{"id":188827,"date":"2025-07-06T13:25:18","date_gmt":"2025-07-06T11:25:18","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188827"},"modified":"2025-07-06T13:25:18","modified_gmt":"2025-07-06T11:25:18","slug":"nuit-02-le-temps-passe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nuit-02-le-temps-passe\/","title":{"rendered":"# nuit #02| le temps passe"},"content":{"rendered":"\n<p>RECTO<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit il fallait patienter, repousser le moment o\u00f9 tout serait lu, o\u00f9 la derni\u00e8re page serait d\u00e9finitivement tourn\u00e9e, o\u00f9 l\u2019on dirait <em>c\u2019est fini, <\/em>comme \u00e0 la fin d\u2019une histoire d\u2019amour ou d\u2019amiti\u00e9, o\u00f9 l\u2019envo\u00fbtement serait rompu, o\u00f9 il faudrait reprendre pied dans un r\u00e9el qui ne serait plus tout \u00e0 fait le m\u00eame, puisque quelque chose d\u2019autre aurait \u00e9t\u00e9 entrevu \u00e0 l\u2019horizon, o\u00f9 le sentiment d\u2019\u00eatre aurait \u00e9t\u00e9 magnifi\u00e9, et il faudrait abandonner alors cette d\u00e9ambulation au sein d\u2019une \u00e9criture qui vous froissait comme de la soie. Je posai le livre achev\u00e9, sans le fermer, laissant les derni\u00e8res lignes prendre leur envol sans pr\u00e9cipitation. C\u2019\u00e9tait le 22 ao\u00fbt 2024.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis je le referme et m\u2019attarde sur la couverture, que je n\u2019avais pas vraiment explor\u00e9e, comme une fa\u00e7on de prolonger la complicit\u00e9. C\u2019est un livre de poche, dans la collection <em>b<\/em><em>iblio <\/em>o\u00f9 sur la partie inf\u00e9rieure patiente une reproduction de peinture avec un groupe de sept personnes sur un balcon ou une terrasse avec la mer en arri\u00e8re-plan, certains assis sur des fauteuils et des chaises, deux femmes debout l\u2019une face \u00e0 nous, l\u2019autre admirant le paysage. L\u2019\u00e9l\u00e9gance des personnages, dispos\u00e9s sur la toile avec soin, nous donne \u00e0 imaginer un milieu ais\u00e9; on se sent chez Proust \u00e0 Cabourg, \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0. Sur la quatri\u00e8me de couverture, il est dit qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une peinture de Ren\u00e9-Fran\u00e7ois Prinet <em>Au bord de la Manche, <\/em>qui se trouve au Mus\u00e9e de la Chartreuse \u00e0 Douai. C\u2019est une huile sur toile peinte vers 1920. J\u2019avoue ma m\u00e9connaissance de ce peintre fran\u00e7ais. Certes ne sont pas les personnages des <em>Vagues <\/em>de Virginia Woolf<em>, <\/em>mais ils ont sept, comme ceux \u00e9voqu\u00e9s dans le r\u00e9cit, l\u2019\u00e9poque est similaire, la mer est un personnage du tableau et l\u2019on r\u00eave en les regardant aux pens\u00e9es qui les traversent et aux discussions qu\u2019ils peuvent partager.&nbsp;Curieuse, je me saisis de l\u2019autre livre en <em>Folio classique<\/em> traduit par Michel Cusin, la premi\u00e8re traduction \u00e9tant de Marguerite Yourcenar, puisque j\u2019ai lu les deux en parall\u00e8le, juste pour le plaisir des langues. C\u2019est une peinture aussi, plus simple, o\u00f9 l\u2019image recouvre les trois-quarts de la couverture&nbsp;: la reproduction d\u2019un d\u00e9tail du tableau de Alphonse Osbert <em>La vague \u00e0 Dielette.<\/em> L\u2019illustration \u00ab&nbsp;colle&nbsp;\u00bb au titre sans avoir \u00e0 se poser de questions.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce livre a pris son temps pour infuser en moi. Achet\u00e9 en 2003, achev\u00e9 en 2024. Apr\u00e8s tout, il raconte le temps d&rsquo;une vie, en une \u00e9criture incarn\u00e9e en mille facettes, se cristallisant dans la pens\u00e9e des sept protagonistes. La lecture est termin\u00e9e, la rumination commence.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je me rem\u00e9more le cheminement \u00e9trange qui m\u2019a emmen\u00e9e dans l\u2019ombre de Virginia Woolf, et je me souviens tr\u00e8s bien d\u2019une autre lecture, celle de <em>Nevermore<\/em> de C\u00e9cile Wajsbrot. Il faut remonter le temps. Nous sommes en \u00e9t\u00e9 2022, et ce livre attend sur mes \u00e9tag\u00e8res depuis le 28 juin 2021. Je me plonge dans ce r\u00e9cit o\u00f9 le travail d\u2019une traductrice de Virginia Woolf est narr\u00e9, o\u00f9 <em>le temps passe, <\/em>et o\u00f9 un passage vient de se creuser dans l\u2019\u00e9criture de Woolf qiu ne se refermera plus.