{"id":188919,"date":"2025-07-06T19:30:57","date_gmt":"2025-07-06T17:30:57","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188919"},"modified":"2025-07-07T08:08:02","modified_gmt":"2025-07-07T06:08:02","slug":"recto-verso","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-verso\/","title":{"rendered":"# Recto Verso#"},"content":{"rendered":"\n<p>#2 \u00e0 ce stade de la nuit#<\/p>\n\n\n\n<p>1- Recto<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je suis dans le train qui me conduira \u00e0 Venise. Le compartiment que j\u2019occupe me semble tr\u00e8s \u00e9troit. Nous sommes quatre et hormis leurs pr\u00e9noms, je ne connais pas encore les autres personnes qui voyageront avec moi. Les couchettes sont install\u00e9es en deux lits superpos\u00e9s situ\u00e9s de part et d\u2019autres des cloisons et je suis allong\u00e9e sur un des matelas du bas. Je suis si proche du plancher que j\u2019ai presque la sensation d\u2019\u00eatre \u00e9tendue directement sur la voie ferr\u00e9e. Aux nombreux \u00ab&nbsp;clic-clic-clic&nbsp;\u00bb des roues des wagons glissant sur les rails, je me dis que le voyage ne manquera pas d\u2019\u00eatre sonore. Si je veux dormir un peu, il me faudra des boules quies. Je r\u00e9alise qu\u2019elles sont rang\u00e9es dans ma trousse de toilette, laquelle est dans ma valise, cette derni\u00e8re ayant \u00e9t\u00e9 plac\u00e9e sous les bagages des autres voyageuses. Tant pis, il faudra faire sans ! Mes yeux se sont habitu\u00e9s \u00e0 la p\u00e9nombre. Le train ralentit pendant quelques secondes puis freine tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement. Je per\u00e7ois d\u2019infimes secousses en m\u00eame temps que j\u2019entends un sifflement. Cela ressemble \u00e0 un r\u00e2le profond qui d\u00e9marre dans un souffle presque \u00e9touff\u00e9 de vieille carcasse puis qui enfle et cro\u00eet. Je pense \u00e0 mon grand-p\u00e8re maternel probablement non seulement \u00e0 cause de ce bruit rauque semblable \u00e0 ses ronflements mais \u00e9galement en raison de cette association de mot et d\u2019adjectif \u00ab&nbsp;vieille carcasse&nbsp;\u00bb qu\u2019il employait couramment.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je suis allong\u00e9e sur le dos au milieu du lit. Il fait tr\u00e8s noir dans la chambre. Je&nbsp; viens de me r\u00e9veiller et j\u2019ai tr\u00e8s envie de faire pipi. Je sors mon bras gauche jusque l\u00e0 emprisonn\u00e9 sous une couette \u00e9paisse. Je le laisse pendre et se balancer quelques secondes dans le vide. Je tourne l\u00e9g\u00e8rement ma t\u00eate du c\u00f4t\u00e9 de mon \u00e9paule gauche pour essayer de voir le petit interrupteur fluorescent de la lampe de chevet. Mince, je ne le vois pas, o\u00f9 est-il ? Je me dandine comme un petit verre de terre sur le matelas. Je tends \u00e0 nouveau mon bras, essayant de l\u2019allonger au maximum puis j\u2019\u00e9carte les doigts mais je suis encore beaucoup trop loin. Je passe du dos sur le ventre, puis de la position allong\u00e9e \u00e0 une autre \u00e0 quatre pattes. Je m\u2019approche du bord du lit et m\u2019assoie enfin. Mes pieds pendent le long du sommier. J\u2019essaie avec leurs pointes tant bien que mal de toucher le sol. Je plisse fort les yeux puis les ouvre \u00e0 nouveau. J\u2019attends. Bon sang, qu\u2019est-ce que j\u2019ai envie de faire pipi. \u00c7a y est, dans la p\u00e9nombre je vois l\u2019interrupteur. Je le saisis. Je sens l\u2019objet oval en plastique dans ma paume et j\u2019appuie sur le bouton. Une lumi\u00e8re jaune jaillit. Je vois, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la petite