{"id":188936,"date":"2025-07-06T20:37:18","date_gmt":"2025-07-06T18:37:18","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188936"},"modified":"2025-07-06T21:17:59","modified_gmt":"2025-07-06T19:17:59","slug":"rectoverso-02-la-seconde-lecture","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-02-la-seconde-lecture\/","title":{"rendered":"#rectoverso #02 la seconde lecture"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-center\">RECTO<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, nous \u00e9tions seuls, la maison \u00e9tait vide, bient\u00f4t il ferait noir. N\u2019avait-elle pas conscience du danger de ces rencontres de hasard&nbsp;? Elle ne pouvait ignorer ce qu\u2019elle remuerait en nous avec cette aum\u00f4ne, le texte trop court, la journ\u00e9e tout enti\u00e8re engouffr\u00e9e dans la parenth\u00e8se du cr\u00e9puscule au dos de la derni\u00e8re maison avant le bois, avant l\u2019ab\u00eeme de la vall\u00e9e.<br>\u00e0 ce stade de la nuit, la rage qui na\u00eetrait de la frustration de ce bonheur si pur qu\u2019elle mettait presque \u00e0 la port\u00e9e de la main, elle la cherchait, l\u2019appelait, l\u2019organisait. Et sans doute, n\u2019\u00e9tait-ce pas elle en personne qui \u00e9tait assise \u00e0 quatre pas de moi, la nuque d\u00e9licate et le chignon lourd, une actrice, une amie\u2026 <br>\u00e0 ce stade de la nuit, cela n\u2019avait plus d\u2019importance, puisqu\u2019elle l\u2019avait choisie, envoy\u00e9e l\u00e0 pour reprendre tout \u00e0 peine donn\u00e9. <br>\u00e0 ce stade de la nuit, la col\u00e8re montait toujours et je me voyais debout, franchir les quelques m\u00e8tres qui nous s\u00e9paraient encore, exiger qu\u2019elle se retourn\u00e2t sans plus pouvoir contr\u00f4ler ma voix, empoigner finalement le dossier de la chaise o\u00f9 elle demeurait obstin\u00e9ment assise et le tirer vers moi, lire la mesure de mon exasp\u00e9ration sur le visage terrifi\u00e9 qui me fixerait enfin.<br>\u00e0 ce stade de la nuit, il ne resterait plus que le ridicule de ma conduite et la honte d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 pouss\u00e9 \u00e0 bout par une femme de dos, qui n\u2019avait en apparence rien fait d\u2019autre que lire \u00e0 mon intention quelques pages sur un bonheur si beau, si simple que les larmes m\u2019en baignaient les yeux. Et je ne voyais plus d\u2019autre moyen pour sortir de cette impasse que les coups, moi qui n\u2019avais jamais lev\u00e9 la main sur quiconque. \u00ab&nbsp;Encore&nbsp;?&nbsp;\u00bb demanda-t-elle, et ma voix supplia imm\u00e9diatement&nbsp;: oui, oui&#8230; s\u2019il vous pla\u00eet.<br>\u00e0 ce stade de la nuit, j\u2019\u00e9tais d\u2019un coup vid\u00e9 de toute passion contraire et les \u00e9toiles commen\u00e7aient \u00e0 pointer au ciel. Sa main glissa le long de la chaise jusqu\u2019\u00e0 un sac en bandouli\u00e8re, un sac de cuir, de femme, dont elle sortit un livre plus mince que le premier. Les bois, les murets, les arbres \u00e9taient si sombres qu\u2019ils d\u00e9coupaient une frise noire sur le lointain, une barri\u00e8re de papier. Au-del\u00e0, bien loin de nous, un monde en volumes existait encore. Dans la vall\u00e9e, les lumi\u00e8res des villes s\u2019\u00e9taient allum\u00e9es et elles baignaient le pied de la grande montagne profond\u00e9ment violette. Elle ne pourrait pas lire longuement dans l\u2019obscurit\u00e9 croissante, \u00e0 moins que les \u00e9toiles, \u00e0 moins que la lune\u2026 elle n\u2019avait pas seulement ouvert le livre que je redoutais la fin de la lecture.