{"id":188814,"date":"2025-07-06T12:21:00","date_gmt":"2025-07-06T10:21:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188814"},"modified":"2025-07-12T09:59:18","modified_gmt":"2025-07-12T07:59:18","slug":"on-veille-on-pense-a-tout-a-rien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/on-veille-on-pense-a-tout-a-rien\/","title":{"rendered":"#rectoverso #02 | on veille on pense \u00e0 tout \u00e0 rien"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>RECTO<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit je ne dors pas encore\u2026 ou bien je n\u2019ai dormi qu\u2019\u00e0 peine et un bruit me r\u00e9veille. Le bruit d\u2019une porte qu\u2019on ferme, la porte de communication entre la chambre de ma m\u00e8re et la mienne, la porte qui reste toujours ouverte toute la nuit. Si j\u2019appelle, ma m\u00e8re vient, la porte est ouverte, elle m\u2019entend et elle vient, elle me serre contre elle et me console de mes cauchemars. Mais l\u00e0, la porte vient d\u2019\u00eatre ferm\u00e9e. Par mon p\u00e8re. Il est venu dans la chambre de ma m\u00e8re et il a ferm\u00e9 la porte. A travers la cloison me parvient un bourdon de voix tr\u00e8s basses. Et d\u2019autres bruits. Le lit qui craque. Et surtout le tic-tac de la grosse horloge, l\u00e0-bas au bout du couloir, qui s\u2019amplifie, r\u00e9sonne, emplit mon cr\u00e2ne, emp\u00eache mon c\u0153ur de battre comme il faut\u2026 je me dresse dans mon lit et je crie.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, j\u2019ai d\u00fb \u00e9teindre le tourne-disque. Toute la soir\u00e9e, j\u2019ai \u00e9cout\u00e9 L\u00e9o Ferr\u00e9, le 33 tours \u00ab&nbsp;Ferr\u00e9 chante Aragon&nbsp;\u00bb. Je ne sais pas bien qui est Aragon, mais L\u00e9o, je l\u2019ai entendu \u00e0 la radio. C\u2019est un anar, un anarchiste, et lui, il est digne d\u2019\u00eatre admir\u00e9, bien plus que ces pr\u00e9tendues \u00ab&nbsp;idoles&nbsp;\u00bb des jeunes. J\u2019\u00e9coute le disque, encore et encore. Ce n\u2019est pas le mien, je n\u2019ai pas de disques \u00e0 moi, on n\u2019a pas d\u2019argent \u00e0 d\u00e9penser pour \u00e7a, a dit ma m\u00e8re. Mais mon p\u00e8re peut en emprunter au centre de documentation. Il me demande ce que je veux, et il me les rapporte. L\u00e9o Ferr\u00e9, il est dans ma chambre pour trois semaines et ses chansons, je les connais d\u00e9j\u00e0 par c\u0153ur. Alors, m\u00eame si le Tepaz est \u00e9teint, je me repasse en boucle, \u00e0 ce stade de la nuit,&nbsp;<em>on veille\u2026 on pense \u00e0 tout\u2026 \u00e0 rien\u2026 on \u00e9crit des vers\u2026 de la prose\u2026 on doit trafiquer quelque chose en attendant le jour qui vient,<\/em> avec ce nasillement sur <em>qui vien-hin-hin<\/em>\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit je pousse doucement la porte d\u2019entr\u00e9e du petit appartement o\u00f9 nous habitons d\u00e9sormais, mes parents et moi. Nous avons d\u00fb quitter celui du centre ville, papa partait en retraite, on ne pouvait pas rester, alors nous voici dans ce HLM tout au bout tout au nord de la ville. De la fen\u00eatre de la cuisine, on voit les champs, juste apr\u00e8s les baraquements de la cit\u00e9 harki. Depuis la cit\u00e9 universitaire, construite elle aussi en p\u00e9riph\u00e9rie, mais au sud, il y a quoi&nbsp;? cinq, six kilom\u00e8tres&nbsp;? la r\u00e9union s\u2019est prolong\u00e9e tr\u00e8s tard dans la nuit, et la voiture du copain qui me ramenait a fait un t\u00eate \u00e0 queue. Rencontre d\u2019une borne qu\u2019il n\u2019avait pas vu. Il a fallu faire \u00e0 pied les quatre kilom\u00e8tres restants. J\u2019aime marcher, \u00e7a n\u2019est pas un probl\u00e8me. Non, le probl\u00e8me, c\u2019est l\u2019heure. Il est plus d\u2019une heure du matin et les parents\u2026 pourvu qu\u2019ils dorment.