{"id":188675,"date":"2025-07-05T22:11:06","date_gmt":"2025-07-05T20:11:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188675"},"modified":"2025-07-05T22:11:07","modified_gmt":"2025-07-05T20:11:07","slug":"2-recto-verso","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/2-recto-verso\/","title":{"rendered":"#2 Recto verso"},"content":{"rendered":"\n<h1 class=\"wp-block-heading\">\u00e0 ce stade de la nuit<\/h1>\n\n\n\n<p><strong>recto<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, il fait trop chaud et je ne dors pas. Ne reste que la pens\u00e9e qui vient prendre la place du r\u00eave dans lequel je voudrais me noyer. La pens\u00e9e parasite, la pens\u00e9e vaine, celle qui ressasse, remonte le temps, les impressions, les effets, les mauvaises d\u00e9cisions, les regrets. La pens\u00e9e en tous points st\u00e9rile, qui ne fera rien avancer, qui ne changera rien, qui confine \u00e0 un cauchemar \u00e9veill\u00e9e parce que, bien s\u00fbr, elle semble inarr\u00eatable, elle consume mon envie de dormir, mon besoin de dormir.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je me rel\u00e8ve, je d\u00e9cide de sortir, voir dehors si la nuit a apport\u00e9 un peu de fra\u00eecheur. La lune est lev\u00e9e. Elle \u00e9claire, la v\u00e9g\u00e9tation ass\u00e9ch\u00e9e \u00e9tait devenue jaune&nbsp;: cette nuit, elle semble d&rsquo;or, on ne pense plus au manque de vert. Pourquoi avais-je envisag\u00e9 de dormir, alors que la beaut\u00e9 est l\u00e0, dehors. Je m&rsquo;attarde, debout, cherche des oreilles l&rsquo;oiseau qui ne dort pas non plus et ponctue l&rsquo;air de son chant en pointill\u00e9s. Il y a des odeurs de plantes chauff\u00e9es, les murs restituent la chaleur accumul\u00e9e dans la journ\u00e9e, un l\u00e9zard en profite pour ne pas dormir.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, il faudrait d\u00e9cider de ne pas rentrer, de partir, de laisser derri\u00e8re soi ce que les pens\u00e9es plus t\u00f4t ont soulev\u00e9. Je sais que je ne le ferai pas, je sais que je n&rsquo;aurai pas ce courage l\u00e0, celui d&rsquo;abandonner confort et habitudes, rituels et concessions, bien s\u00fbr je me dis que c&rsquo;est trop tard, bien s\u00fbr c&rsquo;est trop tard, qu&rsquo;il aurait fallu, que j&rsquo;aurais d\u00fb, que j&rsquo;aurais plus, que j&rsquo;aurais moins, que dire aurait \u00e9t\u00e9 une possibilit\u00e9, que soulever la chape de silence aurait peut \u00eatre pu&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je m&rsquo;en fiche. Je cherche un autre train de pens\u00e9es, une autre source de ce qui pourrait devenir un r\u00eave \u00e9veill\u00e9, qui chasserait le cauchemar, l&#8217;emp\u00eacherait de surgir. J&rsquo;ai trouv\u00e9, je vais penser \u00e0 demain, demain oui, le jour o\u00f9 il pleuvra &#8211; la m\u00e9t\u00e9o l&rsquo;a annonc\u00e9 -, le jour o\u00f9 je choisirai de peut-\u00eatre ne pas me lever, pas tout de suite, parce que, peut-\u00eatre, je me serai endormie \u00e0 un moment du petit matin, parce que, ce jour l\u00e0, il y aura une autre nature, une autre montagne, lav\u00e9e, nettoy\u00e9e des scories des vents du d\u00e9sert qui ont souffl\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 ma maison, mes murs, mes arbres.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je ne peux pas rentrer dans la maison&nbsp;; ou alors juste un verre, \u00e7a aide \u00e0 dormir. De toute fa\u00e7on, pour le moment, personne pour regarder d&rsquo;un \u0153il de reproche, personne pour faire comme si le conseil \u00e9tait indispensable, personne pour ironiser avant d&rsquo;abandonner, de me laisser seule.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je d\u00e9cide de ne plus \u00eatre en col\u00e8re. Je veux de l&rsquo;apaisement, je veux des pens\u00e9es \u00e0 l&rsquo;oppos\u00e9 de celles qui m&rsquo;ont hant\u00e9e plus t\u00f4t. Alors, voyons. Se forcer, un peu. Les \u00e9cureuils, oui, c&rsquo;est \u00e7a, jolis. Ou bien, plus tard plus haut, les marmottes, les bouquetins, les couleurs de fleurs qui varient en \u00e9tages d&rsquo;altitude, jaunes tout en bas, puis rose, puis bleu puis blanc. Irai-je encore jusqu&rsquo;au blanc&nbsp;? Demain qui sait<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, il faudrait retourner au lit, il faudrait que j&rsquo;oublie que je sais que si je ne dors pas, la nuit aura gagn\u00e9. \u00c0 ce stade de la nuit, je reprends le livre abandonn\u00e9 sur l&rsquo;oreiller vide pr\u00e8s du mien, la page est rest\u00e9e marqu\u00e9e. Page 106. \u00c0 ce stade de la nuit, je sais d\u00e9j\u00e0 que le livre sera fini avant l&rsquo;aube, que je n&rsquo;aurai peut-\u00eatre pas dormi, mais que demain, apr\u00e8s la pluie, j&rsquo;irai voir l\u00e0 haut, j&rsquo;essaierai d&rsquo;aller jusqu&rsquo;au blanc.