<br>\u00e0 ce stade de la nuit, comment pourrait-elle lire, lire pour moi, lire ces pages qu\u2019elle avait choisi au pr\u00e9alable ou peut-\u00eatre non, sur le moment, sur ce moment pour moi, avec son ciel trou\u00e9, le champ noir et le souvenir du soleil dans la chaleur du mur dans mon dos&nbsp;?<br>\u00e0 ce stade de la nuit, sentais qu\u2019il n\u2019y aurait pas de troisi\u00e8me chance. Je ne voyais pas comment trouver la force de repartir ensuite\u2026 Elle attendait, j\u2019aurais jur\u00e9 qu\u2019elle entendait chacune de mes craintes prendre forme et se disloquer vers la suivante. Je me mouchai \u00e0 nouveau et j\u2019essuyai les larmes et la sueur sur mon visage. Elle but longuement dans un verre identique \u00e0 celui que j\u2019avais trouv\u00e9 dans la cuisine \u00e0 mon arriv\u00e9e dans la maison. Le moment et la pi\u00e8ce me semblaient tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9s, mais l\u2019entendre boire me rafra\u00eechit et je me demandai&nbsp;: Que va-t-il advenir \u00e0 pr\u00e9sent&nbsp;? Elle commen\u00e7a la lecture et soit effet de la nuit tombante, soit volont\u00e9 de sa part, sa voix \u00e9tait plus sonore, plus <em>\u00e9paisse <\/em>et elle m\u2019environna d\u00e8s les premiers mots&nbsp;: <em>L\u00e0, les apr\u00e8s-midi de cong\u00e9, le plus souvent sous la pluie\u2026<\/em> Cela se passait l\u00e0, dans le bois tout proche, dans la gorge o\u00f9 la rivi\u00e8re amincie par l\u2019\u00e9t\u00e9 n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019un filet sans doute.<br>\u00e0 ce stade de la nuit, elle ramenait l\u2019automne. Le feu des sols rouges et orang\u00e9s \u00e9tait plus r\u00e9el que le scintillement des \u00e9toiles au-dessus de nos t\u00eates. Elle \u00e9grenait tous les mots du d\u00e9sir \u00e9perdu, des corps travaill\u00e9s comme le bois, de l\u2019attente plus ardente o\u00f9 je me sois trouv\u00e9. C\u2019\u00e9tait moi, l\u2019homme qui guettait la renarde. Personne ne m\u2019avait jamais si librement parl\u00e9 du d\u00e9sir. Confus\u00e9ment, je comprenais qu\u2019il ne s\u2019agissait pas d\u2019un d\u00e9sir <em>pour<\/em> moi, mais d\u2019un d\u00e9sir <em>par<\/em> moi. Elle ne cherchait rien, mais elle me trouvait \u00e0 chaque ligne, derri\u00e8re chaque arbre, \u00e0 chaque carrefour. Elle me trouvait comme je n\u2019avais jamais \u00e9t\u00e9 avec une femme, et rien dans l\u2019histoire qu\u2019elle lisait si distinctement ne ressemblait \u00e0 la mienne. Pourtant j\u2019\u00e9tais l\u2019homme qui guettait la renarde, la rousse s\u2019en retournant de chez son amant, dans la for\u00eat gorg\u00e9e d\u2019eau. La vie que j\u2019avais men\u00e9e jusqu\u2019ici n\u2019\u00e9tait qu\u2019un r\u00eave, celle qu\u2019elle lisait pour moi, la r\u00e9alit\u00e9.