&nbsp; Rat\u00e9&nbsp;! la lumi\u00e8re s\u2019allume, ma m\u00e8re est devant moi, raide, furieuse. C\u2019est \u00e0 cette heure-ci que tu rentres&nbsp;? La gifle part. Je claque la porte de ma chambre. Ah c\u2019est comme \u00e7a&nbsp;? Eh bien, la prochaine fois, au lieu de me fatiguer \u00e0 rentrer \u00e0 pied, je resterai dormir chez les copains.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit je cherche \u00e0 m\u2019endormir dans un curieux lit bateau, un lit qui n\u2019est pas le mien, pr\u00eat\u00e9 pour cette nuit, dans un appartement de la rue de Bi\u00e8vre (ou est-ce rue de Seine, ou l\u2019une de ces rues du 5<sup>e<\/sup> et du 6<sup>e<\/sup> qui d\u00e9gringolent vers le fleuve&nbsp;?) je ne sais&nbsp;: je connais mal ce quartier, et on m\u2019y a amen\u00e9e, en voiture, de nuit&nbsp;; on, ce sont deux jeunes gens, un couple de camarades qui se sont propos\u00e9s pour loger un camarade de province. L\u2019appartement, si j\u2019ai bien compris, est celui de leurs parents. Eux, ils se sont install\u00e9s au sixi\u00e8me, dans la chambre de bonne. Je les y rejoindrai demain pour le petit d\u00e9jeuner. Le lit est en bois pr\u00e9cieux, orn\u00e9 de ferrures dor\u00e9es, comme ceux o\u00f9 se couchent Jos\u00e9phine et Bonaparte dans les films en costume. Toute la chambre est meubl\u00e9e en style empire, et je me demande si ces meubles ne sont pas <em>vraiment<\/em> tr\u00e8s anciens. J\u2019ai compris que cette chambre est celle du camarade qui d\u00e9sormais dort l\u00e0-haut sous les toits. Pour parvenir dans cette chambre, ils m\u2019ont fait traverser une partie de l\u2019appartement. Tapis, rideaux, tableaux, meubles, marbres\u2026 tout sent l\u2019antique et le luxe. Je me demande o\u00f9 je suis. Dans un film&nbsp;? Ou plut\u00f4t chez de grands bourgeois capitalistes&nbsp;? Et ce lit, aussi luxueux soit-il, me semble tr\u00e8s inconfortable. Je ne cesse de me cogner quand je me retourne. Heureusement, je n\u2019ai pas encore vingt ans et je m\u2019endors profond\u00e9ment.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit je marche sur une route \u00e9troite, ces sortes de rues qui se coupent \u00e0 angle droit dans la pin\u00e8de d\u2019une petite station baln\u00e9aire de la c\u00f4te atlantique. \u00c0 cette heure de la nuit, impossible de laisser pleurer un b\u00e9b\u00e9 de treize mois dans un camping. Alors je l\u2019ai cal\u00e9e contre ma poitrine dans le porte-b\u00e9b\u00e9 ventral de toile. Ce contact l\u2019a calm\u00e9e et rassur\u00e9e, elle est presqu\u2019endormie. Tout en marchant, je lui parle \u00e0 voix basse. Je lui r\u00e9cite des bribes de po\u00e8mes, des paroles de chansons, je lui raconte des histoires que j\u2019invente\u2026 Je compte \u00e0 voix haute, n\u2019importe quoi qui m\u2019emp\u00eache de m\u2019endormir, moi, et qui l\u2019endorme, elle&nbsp;; je compte mes pas, je compte comme ma m\u00e8re&nbsp;: septante-huit, septante-neuf, octante\u2026 