table o\u00f9 est pos\u00e9e la lampe, le coffre en bois de l\u2019imposante machine \u00e0 coudre \u00e0 p\u00e9dale de ma Mamie. Il y a un mot \u00e9crit en lettres d\u2019or dessus. Je ne l\u2019avais encore jamais vu. Je me l\u00e8ve tout en d\u00e9chiffrant le mot Singer. Pieds nus, je passe la porte et marche tout doucement, \u00e0 t\u00e2tons, dans le couloir, une main pos\u00e9e sur le mur, l\u2019autre cherchant \u00e0 saisir le vide qui m\u2019entoure. Je d\u00e9passe la porte de la cuisine puis celle de la salle de bain. \u00c7a y est, ouf me voil\u00e0 enfin devant celle des toilettes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je suis enferm\u00e9e dans une chambre dont les volets roulants laissent filtrer un raie de lumi\u00e8re. J\u2019ignore s\u2019il s\u2019agit de la lune ou d\u2019un r\u00e9verb\u00e8re car je n\u2019ai toujours pas encore r\u00e9ussi \u00e0 rep\u00e9rer la pi\u00e8ce o\u00f9 je vis d\u00e9sormais lorsque je me prom\u00e8ne dans les jardins qui entourent ce sinistre b\u00e2timent. Elles m\u2019ont emmen\u00e9 l\u00e0 toutes les deux samedi dernier sans me demander mon avis. Et puis apr\u00e8s, elles sont tr\u00e8s vite revenues avec des affaires prises dans ma maison : un ou deux tableaux mais pas mes pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s. Des photos aussi, les petits-enfants souriants et bien align\u00e9s dans des cadres, qu\u2019elles ont pos\u00e9s l\u00e0 o\u00f9 elles ont pu dans ce minuscule espace. Je les ai regard\u00e9 faire. Elles ont rang\u00e9 mes robes, beaucoup, au moins une dizaine, sur des cintres dans la grande armoire juste en face de mon lit. Elles ont rapport\u00e9 \u00e9galement mes sous-v\u00eatements et plusieurs chemises de nuit. Elles me parlaient toutes les deux tout doucement. Pourquoi ne m\u2019ont-elles pas laiss\u00e9 chez moi avec leur p\u00e8re. Lui, il est venu me rendre visite hier. Ce sont elles qui l\u2019ont emmen\u00e9 en voiture. \u00c0 peine arriv\u00e9 dans la chambre, il m\u2019a embrass\u00e9 puis m\u2019a caress\u00e9 tendrement les cheveux en m\u2019appelant sa petite colombe. J\u2019ai voulu lui parler mais les sons n\u2019ont pas voulu sortir de ma bouche. Et c\u2019\u00e9tait pareil pour les mots, qui sont tous rest\u00e9s coinc\u00e9s au fond de ma gorge. Il s\u2019est assis en face de moi. Il a pris d\u00e9licatement la main que je venais de poser sur la table et l\u2019a mise dans les siennes. J\u2019ai senti ses doigts roul\u00e9s doucement sur ma peau frip\u00e9e, esquissant une caresse. Il avait l\u2019air si triste. Nous nous sommes longuement regard\u00e9s. Simultan\u00e9ment, nos yeux se sont charg\u00e9s de minuscules larmes. J\u2019ai su alors qu\u2019il ressentait et comprenait tout de cette solitude inou\u00efe, de mon emprisonnement int\u00e9rieur comme ext\u00e9rieur. Le somnif\u00e8re a fini par faire son effet et j\u2019ai pu gliss\u00e9 dans un sommeil profond avec la pens\u00e9e de l\u2019amour de F. me r\u00e9chauffant un peu le c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je suis confortablement assise sur un pouf en tissus \u00e9pais, le dos bien cal\u00e9 contre le mur. Il est deux heures du matin et je rigole comme une b\u00e9casse. Nous sommes six dans une chambre totalement enfum\u00e9e. Je ne le sais pas encore mais je suis en train de subir les effets de la digestion d\u2019une galette bretonne au jambon, fromage et champignons copieusement fourr\u00e9e d\u2019herbes \u00ab\u00a0folles\u00a0\u00bb. Le jeune homme assis \u00e0 ma gauche a un grand carnet pos\u00e9 sur ses genoux. Il dessine depuis environ une heure. Il