{"id":188874,"date":"2025-07-06T18:00:00","date_gmt":"2025-07-06T16:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188874"},"modified":"2025-07-06T18:00:00","modified_gmt":"2025-07-06T16:00:00","slug":"rectoverso02-i-pas-dormir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso02-i-pas-dormir\/","title":{"rendered":"#rectoverso#02 I Pas dormir"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, j&rsquo;\u00e9teins la veilleuse. Je me dis que le silence n&rsquo;existe pas. J&rsquo;entends surtout ce qui bourdonne en moi. Les bruits int\u00e9rieurs, les voix basses, les raisonnements sans fondements, les questions sans r\u00e9ponses, les questions du soir et de la nuit. Je me dis que non, dormir ce n&rsquo;est pas perdre son temps et par la m\u00eame occasion que le temps c&rsquo;est pas de l&rsquo;argent. Je ne baille pas. J\u2019essaie de saisir le moment o\u00f9 je m&rsquo;endormirai, o\u00f9 j&rsquo;entrerai dans la phase \u00ab\u00a0sommeil lent\u00a0\u00bb. Tant que j&rsquo;essaye de toucher \u00e7a, et je le sais, je ne dormirai pas. Je ne peux pas \u00eatre consciente et inconsciente en m\u00eame temps. Je ne bouge plus, j&rsquo;ai trouv\u00e9 la bonne position. Je voudrais juste m&rsquo;\u00e9teindre comme la veilleuse.<br><br>\u00e0 ce stade de la nuit je n&rsquo;\u00e9coute pas la radio. Je ne sors pas. Je ne lis pas. Je pense \u00e0 ceux qui habitent \u00e0 l&rsquo;autre bout du monde. Je n&rsquo;irai jamais \u00e0 l&rsquo;autre bout du monde. Je m&rsquo;en fous d&rsquo;ailleurs. J&rsquo;ai un chez moi \u00e0 explorer. Je n&rsquo;ai pas fait le tour de tout ce que je ne sais pas. C&rsquo;est pas la radio qui va m&rsquo;en apprendre sur mon chez moi \u00e0 moi. Je rallume la lumi\u00e8re. Je regarde le plafond. Je vois une mouche. Attir\u00e9e par la lampe, elle se dirige droit vers l&rsquo;ampoule. Avec des yeux \u00e0 facettes, la lumi\u00e8re doit \u00eatre d\u00e9multipli\u00e9e. Que voit-elle ? Je pense \u00e0 la mouche de Marguerite Duras. Je me demande quand cette mouche va mourir. Je pense \u00e0 sa mort et \u00e0 la mienne par la m\u00eame occasion.<br><br>\u00e0 ce stade la nuit, je voudrais qu&rsquo;il pleuve. J&rsquo;imagine une temp\u00eate, un orage, je d\u00e9serte mon lit et j&rsquo;ouvre la fen\u00eatre pour savoir ce qu&rsquo;il en est. Le ciel est clair, grouillant de minuscules points blancs, de satellites ou d&rsquo;avions. Le ciel est vivant et je suis debout. Le ciel s&rsquo;agite comme peuvent s&rsquo;agiter mes milliards de cellules. Je pense que la pluie ne changerait pas grand chose et je revois ce ciel d&rsquo;orage, cette angoisse envahissante, ce souffle coup\u00e9, ce soir de grande peur. J&rsquo;ai le vertige. D&rsquo;o\u00f9 \u00e7a sort tout \u00e7a ? Me revient (comme la mouche vers l&rsquo;ampoule) la petite phrase du bouquin que je viens de lire\u00a0:<strong> <\/strong>\u00ab\u00a0<em>Si nous sommes \u00e0 m\u00eame de penser l&rsquo;univers, c&rsquo;est que v\u00e9ritablement il pense en nous<\/em>\u00a0\u00bb. Je n&rsquo;ai pas sommeil.<br><br>\u00e0 ce stade de la nuit, je tente l&rsquo;inventaire des gens qui travaillent la nuit. Infirmi\u00e8res (personnel m\u00e9dical dans son ensemble), veilleurs de nuit, chauffeurs routier, chauffeurs de taxis, pilotes d&rsquo;avions\/conducteurs de trains\/de trams, stewards\/h\u00f4tesses de l&rsquo;air, contr\u00f4leurs a\u00e9riens, cheminots, agents de s\u00e9curit\u00e9, capitaines de bateaux\/personnel navigant, boulangers\/p\u00e2tissiers, barmen, r\u00e9ceptionnistes dans les h\u00f4tels, travailleuses\/travailleurs du sexe, surveillants de prisons, gardiens de phares, \u00e9ducateurs en institution, baby-sitter, policiers\/gendarmes, pompiers, op\u00e9rateurs t\u00e9l\u00e9phoniques (du 15, du 17, 18, 119, 3919), disc jockey, artistes, certains \u00e9crivains.