nonante-deux\u2026 on tourne \u00e0 gauche. Un, deux, trois, quatre\u2026 cent-huit pas, hop, on tourne \u00e0 gauche. Aux intersections, les chauves-souris volent en zig-zag dans la lumi\u00e8re jaune des lampadaires. Cette fois, on va tout droit, et encore tout droit, vers le centre et la place o\u00f9 les man\u00e8ges sont \u00e9teints. Et retour. Je compte les num\u00e9ros des portails des maisons de vacances. Elles sont assez clairsem\u00e9es d\u00e8s que l\u2019on repart vers la pin\u00e8de. Des murets bas et blancs, des portails de m\u00e9tal noir ou de bois peint en blanc, des toits presque plats, des porches devant lesquels on a laiss\u00e9 les transats et les jouets des enfants\u2026 \u00e0 ce stade de la nuit tous sont couch\u00e9s. Seul bruit, un bruit de fond qui ne cesse jamais, la rumeur de l\u2019oc\u00e9an, le fracas des rouleaux qui s\u2019\u00e9crasent sur le sable et le gr\u00e9sillement des insectes, trou\u00e9 de temps \u00e0 autre par le ululement des oiseaux nocturnes. Je retrouve la route qui ram\u00e8ne au camping et aux terrains des colonies de vacances. L\u2019enfant s\u2019est endormie, enfin. Elle dort profond\u00e9ment, ronfle et bave un peu. Fin de la mission. Regagner la tente. Ouvrir la fermeture \u00e9clair de la \u00ab&nbsp;chambre&nbsp;\u00bb des enfants, la d\u00e9poser dans son lit, doucement, tr\u00e8s doucement (il ne faudrait pas qu\u2019elle se r\u00e9veille&nbsp;!), la couvrir. Refermer la fermeture \u00e9clair. Ouvrir celle de notre chambre. Me recoucher, sans me d\u00e9shabiller. S\u2019\u00e9crouler, s\u2019endormir\u2026 Hurlement&nbsp;! Que l\u2019autre parent s\u2019en occupe. Je ne bougerai plus.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit apr\u00e8s deux heures de sommeil, impossible de se rendormir. La machine \u00e0 penser s\u2019est mise \u00e0 moudre du noir, impossible de l\u2019arr\u00eater.&nbsp; Il est trois heures du matin, l\u2019appartement est vide, les enfants sont chez leur tante pour le week-end. Je vais fumer \u00e0 la fen\u00eatre de la cuisine. C\u2019est la convention avec les enfants&nbsp;: je ne fume pas dans l\u2019appartement. La rue, si bruyante le jour, est silencieuse et d\u00e9serte. Mon paquet est presque vide. Il faudra en acheter demain. Je commence \u00e0 compter. Depuis la veille, j\u2019ai fum\u00e9&nbsp;: une cigarette en me levant \u00e0 six heures. Une autre apr\u00e8s le caf\u00e9. Une en arrivant sur le parking o\u00f9 nous avons rendez-vous avec les coll\u00e8gues pour covoiturer. Une autre avant de d\u00e9marrer. Une en arrivant et une deuxi\u00e8me avec le caf\u00e9 avant de se mettre au travail. Deux \u00e0 la pause de milieu de matin\u00e9e. Au moins cinq \u00e0 la pause du midi (deux avant le repas et au moins trois apr\u00e8s). Deux \u00e0 la pause de milieu d\u2019apr\u00e8s-midi. Deux avant de reprendre la route. Deux \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e sur le parking. Deux autres apr\u00e8s avoir repris ma voiture et ramen\u00e9 V. Au moins une dizaine lors de la soir\u00e9e chez T. et deux ici, \u00e0 la fen\u00eatre avant d\u2019aller me coucher. Soient pratiquement deux paquets de vingt cigarettes. Je suis litt\u00e9ralement en train de partir en fum\u00e9e. On est fin d\u00e9cembre, il fait tr\u00e8s froid dehors, et moi je g\u00e8le \u00e0 la fen\u00eatre pour fumer. Je claque des dents. Je me dis que je suis l\u2019esclave de cette drogue et que \u00e7a suffit&nbsp;! que j\u2019ai rat\u00e9 plein de choses, mais que l\u00e0, pour le coup, je vais en r\u00e9ussir une, au moins une&nbsp;: je vais arr\u00eater le tabac.