{"id":188671,"date":"2025-07-07T21:05:27","date_gmt":"2025-07-07T19:05:27","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188671"},"modified":"2025-07-08T08:00:48","modified_gmt":"2025-07-08T06:00:48","slug":"rectoverso-02-i-amour","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-02-i-amour\/","title":{"rendered":"#rectoverso #02 I Amour ?"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>A ce stade de la nuit j\u2019entends la pendule qui siffle l\u00e9g\u00e8rement en se balan\u00e7ant. Ma t\u00eate est lourde embrum\u00e9e mon dos douloureux. Les assiettes tach\u00e9es de reste de spaghettis font le bonheur des mouchettes dans l\u2019\u00e9vier. Je cherche en vain la force de me lever pour les laver. J\u2019attends. J\u2019attends qu\u2019il revienne. Je le redoute aussi. Mon corps s\u2019affole de son absence. C\u0153ur qui bat. Naus\u00e9e. Pens\u00e9es \u00e9clat\u00e9es. J\u2019en peux plus. Je ne veux plus. J\u2019ai peur. Je veux qu\u2019il soit l\u00e0. Je r\u00eave qu\u2019il cr\u00e8ve. Faites qu\u2019il revienne. Pourquoi je n\u2019arrive pas \u00e0 faire plus d\u2019effort. Il a raison. Je n\u2019aurai pas du crier. Le probl\u00e8me c\u2019est moi. Non c\u2019est lui. Il ne s\u2019excuse jamais. Oui mais je crie. Ca n\u2019en finis pas de s\u2019entrechoquer dans ma t\u00eate. J\u2019attrape la boite rouge dans le placard blanc au-dessus de l\u2019\u00e9vier. Une langue surette verte et orange dens\u00e9ment acidul\u00e9 m\u2019apporte un bref r\u00e9pit. La lumi\u00e8re du voisin en face est encore allum\u00e9. <br><br>A ce stade de la nuit je me vois. Le corps \u00e9trangement pench\u00e9 pr\u00e8s de l\u2019\u00e9vier la t\u00eate qui pend. Mes yeux grands ouverts me font un peu peur. Je suis seule ici. Seule avec mon corps l\u00e0. Je ne bouge pas. Je me vois. Le bleu sombre commence \u00e0 s\u2019\u00e9clairci par la fen\u00eatre. La voisine d\u00e9marrer son tracteur. Une voiture passe sous la fen\u00eatre. C\u2019est \u00e9trange de se voir. Ce n\u2019est pas comme se voir dans un miroir. Je me vois en volume. Je vois tout de moi un peu d\u00e9cal\u00e9. Je r\u00e9alise que je suis toujours. M\u00eame si mon corps est-l\u00e0 bas. Quoi faire. Rester avec moi la bas bizarrement pench\u00e9 ? Je n\u2019ose pas regarder ce que je suis qui per\u00e7oit mon corps l\u00e0-bas. Qui va me trouver ? Quand ? Qui va s\u2019occuper de Nadie ? <br><br>A ce stade de la nuit je me blotti dans les draps de flanelles bleu vert \u00e0 pois blanc. C\u2019est doux et enveloppant en m\u00eame temps qu\u2019un peu trop chaud. Je sens les \u00e9chos de sa peau sur la mienne les traces de ses mains m\u2019ont rempli. Je me sens pleinement repus de moi \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de moi. C\u2019est une sensation \u00e9trange de saturation qui me d\u00e9tend et me soulage. Penser n\u2019est plus n\u00e9cessaire. Satisfaction de me sentir respirer, exister dans mon corps un l\u00e9ger sourire au l\u00e8vre. Celui des nourrissons apr\u00e8s la t\u00e9t\u00e9 quand le sommeil commence \u00e0 leur flatter les yeux. Un \u00e9tat de b\u00e9atitude b\u00eate. Qui s\u2019\u00e9paissi encore de sentir l\u2019air satur\u00e9e de l\u2019odeur de l\u2019herbe qui a chauff\u00e9 toute la journ\u00e9e que la fraicheur de la nuit vient exalter. Une senteur qui m\u2019attrape le ventre et me remplit d\u2019une jouissance sauvage d\u2019\u00eatre vivante. <br><br>A ce stade de la nuit je suis couch\u00e9e. Les minutes s\u2019\u00e9tirent et se perdent dans l\u2019attente du jour. Je sais que je n\u2019arriverai plus a m\u2019endormir. Lui ronfle. Je d\u00e9teste l\u2019odeur d\u2019alcool qui empeste la pi\u00e8ce. Je ne peux pas ouvrir la fen\u00eatre. Ca le r\u00e9veillerai. J&rsquo;ai trop chaud. La rage me tient \u00e9veill\u00e9e. J&rsquo;ai envie de le secouer. De hurler l\u2019injustice qu\u2019apr\u00e8s la d\u00e9b\u00e2cle lui puisse dormir paisiblement comme si rien de lui n\u2019\u00e9tait touch\u00e9 tandis qu\u2019en moi tout est ravag\u00e9. <br><br>A ce stade de la nuit je suis assise dans mon lit. Je lis enfin j\u2019essaie. L\u2019esprit de solitude de Jacqueline Kelen pour tenter de me convaincre. Je lis pour me distraire de l\u2019obsession. J\u2019entends des bribes de musique et de voix d\u2019une f\u00eate qui se donne au 5\u00e8me. L\u2019obsession de l\u2019attente de la r\u00e9ponse. Message envoy\u00e9 ce matin. Pas de r\u00e9ponse. <br><br>A ce stade de la nuit de la nuit j\u2019ai mal mais je ne le sens plus. J\u2019ai pris un Dafalgan 1g. Ca fait passer la douleurs de sa col\u00e8re qui ne s\u2019arr\u00eate plus \u00e0 mon corps. J\u2019ai mal de me plaindre aux vagues amis qui sont rest\u00e9s, qui acceptent