{"id":18891,"date":"2019-11-17T15:20:13","date_gmt":"2019-11-17T14:20:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=18891"},"modified":"2019-11-17T15:20:14","modified_gmt":"2019-11-17T14:20:14","slug":"nature-morte","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nature-morte\/","title":{"rendered":"Nature morte"},"content":{"rendered":"\n<p>Elle est assise en bout de table, la table en formica bleu marine, avec ses rallonges dont les rainures se remplissent r\u00e9guli\u00e8rement de miettes de pain minuscules qu\u2019on peut gratter avec les doigts, en passant l\u2019ongle de long en large, d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre, lentement, presque nonchalamment, avec l\u2019air de pas y toucher, avec les yeux perdus dans le vague et la bouche entrouverte sur de la salive qui ne se laisse pas d\u00e9glutir tant on flotte. Mais on n\u2019en perd pas une miette de ce temps qui passe juste pour dire, de ce dimanche \u00e0 rallonge dans lequel il n\u2019arrive rien que des r\u00e9p\u00e9titions de gestes et de secondes toutes pareilles. Elle est coinc\u00e9e l\u00e0 dans une bulle de temps. Elle le sent qui coule entre ses doigts, elle l\u2019\u00e9gr\u00e8ne, le compte et le palpe, il devient solide, le temps, il se donne \u00e0 voir, il lui laisse le temps de le tenir un peu en main, le temps de le graver dans sa m\u00e9moire en dehors des gestes, des mots et des bascules&nbsp;: du temps qui passe juste pour rien. C\u2019est celui-l\u00e0 qu\u2019elle choisit de photographier derri\u00e8re le flou de ses yeux, en continuant de gratter la rainure du bout de l\u2019ongle, elle l\u2019absorbe tout entier dans son mouvement \u00e9conome, son petit rythme int\u00e9rieur. Sa queue de cheval lui tombe sur les \u00e9paules, elle sent les bouclettes lui balayer la peau, suivre le tempo. Le coin de son \u0153il les remarque \u00e0 peine, surtout ne pas les d\u00e9masquer ou le tableau disparaitra. A rester l\u00e0, de marbre et comme ailleurs, elle a la sensation d\u2019aspirer le monde tout entier. La totalit\u00e9 de l\u2019histoire des autres et tout le temps d\u2019avant. A petites goul\u00e9es saccad\u00e9es, fig\u00e9e dans l\u2019importance de la t\u00e2che monumentale qu\u2019elle est en train d\u2019accomplir \u00e0 l\u2019insu de tous, consciente que quelqu\u2019un ou quelque chose lui a confi\u00e9 un jour ce r\u00f4le et tient \u00e0 ce qu\u2019elle s\u2019en acquitte le plus s\u00e9rieusement possible. Il y a longtemps qu\u2019elle ne s\u2019en \u00e9tonne plus, ne se demande que rarement pourquoi c\u2019est \u00e0 elle que la mission a \u00e9chu. Elle entasse tout au fond d\u2019elle des tonnes d\u2019indices, d\u2019histoires et de savoirs \u00e0 trier. Ensuite, il suffira \u00e0 son corps de se souvenir de l\u2019instant o\u00f9 il ne se passait rien pour acc\u00e9der au sens. Elle le sait, elle a d\u00e9j\u00e0 essay\u00e9, elle fait \u00e7a tout le temps, s\u2019extraire. De temps en temps, la m\u00e8re la surprend et fait remarquer \u00e0 la ronde que les r\u00eaves de la petite font plus de bruit que la vie. Elle s\u2019arrache \u00e0 regret, regagne le pr\u00e9sent, avale sa salive et laisse ses deux yeux faire la mise au point sur le bout du r\u00e9el qu\u2019elle est en train de traverser. Seule, malgr\u00e9 la pr\u00e9sence des autres. A part. D\u00e9cal\u00e9e comme si elle connaissait la suite et h\u00e9sitait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 y plonger l\u2019orteil, demandant \u00e0 y voir, encore, avant de s\u2019y jeter. Pour l\u2019entourage, ce n\u2019est qu\u2019une petite, assise en bout de table, qui s\u2019ennuie s\u00fbrement et pousse de son ongle, les miettes et la poussi\u00e8re qui s\u2019est accumul\u00e9e sans qu\u2019on y puisse rien. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle est assise en bout de table, la table en formica bleu marine, avec ses rallonges dont les rainures se remplissent r\u00e9guli\u00e8rement de miettes de pain minuscules qu\u2019on peut gratter avec les doigts, en passant l\u2019ongle de long en large, d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre, lentement, presque nonchalamment, avec l\u2019air de pas y toucher, avec les yeux perdus dans le vague <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/nature-morte\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Nature morte<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1,1490],"tags":[],"class_list":["post-18891","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-atelier","category-ete-2019-12-loeil-interieur"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18891","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=18891"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/18891\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=18891"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=18891"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=18891"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}