a d\u00e9j\u00e0 rempli trois pages de nos t\u00eates caricatur\u00e9es. Il regarde attentivement B. qui est allong\u00e9 sur la moquette en face de lui. Il fait glisser \u00e0 nouveau son morceau de fusain sur une page vierge. Le mouvement de sa main est large, fluide et naturel et son premier trait est l\u00e9ger. Simplifiant les contours, il esquisse d\u2019abord les grandes lignes du visage de son mod\u00e8le. Au fond de la pi\u00e8ce, un album du Velvet Underground tourne pour la seconde fois sur la cha\u00eene hi-fi. J\u2019\u00e9coute les notes m\u00e9lancoliques et la voix planante de Lou Reed chantant Oc\u00e9an. S. est de plus en plus concentr\u00e9 sur son dessin. Je vois alors se pr\u00e9ciser les contours du visage de B. Ses traits qui me semblaient harmonieux il y a encore quelques minutes se d\u00e9forment soudain devant mes yeux. Ses joues se font plus rondes, sa m\u00e2choire plus pro\u00e9minente et son nez bien plus volumineux. Je dodeline de la t\u00eate au moment o\u00f9 Moe Tucker ex\u00e9cute ses hi-hats et de l\u00e9gers coups de caisses claires. Satisfait, S. proc\u00e8de aux derni\u00e8res retouches un l\u00e9ger sourire aux l\u00e8vres puis fait circuler son dessin parmi nous. Hilares, nous le feuilletons \u00e0 tour de r\u00f4le\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je suis r\u00e9veill\u00e9 par un bruit d\u2019eau qui coule dans la salle de bains. Il me faut \u00e0 peine quelques secondes pour r\u00e9aliser que ce son ne provient pas de notre \u00e9tage mais de celui des enfants. L\u2019un d\u2019eux est probablement malade. J\u2019enfile un peignoir, glisse mes pieds dans mes tongs et descend \u00e0 toute vitesse jusqu\u2019\u00e0 leur palier. M. est dans le couloir et regagne d\u2019une d\u00e9marche chancelante sa chambre. Elle est livide et ne m\u2019a pas vu. Elle se recouche imm\u00e9diatement. Je m\u2019approche d\u2019elle et lui parle doucement tout en posant une main sur son front. Tu es br\u00fblante, \u00e7a ne va pas ma puce ? Attends, je vais chercher un thermom\u00e8tre pour prendre ta temp\u00e9rature. Je regagne la pi\u00e8ce o\u00f9 A. et moi dormons. Je vais dans notre salle de bain et me mets \u00e0 chercher nerveusement dans l\u2019armoire de pharmacie l\u2019instrument m\u00e9dical. Tout en fouillant, je fais tomber maladroitement plusieurs bo\u00eetes de m\u00e9dicaments dans le lavabo situ\u00e9 juste en dessous et me mets \u00e0 jurer \u00e0 voix basse. Je baisse les yeux en direction du tapis et d\u00e9couvre une dizaine de sachets d\u2019aspirine \u00e9parpill\u00e9s \u00e0 mes pieds. Je me penche pour les r\u00e9cup\u00e9rer et au moment de me relever, je me cogne la t\u00eate dans l\u2019angle de l\u2019armoire. Je jure une seconde fois, plus fort cette fois tout en portant la main \u00e0 mon front. A. se retourne une ou deux fois dans notre lit, maugre et se rendort aussi sec. Je r\u00e9cup\u00e8re un gant de toilette que je passe plusieurs fois sous un filet d\u2019eau froide et redescends rapidement dans la chambre de M. Tends-moi tes bras ma ch\u00e9rie, c\u2019est Papa, regarde, je vais te rafra\u00eechir un peu. J\u2019applique doucement le linge partout o\u00f9 sa peau est visible. Elle frissonne l\u00e9g\u00e8rement au contact du tissu humide. Ses joues sont rouges. Ses cheveux qu\u2019elle a si fins sont tremp\u00e9s par la fi\u00e8vre. Ses petits yeux noirs habituellement si rieurs et vifs peinent \u00e0 me fixer. Elles les ferment quelques secondes puis l\u00e8vent tr\u00e8s lentement ses paupi\u00e8res. Elle respire avec difficult\u00e9. Ses bronches sont encombr\u00e9es. Le