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit je suis au volant, voiture arr\u00eat\u00e9e en haut de la rue qui d\u00e9vale vers le centre ville. Je reviens d\u2019une f\u00eate. L\u2019amie que j\u2019accompagnais a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 rentrer plus t\u00f4t avec son ex, un jaloux violent, pour ne pas g\u00e2cher la f\u00eate, a-t-elle dit. A mon avis, elle a eu tort, mais c\u2019est sa d\u00e9cision. C\u2019\u00e9tait elle l\u2019invit\u00e9e, moi je ne connais plus personne \u2013 ou si peu \u2013 dans cette ville o\u00f9 je reviens apr\u00e8s vingt ans. Le ma\u00eetre de maison a bien fait les choses. Ses f\u00eates annuelles sont renomm\u00e9es (est-ce pour son anniversaire&nbsp;? si c\u2019est le cas, il tombe bien, en juin, aux plus beaux jours)&nbsp;: un camping et un parking install\u00e9s dans le pr\u00e9 \u00e0 la limite des champs et \u00e0 proximit\u00e9 de sa demeure, une vaste ferme ancienne avec d\u00e9pendances, \u00e9tables, \u00e9curies et greniers, am\u00e9nag\u00e9s pour la f\u00eate\u2026&nbsp; Apr\u00e8s le d\u00e9part de N., mon amie, je bois un verre de jus de schtroumpf press\u00e9, un truc qui vous fait d\u00e9coller direct surtout si, comme moi, on boit peu. Je navigue dans les lieux&nbsp;; il y a de quoi boire, de quoi fumer et de quoi baiser&nbsp;: un peu partout, des corbeilles de pr\u00e9servatifs (go\u00fbts assortis, chocolat, fraise, menthe et banane). Go\u00fbt banane\u2026 je pouffe. Il n\u2019y a pourtant pas de quoi rire&nbsp;: le sida bat son plein. Autour de moi, de plus en plus d\u2019amis et connaissances en sont atteints. Pas de rem\u00e8des \u00e0 l\u2019amour, mon pauvre Ovide. Donc les pr\u00e9z. Sauf que ceux de mon \u00e2ge, les pr\u00e9z, ils n\u2019ont en jamais mis&nbsp;: les filles prenaient la pilule, alors\u2026 le truc en plastique c\u2019est peut-\u00eatre fantastique, mais apr\u00e8s la quarantaine, c\u2019est la d\u00e9bandade&nbsp;! Je continue \u00e0 tra\u00eener dans la f\u00eate. En bas, on boit, on fume et on danse. A l\u2019\u00e9tage, on baise. Pourquoi ne pas grimper au baisodrome&nbsp;? \u00e7a ne me dit pas trop. Pas assez sentimental pour moi, j\u2019aime bien faire un brin de causette avant, caresser, explorer, voir monter le d\u00e9sir. Direction la cuisine o\u00f9 s\u2019\u00e9talent de merveilleux plateaux de fromages. Je grignote un peu, et m\u00eame un peu plus qu\u2019un peu. Il faut absorber le breuvage bleu. Il y a l\u00e0 un gars affal\u00e9 dans un coin, d\u00e9j\u00e0 bien d\u00e9fonc\u00e9, et un moustachu gratouilleur de guitare tr\u00e8s absorb\u00e9 dans un essai de composition musicale et une bouteille de rouge. Dehors, je me fais alpaguer par deux \u00ab&nbsp;verts&nbsp;\u00bb rencontr\u00e9s r\u00e9cemment, qui m\u2019expliquent les vertus du v\u00e9lo et la n\u00e9cessit\u00e9 de cr\u00e9er des pistes cyclables (perso, j\u2019ai horreur du v\u00e9lo&nbsp;!). Je vais danser, mais sans conviction. Je prends cong\u00e9 du ma\u00eetre de maison, qui me propose de rester dormir. J\u2019ai dig\u00e9r\u00e9 les deux gorg\u00e9es de jus de schtroumpf (je