encore de m\u2019entendre expliquer qu\u2019il n\u2019a pas appris quand il \u00e9tait petit, qu\u2019il est bon dans le fond, que je suis la seule \u00e0 voir parfois qui il est vraiment, que nous avons v\u00e9cu des beaux moments, que je ne peux pas le quitter, qu\u2019il y a Nadie, que si je fais plus d\u2019effort \u00e7a va aller, que c\u2019est normal qu\u2019il s\u2019\u00e9nerve parce que c\u2019est vrai j\u2019en demande beaucoup trop. Je me sens d\u00e9faite, impuissante. Je d\u00e9teste celle que je suis dans ce lit. Rien que d\u2019imagier d\u00e9m\u00e9nager me semble insurmontable. Devrais-je prendre tous mes habits ? Ceux de Nadie ? Mais ils ne rentrent pas dans les deux valises bleues. Si j\u2019ach\u00e8te une autre il va le remarquer poser des questions. Et puis quand ? A quel moment ? A qui demander de les porter ? Pour seule \u00e9chos le silence et le chat qui gratte \u00e0 la porte pour que je le laisse entrer dans la chambre. Il n\u2019essaie que les soirs o\u00f9 il ne rentre pas. <br><br>A ce stade de la nuit je suis assise en tailleurs dans le fauteuil jaune. Je tricote une \u00e9charpe verte toute douce pour son anniversaire le 13 d\u00e9cembre. Il me reste \u00e0 peine une semaine de tranche de nuit. Moi qui n\u2019y croyais plus je lui ai parl\u00e9 d\u2019Amour de Peter Haneke. Dans le cocon de silence que berce le tintement des aiguilles me revient son visage si ouvert presque vuln\u00e9rable quand il m\u2019a accueilli \u00e0 l\u2019a\u00e9roport. Je me suis sentie choisie comme un tr\u00e9sors qu\u2019on aurait enfin trouv\u00e9 et ramass\u00e9. Alors je lui ai dit que la sc\u00e8ne de l\u2019oreiller je n\u2019\u00e9tais pas sur mais le soutenir jusqu\u2019au toilettes et l\u2019essuyer \u00e7a oui. Je r\u00eave souvent de porter un lange m\u2019a-t-il r\u00e9pondu. Je me suis sentie honor\u00e9e. <br><br>A ce stade de la nuit je me r\u00e9veille en pleurant. Il fait noire profond. Je ne me suis jamais sentie aussi seule. Une douleur de solitude si intense que j\u2019en ai le souffle coup\u00e9. <br><br>A ce stade de la nuit lui a fui. Je sens mon c\u0153ur battre vite. J\u2019ai terriblement soif. Je me sens malade d\u2019une mani\u00e8re nouvelle \u00e9trange. Je me sens confuse anxieuse. Le couteau git \u00e0 port\u00e9e de main. Je vois le rouge. Bizarre. Je me dis vaguement que je devrai faire quelque chose bouger appeler quelqu\u2019un quelque chose. Nadie pleure. Les pleures qui r\u00e9clame le sein. C\u2019est \u00e7a je devrai aller vers la chambre l\u2019allaiter. Je reste \u00e9trangement immobile englu\u00e9 dans une confusion qui s\u2019intensifie en un brouillard intense qui me submerge. <br><br>Verso <br><br>Amour. 2012. Je me souviens l\u2019avoir vu \u00e0 l\u2019UGC de la Toison d\u2019or. La salle \u00e9tait certainement petite ou de taille moyenne et le public clairsem\u00e9. Y \u00e9tais je seule ou en compagnie je ne pourrai le dire. Me reste cette sensation d\u2019\u00eatre tomb\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de moi-m\u00eame cern\u00e9e par l\u2019angoisse. Allais-je un jour rencontrer quelqu\u2019un pr\u00eat \u00e0 m\u2019aimer jusqu\u2019\u00e0 m\u2019\u00e9touffer ? <br><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A ce stade de la nuit j\u2019entends la pendule qui siffle l\u00e9g\u00e8rement en se balan\u00e7ant. Ma t\u00eate est lourde embrum\u00e9e mon dos douloureux. Les assiettes tach\u00e9es de reste de spaghettis font le bonheur des mouchettes dans l\u2019\u00e9vier. Je cherche en vain la force de me lever pour les laver. J\u2019attends. J\u2019attends qu\u2019il revienne. Je le redoute aussi. Mon corps s\u2019affole <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-02-i-amour\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#rectoverso #02 I Amour ?<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":690,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7529,7548,1],"tags":[],"class_list":["post-188671","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-recto-verso-le-cycle-ete-2025","category-rectoverso-02-maylis-de-kerangal-nuit","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/188671","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/690"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=188671"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/188671\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":189168,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/188671\/revisions\/189168"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=188671"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=188671"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=188671"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}