bip de l\u2019appareil retentit plusieurs fois. Son \u00e9cran digital affiche 41\u00b0 Celsius. Je ne suis pas\u00a0 rassur\u00e9. Je crains que sa temp\u00e9rature continue de monter. Je lui propose de m\u2019allonger un petit moment \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle. Elle s\u2019endort rapidement mais son sommeil est agit\u00e9. Quelques minutes plus tard, elle se met \u00e0 d\u00e9lirer. Elle parle d\u2019\u00e9quations, elle qui d\u00e9teste fonci\u00e8rement les math\u00e9matiques. Je reste sur le qui vive une bonne partie de la nuit. Sa temp\u00e9rature baisse enfin au moment o\u00f9 le soleil r\u00e9appara\u00eet dans le ciel.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je me tourne et me retourne pour la \u00e9ni\u00e8me fois dans mon lit. \u00c0 tel point que je me suis compl\u00e8tement entortill\u00e9e dans ma nuisette et que je peine \u00e0 bouger. J\u2019essaie de lire l\u2019heure sur l\u2019\u00e9cran digital du r\u00e9veil. 3 heures, je ne dors toujours pas ! Depuis les trois mois d\u2019h\u00f4pital, l\u2019insomnie est un leitmotiv dans ma vie. Je pense aux nombreux m\u00e9dicaments\u2026 antid\u00e9presseurs et anxiolytiques\u2026 distribu\u00e9s \u00e0 tous les patients de longs s\u00e9jours pour les aider \u00e0 supporter les examens invasifs, la douleur et la solitude\u2026 Il y a forc\u00e9ment un lien\u2026 Pas s\u00fbr\u2026 et \u00e0 bien y r\u00e9fl\u00e9chir, cette insomnie ne date pas d\u2019hier. Toute petite c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 bien compliqu\u00e9. La chaleur \u00e0 cette saison dans cette chambre est \u00e9touffante\u2026 Il n\u2019y a rien \u00e0 faire, l\u2019air ne circule pas\u2026 La seule fen\u00eatre de la pi\u00e8ce donne sur une cour trop \u00e9troite. Elle n\u2019offre pas de courants d\u2019air. L\u2019appartement de moins de 30 m2 est minuscule et n\u2019est pas traversant. J\u2019\u00e9coute aux aguets les bruits qui \u00e9manent de l\u2019ext\u00e9rieur. Seule ce week-end au dernier \u00e9tage de l\u2019immeuble et les fen\u00eatres grandes ouvertes, je ne suis pas rassur\u00e9e. Et si quelqu\u2019un habile \u00e0 circuler sur les toits de Paris, s\u2019aventurait dans le coin et faisait irruption chez moi\u2026 Je\u00a0 sursaute et j\u2019\u00e9pie le moindre son qui ne m\u2019est pas familier\u2026 J\u2019ai plac\u00e9 juste devant la fen\u00eatre le tancarville encombr\u00e9 de linges d\u00e9j\u00e0 secs\u2026 Je me dis que si quelqu\u2019un franchit la fen\u00eatre dans le noir, il se heurtera dans l\u2019\u00e9tendoir. Je serai avertie et pourrais\u2026 quoi ? Me prot\u00e9ger\u2026 essayer de me d\u00e9fendre en fon\u00e7ant sur l\u2019intrus ou tout bonnement prendre la poudre d\u2019escampette\u2026 Je sais, c\u2019est ridicule cette appr\u00e9hension d\u2019une agression\u2026 \u00c7a aussi c\u2019est ancr\u00e9 au plus profond de moi depuis que j\u2019ai 6 mois\u2026 Ah c\u2019est dingue\u2026 comme je peux cogiter la nuit et me faire peur toute seule\u2026 J\u2019allume la lampe de chevet bien d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 me d\u00e9tendre et cherche sur mon t\u00e9l\u00e9phone un podcast de m\u00e9ditation\u2026 Je ne sais lequel choisir parmi la pl\u00e9iade d\u2019applications\u2026 J\u2019opte enfin pour l\u2019une d\u2019entre elles\u2026 J\u2019examine les diff\u00e9rentes propositions\u2026 Je choisis l\u2019onglet \u00ab\u00a0Dormir\u00a0\u00bb et clique sur l\u2019option \u00ab\u00a0Dix conseils pour bien dormir et bien se r\u00e9veiller\u00a0\u00bb&#8230; La suggestion s\u2019accompagne d\u2019une photo