blanc du lit. Se couper de tout, ce n\u2019\u00e9tait pas si grave. Nous \u00e9tions d\u00e9j\u00e0 l\u2019internationale, il en venait de si loin, d\u2019Ukraine et Roumanie, j\u2019avais des copines bulgares qui racontaient dans un anglais incompr\u00e9hensible toutes les embrouilles de leur famille, c\u2019\u00e9tait divertissant. C\u2019\u00e9tait moi qui posais les questions, histoire de relancer la machine. Les m\u00e9saventures, c\u2019\u00e9tait notre \u00e9nergisant, on en riait beaucoup, puis on criait <em>together <\/em>pour expulser la douleur. D\u2019Espagne en Lituanie, les probl\u00e8mes personnels \u00e9taient souvent les m\u00eames. On se racontait tout \u00e7a jusqu\u2019\u00e0 \u00e9puisement, parmi les oiseaux de l\u2019aube.<\/p>\n\n\n\n<p>Au fil des nuits, je me souviens des pr\u00e9noms. Beaucoup de surnoms aussi, anonymat oblige, des gars \u00e9taient recherch\u00e9s, et le patron s\u2019en fichait. Ce qu\u2019il demandait, fallait juste s\u2019arracher le dos pour remplir sa charrett\u00e9e de cagettes. Ta vie perso ne comptait plus.<\/p>\n\n\n\n<p>On ne voulait pas revenir \u00e0 la ville, comme retourner \u00e0 sa propre vie, c\u2019\u00e9tait forc\u00e9ment retomber dans les probl\u00e8mes, rechercher un toit, des contacts, refaire bonne mine, laver les taches, les fringues, les yeux, les oreilles, \u00eatre un m\u2019sieur-dame, se changer tous les jours. Ici, nous \u00e9tions noirs de terre, nous n\u2019avions que les yeux et les odeurs pour rigoler de nous-m\u00eames.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Aux premiers rougeoiements du cr\u00e9puscule, nous descendons aux champs. Nous sommes presque une centaine souviens-toi, ce bonheur de pouvoir travailler la nuit. Le choix du patron nous lib\u00e9rait du cagnard, dans ce plein sud qui cognait la t\u00eate. 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