<br>\u00e0 ce stade de la nuit, j\u2019y voyais en moi comme en plein jour. Elle a arr\u00eat\u00e9 sa lecture apr\u00e8s que le chasseur a joui. L\u2019amour me d\u00e9bordait le c\u0153ur, dans la forme que je m\u00e9prisais le plus jusque-l\u00e0&nbsp;: la gratitude&nbsp;? La d\u00e9pendance&nbsp;? La reconnaissance&nbsp;? J\u2019ai dit merci. Deux fois. Rien n\u2019\u00e9tait plus nu que mes cordes vocales. Rien n\u2019\u00e9tait plus abras\u00e9 \u2014 le champ, peut-\u00eatre, dont il ne restait rien que l\u2019odeur br\u00fbl\u00e9e dans l\u2019obscurit\u00e9 chaude. Merci\u2026 merci. Je me suis lev\u00e9, j\u2019ai retravers\u00e9 la maison vide et j\u2019ai repris la route vers le village. Avant le virage qui la masquerait \u00e0 mon regard, il y avait un lampadaire isol\u00e9. Je m\u2019adossai et je distinguai sa silhouette dans le champ. Elle marchait vers l\u2019ab\u00eeme lumineux de la vall\u00e9e. Je m\u2019attendais \u00e0 la voir dispara\u00eetre dans l\u2019obscurit\u00e9, mais \u00e0 cette heure la lune la d\u00e9tourait sur le ciel violet. Elle marchait tout droit, dans sa robe claire, ses cheveux d\u00e9tach\u00e9s. Elle s\u2019arr\u00eata au bord du champ, leva lentement les bras et disparut dans un saut.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">VERSO<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade de la nuit, je devrais dormir. C\u2019est l\u2019hiver et il fait un froid de loup dans la chambre pour \u00e9tudiant o\u00f9 on m\u2019a log\u00e9. Certains de mes coll\u00e8gues sont encore en train de boire des bi\u00e8res dans le salon commun. Je les entends rire, je ne les rejoindrai pas. Je suis content qu\u2019ils soient l\u00e0. J\u2019ai fini par remarquer que ma concentration s\u2019am\u00e9liorait quand elle prend appui sur un bruit parasite. Je retourne dans le moment avec plus de facilit\u00e9. Je savais que la lectrice ne s\u2019\u00e9tait pas envol\u00e9e ni jet\u00e9e dans le vide. Si j\u2019\u00e9tais rest\u00e9 quelques jours l\u00e0-bas, je l\u2019aurais s\u00fbrement recrois\u00e9e dans un bar avec les festivaliers, \u00e0 un concert, au march\u00e9. Mais quand elle a lev\u00e9 les bras, si lentement qu\u2019on aurait cru des ailes, mon c\u0153ur s\u2019est arr\u00eat\u00e9 de battre dans ma poitrine. Je savais et pourtant je croyais. J\u2019imagine que c\u2019est cela, avoir la foi. Je n\u2019ai pas couru vers le champ pour v\u00e9rifier, je n\u2019ai pas attendu pour la voir ressurgir. Cette cr\u00e9ature-l\u00e0 \u00e9tait toute \u00e0 moi si je partais sans d\u00e9lai, alors j\u2019ai march\u00e9 vers le village et puis vers la ville o\u00f9 je suis arriv\u00e9 au matin et j\u2019ai pris un train pour rentrer chez moi. Deux voies se dessinent et s\u2019excluent. Je peux me rappeler \u00e0 ce qui m\u2019a travers\u00e9 pendant la premi\u00e8re lecture et la seconde. J\u2019ai l\u2019impression de rencontrer un parfait inconnu chaque fois que je cligne des yeux et que reviennent certains des mots qu\u2019elle a lus pour moi, l\u2019image de son dos et de la montagne. (\u2026) Mais \u00e0 un certain stade de la nuit, je peux vivre ce qui nous est arriv\u00e9 ensuite, ce qui nous serait arriv\u00e9 ensuite, direz-vous. Et celui que je suis quand je marche vers elle des nuits enti\u00e8res, m\u2019est, lui, parfaitement familier.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Confus\u00e9ment, je comprenais qu\u2019il ne s\u2019agissait pas d\u2019un d\u00e9sir pour moi, mais d\u2019un d\u00e9sir par moi. 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