<br><br>\u00e0 ce stade de la nuit je me plante devant la pendule. Je remonte le temps. Je suis dans la couchette d&rsquo;un train en partance pour le sud. Les stores sont relev\u00e9s. \u00c0 ce stade de cette nuit-l\u00e0, je ne dors pas, je regarde le quai. Vide. 3h du matin, le silence. \u00c9clairage plein pot sur ma gueule. Lumi\u00e8re \u00e9blouissante. Plant\u00e9e devant la pendule, j&rsquo;attends le moment o\u00f9 le train se remettra doucement en marche.<br><br>\u00e0 ce stade de la nuit, je suis immobile. Je veille comme un vieux sage devant un temple. L&rsquo;air est bon. Il flotte un souffle d&rsquo;apaisement. J\u2019\u00e9coute les bruits infimes. Je sens l&rsquo;odeur d&rsquo;un th\u00e9 de Chine, d&rsquo;une tranche de pain grill\u00e9. Je ne peux pas me plonger dans un livre. En fait, non, \u00e0 ce stade de la nuit, j&rsquo;en ai assez d&rsquo;\u00eatre l\u00e0 \u00e0 attendre.<br><br>\u00e0 ce stade de la nuit, je je je b\u00e9gaie des litanies pour qu&rsquo;il se passe autre chose.<br><br>\u00e0 ce stade de la nuit, je suis une mouche, \u00e9blouie par la lumi\u00e8re d&rsquo;un lampadaire sur un quai de gare.<br><br>\u00e0 ce stade de la nuit je referme les yeux.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>VERSO<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le film est diffus\u00e9 dans l&rsquo;arri\u00e8re salle d&rsquo;un caf\u00e9. \u00c7a se passe dans un village de l&rsquo;Yonne. C&rsquo;est l&rsquo;\u00e9t\u00e9. Je suis en vacances chez des amis de mes parents. Ils ont un petit gar\u00e7on de mon \u00e2ge. On est assis l&rsquo;un \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;autre. On est petits, on est devant. Les chaises du caf\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 align\u00e9es. Chaises de bistrot dont tous les caf\u00e9s des ann\u00e9es 60 sont \u00e9quip\u00e9s.<br><br>Le film, c&rsquo;est un Jerry Lewis. C&rsquo;est le premier film que je vais voir. J&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 vu des films \u00e0 la t\u00e9l\u00e9 mais l\u00e0, c&rsquo;est autre chose. \u00c7a sent la cigarette mais je ne suis pas g\u00ean\u00e9e. C&rsquo;est normal de fumer. Surtout dans un caf\u00e9.<br><br>Ce que j&rsquo;observe, c&rsquo;est la salle, les chaises, les gens.<br><br>Mon voisin a d\u00e9j\u00e0 vu le film. Il rit \u00e9norm\u00e9ment. Il rit avant que ce soit dr\u00f4le. Il me dit ce qui va se passer. Il m&rsquo;annonce les sc\u00e8nes \u00e0 venir. Il a un temps d&rsquo;avance. Je suis d\u00e9cal\u00e9e. J&rsquo;ai du mal \u00e0 accorder ce que j&rsquo;entends de lui et ce que je vois.  D\u00e9j\u00e0, petite, je suis agac\u00e9e. Je voudrais qu&rsquo;il se taise. Il m&rsquo;agace oui, c&rsquo;est le mot. Les gens rient, toute la salle rie, sauf moi je pense. Je ne le trouve pas dr\u00f4le Jerry avec ses dents de lapin et ses gags pitoyables. Je ne connais pas le mot pitoyable mais je sais ce qu&rsquo;il veut dire. Il y a du bruit et de la lumi\u00e8re dans la salle. J&rsquo;ai mal aux fesses. Je me sens seule, pas normale (je devrais me r\u00e9jouir). Je voudrais rentrer. Je voudrais voir mes parents. J&rsquo;en ai marre de mon voisin, des gens, de Jerry Lewis.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00e0 ce stade de la nuit, j&rsquo;\u00e9teins la veilleuse. Je me dis que le silence n&rsquo;existe pas. J&rsquo;entends surtout ce qui bourdonne en moi. Les bruits int\u00e9rieurs, les voix basses, les raisonnements sans fondements, les questions sans r\u00e9ponses, les questions du soir et de la nuit. 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