pr\u00e9f\u00e8re ne pas savoir ce qu\u2019il y avait dedans) et n\u2019ai nullement sommeil. Alors je prends la route, dans la nuit de juin, avec une sensation de libert\u00e9 comme je n\u2019en avais jamais connue. Quelques part dans un petit bois, j\u2019ai crois\u00e9 deux fouines qui charognaient une bestiole \u00e9cras\u00e9e sur le bord de la route, vu leurs silhouettes fines dress\u00e9es et leurs yeux merveilleux, luminescents, une rencontre que je ne pourrais jamais oublier. Et l\u00e0, en pleine ville, en arrivant en haut de la rue, \u00e0 quelques m\u00e8tres de chez moi, cet oiseau de nuit qui a d\u00e9ploy\u00e9 ses ailes immenses, a plong\u00e9 juste devant ma voiture, fr\u00f4lant le capot, et qui est remont\u00e9 en une courbe parfaite, lentement, comme dans un r\u00eave. Un grand duc, peut-\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit je regarde l\u2019ombre des feuilles sur le mur. La douleur me vrille la t\u00eate, comme si on m\u2019enfon\u00e7ait une lame dans le front et qu\u2019on la tournait, bien lentement. Les ombres se d\u00e9doublent et se recomposent. Je ne sais plus depuis combien de temps je suis sur ce lit. Je ne me souviens plus bien de ce qui est arriv\u00e9 la veille apr\u00e8s mon retour dans ce <em>one bed room <\/em>avec fen\u00eatre sur cour. Je me dis que je ne vais pas pouvoir aller travailler, mais que pourtant il le faudra. Je me dis que c\u2019est le jour de mon anniversaire. Que je vais peut-\u00eatre mourir. Que je n\u2019atteindrai pas les soixante ans. Qu\u2019il doit \u00eatre quatre heures du matin, que l\u2019aube va venir et que, c\u2019est bien connu, c\u2019est \u00e0 l\u2019aube qu\u2019on meurt. Les feuilles dansent sur le mur. Non, leur ombre. Elles sont deux ou trois, qui tremblotent et qui dansent. Leur ombre danse. Les rideaux ne sont pas ferm\u00e9s, alors l\u2019ombre des feuilles danse sur le mur. Elles me tiennent compagnie, me disent qu\u2019elles sont l\u00e0, pour moi, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019aube. Nouvel acc\u00e8s de douleur, \u00e7a pulse. Du froid, de la glace, mettre de la glace. Tituber jusqu\u2019au frigo, attraper des gla\u00e7ons, les fourrer dans une serviette, s\u2019\u00e9crouler sur le lit et se plaquer la serviette glac\u00e9e sur le front et le cr\u00e2ne. Attendre. R\u00eaver d\u2019un chemin dans un champ de gramin\u00e9es et de fleurs, arriver \u00e0 un carrefour sous un orme, entendre une voix dire \u00ab&nbsp;pas maintenant\u2026&nbsp;\u00bb. \u00c9merger\u2026 L\u2019Advil ne fait aucun effet. Se souvenir qu\u2019il reste du Tylenol. En avaler deux cacher. Remettre de la glace. Attendre le jour qui vient en regardant les ombres des feuilles danser sur le mur.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, les yeux ouverts dans le noir, j\u2019\u00e9coute les bruits de la nuit. Un train qui roule, non loin. Une voiture, au loin. Et puis, trouant la nuit, un chant d\u2019oiseau. Il ne fait pas encore jour, il n\u2019y a aucune lueur \u00e0 l\u2019est, et pourtant, il chante. Et d\u2019autres se mettent \u00e0 chanter. Ils sont moins nombreux dans ces cours et jardins de la ville qu\u2019il y a une dizaine d\u2019ann\u00e9es. Il y avait alors un merveilleux petit chanteur. Ses trilles dominaient le ch\u0153ur des oiseaux, comme s\u2019il en \u00e9tait le chef. Il modulait, et les autres suivaient. Puis l\u2019aube arrivait, et chacun chantait pour soi. Toutes les nuits d\u2019\u00e9t\u00e9, je l\u2019entendais \u00e0 ce stade de la nuit.