d\u2019un mystique indien \u00e0 longue barbe blanche fort souriant qui l\u00e8ve les bras vers un arbre pour y cueillir probablement une feuille ou un fruit magique\u2026 J\u2019arrive sur sa page. Je parcoure son texte en diagonale\u2026 Il est si long que des b\u00e2illements me viennent&#8230; Je n\u2019ai pas le courage de lire jusqu\u2019au bout des conseils maintes et maintes fois prodigu\u00e9s aux insomniaques\u2026 D\u2019un clic, je reviens en arri\u00e8re et choisis l\u2019illustration avec la l\u00e9gende : \u00ab\u00a0Dormir en bord de plage &#8211; Sommeil profond et r\u00e9parateur\u00a0\u00bb d\u2019une dur\u00e9e de soixante minutes\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>2- Verso<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s apr\u00e8s avoir entendu l\u2019enregistrement de centaines de vagues je me l\u00e8ve et je prends la liseuse pos\u00e9e sur le gu\u00e9ridon.\u00a0 Mais au pied de mon lit, je fais machine arri\u00e8re et laisse tomber ma biblioth\u00e8que num\u00e9rique sur le drap blanc en soie. J\u2019entends un pfff \u00e9touff\u00e9. Il est \u00e0 peine perceptible malgr\u00e9 ces milliers de pages emprisonn\u00e9es dans ce petit rectangle plastique. Je retourne dans le salon. J\u2019attrape ma tablette, je l\u2019allume, regarde machinalement l\u2019application m\u00e9t\u00e9o pour voir si la temp\u00e9rature ext\u00e9rieure a baiss\u00e9 et je cherche un film \u00e0 visionner. Est-ce l\u2019\u00e9motion de la d\u00e9couverte de ce texte magnifique de Maylis de Kerangale qui guide mes doigts\u2026 ou bien la magie de cet autre toponyme charg\u00e9 d\u2019histoire\u2026 Instinctivement, mon choix se porte sur le documentaire bouleversant de Lina Salem. Avant de lancer le film, je me cale dans le creux du canap\u00e9, y coince cinq ou six coussins de tailles vari\u00e9es et allonge mes jambes sur un pouf. J\u2019ai pris au passage dans le r\u00e9frig\u00e9rateur une boisson p\u00e9tillante au go\u00fbt de gingembre et une tablette de chocolat. Il est 4 heures du matin. Nous sommes dimanche. Cet atelier d\u2019\u00e9criture en ligne est captivant mais sacrement exigeant et chronophage. J\u2019ai \u00e0 peine mis le nez dehors. Une heure ou deux quand m\u00eame, chez les commer\u00e7ants du quartier : marchands de fruits et l\u00e9gumes, fromager, boucher et boulanger, histoire de remplir le frigo. J\u2019ajuste le casque sur mes oreilles. Puisque j\u2019ai jet\u00e9 ma t\u00e9l\u00e9 il y a belle lurette, je sais qu\u2019\u00e0 d\u00e9faut d\u2019un grand \u00e9cran, l\u2019appareil audio me procurera au moins un confort d\u2019\u00e9coute maximal et d\u00e9tail non n\u00e9gligeable, att\u00e9nuera les bruits alentours. J\u2019\u00e9coute une derni\u00e8re fois les cris stridents et insistants des mouettes qui ont \u00e9lu domicile sur les toits de notre immeuble. Je pousse le bouton \u00ab\u00a0on\u00a0\u00bb et j\u2019entends le vrombissement de l\u2019appareil suivi d\u2019une voix f\u00e9minine qui diffuse un message en anglais pour me guider dans ma connexion Bluetooth. Je s\u00e9lectionne l\u2019ic\u00f4ne plein \u00e9cran de la plateforme de streaming et j\u2019appuie sur le petit triangle lequel c\u00e8de imm\u00e9diatement la place au g\u00e9n\u00e9rique. Puis les premi\u00e8res images apparaissent \u00e0 l\u2019\u00e9cran, celles d\u2019une vid\u00e9o de juillet 1992, t\u00e9moignant de l\u2019histoire d\u00e9chirante de quatre g\u00e9n\u00e9rations de femmes palestiniennes. Le murmure l\u00e9ger du vent m\u00e9lang\u00e9 au cliquetis des roues d\u2019un train me parviennent simultan\u00e9ment. Se fait