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019autrice fait le r\u00e9cit d\u2019une traductrice fran\u00e7aise install\u00e9e \u00e0 Dresde menant un travail de traduction sur <em>Le temps passe<\/em>, la partie centrale de <em>La promenade au phare<\/em> de Virginia Woolf o\u00f9 la romanci\u00e8re anglaise tente de d\u00e9crire le passage du temps au travers d\u2019une maison inhabit\u00e9e.&nbsp; Je repose le livre,&nbsp; apr\u00e8s une seconde lecture qui suit juste apr\u00e8s, pour rester dans cette atmosph\u00e8re o\u00f9 il me semblait essentiel de demeurer avant de passer \u00e0 autre chose. Je comprends que je viens d\u2019\u00eatre hame\u00e7onn\u00e9e par une \u00e9criture, dont je ne pourrais plus me d\u00e9faire. Il y a parfois des d\u00e9clencheurs n\u00e9cessaires pour aborder certains rivages. Le livre me parle de traduction, de fant\u00f4mes, de pass\u00e9, de pr\u00e9sent, de rencontres, de livres \u00e0 lire en urgence, et ils sont l\u00e0 sur les rayonnages tout pr\u00e8s \u00e0 \u00eatre saisis. <em>La promenade au phare Mrs Dalloway, Les Vagues&nbsp;<\/em>: ils sont tous l\u00e0. Je subis un effet d\u2019aimantation dont je ne reviendrai pas. Quelque chose l\u00e2che prise en moi, comme si les mots que Virginia utilise l\u2019\u00e9taient pour la premi\u00e8re fois. <em>To the light house<\/em> est le titre en anglais. Il n\u2019y a pas la notion de promenade, comme en fran\u00e7ais. Mais la lumi\u00e8re qui aimante. Et la notion de temps, \u00e0 la fois la dur\u00e9e et le climat. Et ce corridor de dix ann\u00e9es entre les deux parties du livre. Tout me fascine: les courants d\u2019air \u2013 des esprits de l\u2019air \u2013, les \u00e9chos des voix, les phrases qui se r\u00e9p\u00e8tent, l\u2019importance de la nature\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><em>Un dessin est cach\u00e9 dans l\u2019ouate. Cette id\u00e9e influe sur moi chaque jour. Je sens qu\u2019en \u00e9crivant, je fais ce qui est plus n\u00e9cessaire que tout le reste.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, on se retrouve \u00e0 jouer avec une matriochka, peut-\u00eatre faudrait-il dire des matriochkas, enfin avec ces poup\u00e9es de bois qui se cachent les unes dans les autres, en r\u00e9duisant leur taille, jusqu\u2019\u00e0 la plus petite qui elle ne rec\u00e8le plus rien. Combien de fois faire ce geste d\u2019ouvrir la plus grande, puis la suivante et les autres encore jusqu\u2019\u00e0 <em>la petite <\/em>que l\u2019on tient fermement serr\u00e9e entre les doigts, de peur de la perdre, et dont on a la conviction que c\u2019est elle la plus pr\u00e9cieuse. On les remet toutes en place en ajustant \u00e0 chaque fois les d\u00e9tails de d\u00e9coration pour bien ajuster les couleurs et les formes ensemble, et que tout semble harmonieux, et qu\u2019une fois \u00e0 nouveau pos\u00e9e sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re, elle vous regarde avec bienveillance, sachant que le c\u0153ur de <em>la petite<\/em> bat tout au fond.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit on se souvient lorsque l\u2019on d\u00e9cide de proposer un travail de traduction dans un atelier d\u2019\u00e9criture que j\u2019anime depuis des ann\u00e9es, et o\u00f9 il faut bien se renouveler. Et bien s\u00fbr, c\u2019est <em>The waves <\/em>que l\u2019on choisit<em>. <\/em>L\u2019envie de se confronter \u00e0 la langue premi\u00e8re, \u00e0 sa structure, \u00e0 la r\u00e9sonance qui va se produire. On va se focaliser sur les Interludes qui scandent le livre. Et on pr\u00e9pare cet atelier avec toujours le m\u00eame engouement et la m\u00eame volont\u00e9 d\u2019emmener le groupe au plus intense. Et ce travail men\u00e9 pendant deux ann\u00e9es (2022-2024)\u00a0: traduction et \u00e9cho dans l\u2019\u00e9criture de chacun. Et constitution d\u2019un recueil (livre?) en attente d\u2019envol&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit on verrait bien voleter quelques phal\u00e8nes autour de soi<\/p>\n\n\n\n<p>VERSO<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, on r\u00e9alise que l\u2019on n\u2019a pas encore parl\u00e9 de<em> la petite, <\/em>de la premi\u00e8re l\u2019\u00e9tincelle plac\u00e9e sur ma route. Il faut remonter plus loin dans le temps, et m\u00eame si peu de d\u00e9tails sont encore vifs, tenter de signifier ce