&nbsp; Depuis la canicule, il y a cinq ans, je ne l\u2019entends plus. Le ch\u0153ur n\u2019est plus aussi soud\u00e9, mais ils chantent encore. Ils font venir le jour et lever le soleil. Quand ils ne chanteront plus, ce sera la nuit pour toujours\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>VERSO<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais plus exactement o\u00f9 et quand j\u2019ai vu <em><a href=\"https:\/\/youtu.be\/eHgqfVQWv7s?feature=shared\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">THX 1138<\/a><\/em> pour la premi\u00e8re fois. En salle, il me semble bien. Peut-\u00eatre dans la petite salle en sous-sol du Gaumont, quand ce cin\u00e9ma \u00e9tait encore en centre ville. Ou plus probablement dans la salle Art et Essai de la Maison de la Culture. L\u00e0 o\u00f9 j\u2019ai vu, et ceci est certain, <em>Punishment Park<\/em> et <em>Johnny Got His Gun<\/em>. Internet me dit que le film est sorti en France fin 1971. J\u2019ai donc d\u00fb le voir durant l\u2019hiver 1972. Je travaillais et habitais en campagne, et revenais chaque semaine en ville, officiellement pour suivre des cours \u00e0 la fac, mais j\u2019en profitais pour aller au cin\u00e9. Ce mardi de f\u00e9vrier 2025, la salle Art et Essai de la ville projette le director\u2019s cut dans le cadre d\u2019un festival de SF. J\u2019ai convaincu C., une amie, de m\u2019accompagner. Je sonne chez elle, il fait froid, dans ce qui est la nuit depuis d\u00e9j\u00e0 plus d\u2019une heure. Il ne pleut pas, mais il vente. Nous traversons la ville t\u00eate baiss\u00e9e. Apr\u00e8s la place de la cath\u00e9drale, nous nous enfon\u00e7ons dans les rues \u00e9troites o\u00f9 s\u2019engouffre le vent. Nous montons et descendons de petites vol\u00e9es de marches, passons le pont qui enjambe un des bras de la Somme, oh l\u00e0\u00a0! le courant est bien fort\u00a0! quelques marches encore et une rue \u00e0 traverser, et nous voici au chaud et \u00e0 l\u2019abri, au cin\u00e9ma. Quelques spectateurs attendent l\u2019ouverture du guichet, nous prenons place dans la file d\u2019attente\u00a0; il n\u2019y a pas encore trop de monde, nous pourrons nous asseoir au deuxi\u00e8me rang, les meilleures places, puisqu\u2019il n\u2019y a pas de fauteuils devant. On peut allonger ses jambes, c\u2019est super\u00a0!<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"910\" height=\"572\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/THX-billet-recto.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-188815\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/THX-billet-recto.jpg 910w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/THX-billet-recto-420x264.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/THX-billet-recto-768x483.