entendre une voix f\u00e9minine en arabe suivie imm\u00e9diatement par celle en fran\u00e7ais de Lina, la narratrice partie explorer son histoire familiale si douloureuse. Hiam Abbass, Um Ali et Neemat content leur exil hors de la Palestine. Je suis imm\u00e9diatement happ\u00e9e par la force de ce r\u00e9cit et son \u00e9poustouflante construction narrative et visuelle. C\u2019est un habile patchwork d\u2019anciennes vid\u00e9os personnelles, de photographies d\u2019archives familiales et de sc\u00e8nes actuelles film\u00e9es par la r\u00e9alisatrice. Celle-ci ram\u00e8ne sa m\u00e8re \u00e0 Deir Anna, dans son village d\u2019origine situ\u00e9 aujourd\u2019hui en Isra\u00ebl. M\u00e8res et filles, pr\u00e9sentes ou aujourd\u2019hui disparues se rapprochent subrepticement au fil de ce travail m\u00e9moriel. Je suis \u00e9mue aux larmes lorsque Neemat retourne dans la maison familiale apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s de sa m\u00e8re et qu\u2019elle explique dans sa langue natale, \u00e0 sa fille r\u00e9alisatrice, \u00e0 quel point il est difficile \u00ab\u00a0d\u2019\u00eatre m\u00e8re dans l\u2019exil, sans sa m\u00e8re\u00a0\u00bb. Je pense \u00e0 toutes ces femmes partout dans le monde, pass\u00e9es, actuelles et \u00e0 venir, qui ont v\u00e9cu, vivent ou vivront la cruelle r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019exil. Le plus souvent forc\u00e9 et quelques fois voulu. Je pense \u00e0 leur r\u00e9silience et \u00e0 leur sororit\u00e9. Je pense \u00e0 Y. ma grand-m\u00e8re et \u00e0 M. ma m\u00e8re qui elles aussi l\u2019ont v\u00e9cu. Les paroles \u00e9mouvantes de Neemat apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s de sa m\u00e8re semble avoir d\u00e9finitivement p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 mon \u00e2me. Je songe qu\u2019il me faudra probablement un jour faire ce deuil et je ne saurais pas non plus comment me s\u00e9parer de ma m\u00e8re. Moi aussi, \u00e0 ce moment l\u00e0, je tournerai en rond dans un espace vide de sens. Pour me consoler, je convoque dans ma m\u00e9moire un autre extrait du documentaire et je sens soudain \u00e0 l\u2019instar de la narratrice, ma propre grand-m\u00e8re me picorait l\u2019avant-bras de ses doigts boudin\u00e9s pour me conter la m\u00eame histoire de petite poule.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>#2 \u00e0 ce stade de la nuit# 1- Recto \u00e0 ce stade de la nuit, je suis dans le train qui me conduira \u00e0 Venise. Le compartiment que j\u2019occupe me semble tr\u00e8s \u00e9troit. Nous sommes quatre et hormis leurs pr\u00e9noms, je ne connais pas encore les autres personnes qui voyageront avec moi. Les couchettes sont install\u00e9es en deux lits superpos\u00e9s <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-verso\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\"># Recto Verso#<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":704,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-188919","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/188919","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/704"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=188919"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/188919\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":189030,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/188919\/revisions\/189030"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=188919"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=188919"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=188919"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}