qui fut. On est en mars 2003, le jour importe un peu. Un film passe au cin\u00e9ma Le M\u00e9lies, il s\u2019intitule <em>The hours <\/em>et je dois aller le voir. Probablement un soir, mais je n\u2019ai aucun souvenir de l\u2019avant. Trouver une place pas trop loin pour se garer et arriver suffisamment en avance pour avoir la certitude d\u2019\u00eatre assise au dernier rang, celui contre le mur et devant lequel un espace libre est marqu\u00e9 pour laisser circuler les spectateurs, et par-dessus tout avoir la possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9tendre les jambes durant la s\u00e9ance. C\u2019est l\u2019avant de toutes mes s\u00e9ances de cin\u00e9ma. C\u2019est le pendant et l\u2019apr\u00e8s qui importent. Mais le pendant que pouvoir en dire, sinon le fait d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 subjugu\u00e9e par le jeu des actrices Meryl Streep, Julianne Moore et Nicole Kidman. Le film est de Stephen Daldry, mais ce nom ne me restera pas en m\u00e9moire, remplac\u00e9 par celui de l\u2019auteur du roman, dont le film est une adaptation, Michael Cunningham. Et ce sont les empilements de lieux, de dates, de personnes qui font que cela reste un film inoubliable, mais que j\u2019oublie r\u00e9guli\u00e8rement, afin de pouvoir le revisionner et me r\u00e9animer \u00e0 chaque vision. C\u2019est New York \u00e0 la fin du XX <sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle. C\u2019est Londres en 1923. C\u2019est Los Angel\u00e8s en 1949. Clarissa est \u00e9ditrice, Virginia \u00e9crivaine, Laura m\u00e8re au foyer. Trois histoires qui s\u2019enchev\u00eatrent, s\u2019empilent, se correspondent, s\u2019embo\u00eetent avec intelligence et doigt\u00e9. \u00c9crivain, personnage, lecteur\u00a0: un travail d\u2019orf\u00e8vre se d\u00e9cline sous mes yeux. Des vies int\u00e9rieures qui touchent ma vie int\u00e9rieure. Le silence qui va suivre apr\u00e8s le film est sans doute plus long qu\u2019\u00e0 l\u2019ordinaire. Je ne supporte pas les commentaires d\u2019apr\u00e8s films. J\u2019ai besoin de ces instants de rien, pour revenir vers la r\u00e9alit\u00e9. Et l\u00e0 ils ont dur\u00e9 plus longtemps qu\u2019\u00e0 l\u2019ordinaire. J\u2019ai souvenir du lendemain o\u00f9 j\u2019ai t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 \u00e0 des amies, celles qui avaient vu le film, et tenter d\u2019exprimer la claque que j\u2019avais prise et que je n\u2019avais qu\u2019une envie c\u2019\u00e9tait de retourner le voir. En suivit l\u2019achat du livre de Cunningham mais surtout l\u2019achat de livres de Virginia Woolf, qui seront feuillet\u00e9s, pas lus tout de suite mais pos\u00e9s sur les \u00e9tag\u00e8res de l\u2019attente jusqu\u2019au jour qui serait celui de l\u2019\u00e9lan. Une vague apr\u00e8s l\u2019autre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RECTO \u00e0 ce stade de la nuit il fallait patienter, repousser le moment o\u00f9 tout serait lu, o\u00f9 la derni\u00e8re page serait d\u00e9finitivement tourn\u00e9e, o\u00f9 l\u2019on dirait c\u2019est fini, comme \u00e0 la fin d\u2019une histoire d\u2019amour ou d\u2019amiti\u00e9, o\u00f9 l\u2019envo\u00fbtement serait rompu, o\u00f9 il faudrait reprendre pied dans un r\u00e9el qui ne serait plus tout \u00e0 fait le m\u00eame, puisque <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nuit-02-le-temps-passe\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"># nuit #02| le temps passe<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":75,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7529,7548],"tags":[159],"class_list":["post-188827","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-recto-verso-le-cycle-ete-2025","category-rectoverso-02-maylis-de-kerangal-nuit","tag-nuit"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/188827","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/75"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=188827"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/188827\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":188828,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/188827\/revisions\/188828"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=188827"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=188827"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=188827"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}