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Verso<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Hitchcock . Le crime \u00e9tait presque parfait<\/p>\n\n\n\n<p>Fin des ann\u00e9es 60.<\/p>\n\n\n\n<p>Permission de 23 heures. Pour minuit, on verra plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut prendre le bus, le 38. Encore \u00e0 plate-forme, le contr\u00f4leur qui tire une cha\u00eene \u2013 genre cha\u00eene de chasse d&rsquo;eau, ce qui nous faire rire tous les matins &#8211; qui d\u00e9clenche une sonnerie qui fait d\u00e9marrer le chauffeur qui \u00e0 son tour actionne une autre clochette pour que les pi\u00e9tons qui se sont aventur\u00e9s devant sa calandre s&rsquo;\u00e9cartent. Pas de voies r\u00e9serv\u00e9es, le bus quitte l&rsquo;arr\u00eat, se d\u00e9cale sur l&rsquo;avenue et se taille le passage prioritaire auquel sa grande taille et son devoir de transport l&rsquo;autorisent. Il ne clignote pas, pas la peine.<\/p>\n\n\n\n<p>Je l&rsquo;ai attrap\u00e9 au vol, bien entra\u00een\u00e9e pour sauter directement sur la plate-forme, dans l&rsquo;\u00e9lan de la course que la vue du bus approchant a d\u00e9clench\u00e9e. Rendez-vous devant le Champollion, s\u00e9ance de 8h, Hitchcock, Le crime \u00e9tait presque parfait. Mon premier film en 3D, il para\u00eet qu&rsquo;on y croit, que le relief est bien l\u00e0. C&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 un vieux film, \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle de notre jeune \u00e2ge. On a l\u2019habitude de courir de salle en salle sur le Boulevard Saint Michel&nbsp;: un prof absent, une s\u00e9ance, on utilise l&rsquo;argent de poche qui reste et, s&rsquo;il le faut, on ira au lyc\u00e9e \u00e0 pied la semaine prochaine, ou on n\u00e9gociera un suppl\u00e9ment.<\/p>\n\n\n\n<p>Un polar Hitchcock, \u00e7a se voit le soir, la nuit. On y est, la bande enti\u00e8re. Certaines ont m\u00eame la permission de minuit. Les veinardes. \u00c0 la caisse, on distribue les lunettes sp\u00e9ciales avec les tickets. Monture en carton, un &lsquo;verre&rsquo; en plastique rouge, l&rsquo;autre en plastique bleu. Une dame devant nous refuse l&rsquo;objet en disant qu&rsquo;elle a d\u00e9j\u00e0 les siennes, de lunettes, pas la peine d&rsquo;en avoir deux paires. Elle s\u2019assi\u00e9ra au premier rang et r\u00e2lera que c&rsquo;est flou.<\/p>\n\n\n\n<p>S. demande si on pourra les garder apr\u00e8s. La caissi\u00e8re acquiesce.<\/p>\n\n\n\n<p>On a d\u00e9j\u00e0 les lunettes sur le nez, pitres \u00e0 la vision troubl\u00e9e&#8230; nos reliefs \u00e0 nous sont effac\u00e9s. Nos couleurs aussi. L&rsquo;auburn de S., le blond de M., les carreaux de ma jupe en lainage,&#8230; \u00c9trange effet. De toute fa\u00e7on, le film est en noir et blanc.<\/p>\n\n\n\n<p>On se serre sur une demie rang\u00e9e, on rit encore, le film d\u00e9marre.<\/p>\n\n\n\n<p>La paire de ciseaux brandie par Grace Kelly pour se d\u00e9fendre transperce la salle enti\u00e8re, brusque recul de tout le monde dans les si\u00e8ges, j&rsquo;en ai senti la pointe, je crois. La dame devant ne sait pas pourquoi on a cri\u00e9 : elle trouve le coup du ciseau ridicule, elle doit le voir mou.<\/p>\n\n\n\n<p>Lumi\u00e8res de l&rsquo;avenue \u00e0 la sortie. Gibert est ferm\u00e9. \u00c7a nous fait dr\u00f4le. Certaines habitent tout pr\u00e8s. Si j&rsquo;attrape un bus tout de suite, je respecterai la permission de 23 heures. Sinon&#8230; je vois encore la gr\u00e2ce de Grace Kelly, ses robes, son regard de petite fille apeur\u00e9e au milieu des hommes. Et ses ciseaux. Qui la sauvent.<\/p>\n\n\n\n<p>J&rsquo;attrape le bus en courant. Sinon, ce ne serait pas dr\u00f4le. Je saute une fois de plus sur la plate-forme. le contr\u00f4leur tire sa cha\u00eene, la sonnerie fait d\u00e9marrer le chauffeur, le bus quitte le trottoir. Il y a moins de monde, moins de voitures. L\u00e0 o\u00f9 je vais, il y en aura encore moins. Il me faut sept minutes de l&rsquo;arr\u00eat du bus \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e de mon immeuble. J&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 peur.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00e0 ce stade de la nuit recto \u00e0 ce stade de la nuit, il fait trop chaud et je ne dors pas. 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