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 910px) 100vw, 910px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>La salle se remplit vite. Beaucoup d\u2019\u00e9tudiants, des trentenaires et des quarantenaires. Filles et gar\u00e7ons \u00e0 peu pr\u00e8s en nombre \u00e9gal. L\u2018\u00e9quipe du cin\u00e9ma qui pr\u00e9sente le film demande qui, dans la salle, n\u2019a jamais vu le film. Presque toutes les mains se l\u00e8vent. La projection commence. Pour une fois, nous avons droit \u00e0 une vraie premi\u00e8re partie, le court-m\u00e9trage, <em><a href=\"https:\/\/youtu.be\/N5Dc1ZIglBw?feature=shared\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">THX 1138 4EB\/Electronic Labyrinth<\/a><\/em>. Les d\u00e9cors et les machines me rappellent l<em>\u2019Alphaville<\/em> de Godard, quand on tournait de la SF dans les b\u00e2timents nouvellement construits. Je comprends le pourquoi du <em>1138<\/em>\u00a0: c\u2019est le num\u00e9ro d\u2019identit\u00e9 du personnage, tatou\u00e9 sur son front. Quand la lumi\u00e8re se rallume un quart d\u2019heure apr\u00e8s, C. me demande\u00a0: C\u2019est tout\u00a0? Mais non voyons\u00a0! c\u2019est une sorte de brouillon du film, sa version d\u2019essai, un film de fin d\u2019\u00e9tude\u00a0! Ensuite, George Lucas a fond\u00e9 avec Coppola sa maison de production et il a fait le film. Noir. C\u2019est parti. Je ne me souvenais pas de ce d\u00e9but\u2026 ah\u00a0! si\u00a0! les ouvriers qui manipulent des outils derri\u00e8re des vitres.\u00a0 Et ce monde enti\u00e8rement blanc. Les cr\u00e2nes chauves, \u00e7a oui, \u00e7a m\u2019\u00e9tait rest\u00e9 imprim\u00e9 dans ma m\u00e9moire. Et les \u00e9crans, la propagande, la d\u00e9lation, l\u2019interdiction d\u2019aimer, de faire l\u2019amour, les pilules obligatoires de s\u00e9datifs qui \u00e9teignent tout d\u00e9sir, et bien s\u00fbr la prison \u2013 ou plut\u00f4t l\u2019h\u00f4pital psychiatrique \u2013 noy\u00e9 dans la brume, comme cet \u00e9tat cotonneux o\u00f9 l\u2019on se perd apr\u00e8s avoir pris certains somnif\u00e8res\u2026 Par contre j\u2019avais oubli\u00e9 la fin, l\u2019\u00e9vasion, la course poursuite avec les robots-policiers (eh oui, c\u2019est un film am\u00e9ricain\u00a0! aucun film made in USA ne peut se passer d\u2019une poursuite, ici voitures et motos, tr\u00e8s spectaculaire, il est vrai.), et enfin le Dehors et son soleil rouge. Une fin optimiste\u00a0? c\u2019est ce que disent les critiques que j\u2019ai lues ensuite. Mais ont-ils raison\u00a0? A la sortie, je retrouve F., infirmier psy venu avec un ami. On discute SF, films et s\u00e9ries des ann\u00e9es 70, comme\u00a0 l\u2019<em>\u00c2ge de Cristal<\/em>. F trouve ce film totalement kitsch. Je pense que la s\u00e9rie n\u2019est pas inint\u00e9ressante. J\u2019\u00e9voque la plaque THX 1138 de l\u2019une des voitures d\u2019<em>American Graffiti<\/em>. Personne ne conna\u00eet. Ah ces trentenaires\u00a0! c\u2019est pourtant un film \u00e0 voir, ne serait-ce que pour la bande-son. Mais il pleut. Plus exactement, il brouillasse, une esp\u00e8ce de bruine glac\u00e9e. C et moi retraversons la ville. Trottoirs et pav\u00e9s brillants, glac\u00e9s de pluie sous l\u2019\u00e9clairage nocturne. Les d\u00e9corations de No\u00ebl ont \u00e9t\u00e9 retir\u00e9es, personne dans les rues, m\u00eame les voitures ont d\u00e9sert\u00e9 la ville. Tout bien pens\u00e9, un soleil rouge ne ferait pas de mal.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RECTO \u00e0 ce stade de la nuit je ne dors pas encore\u2026 ou bien je n\u2019ai dormi qu\u2019\u00e0 peine et un bruit me r\u00e9veille. Le bruit d\u2019une porte qu\u2019on ferme, la porte de communication entre la chambre de ma m\u00e8re et la mienne, la porte qui reste toujours ouverte toute la nuit. 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