{"id":18894,"date":"2019-11-19T20:33:42","date_gmt":"2019-11-19T19:33:42","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=18894"},"modified":"2019-11-19T20:35:20","modified_gmt":"2019-11-19T19:35:20","slug":"signes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/signes\/","title":{"rendered":"Signes"},"content":{"rendered":"<p>La porte claque derri\u00e8re elle qui avance d\u00e9j\u00e0 dans la rue. Regard en arri\u00e8re. Comme toujours. R\u00e9flexe, inscrit en elle depuis la petite enfance. Regard vers le haut, premier \u00e9tage, vers la petite fen\u00eatre lat\u00e9rale du bow-window, cette saillie sur la rue lieu strat\u00e9gique pour voir observer surveiller les passages entr\u00e9es sorties de la maison. Elle devine la silhouette derri\u00e8re cette fen\u00eatre haute \u00e9troite aux doubles vitres doubles battants. Elle devine le bras qui se l\u00e8ve, la main qui bouge, fait signe, je t\u2019ai vu au revoir \u00e0 tr\u00e8s vite. Tradition familiale, transmise \u00e0 la jeune g\u00e9n\u00e9ration, on ne part jamais sans se retourner. Il y a toujours une silhouette derri\u00e8re la vitre, protectrice, surveillante, r\u00eaveuse, encourageante autant que nostalgique. Ultime adieu avant le retour dans l\u2019heure journ\u00e9e soir\u00e9e ou bien plus tard dans le temps. La main bouge, les yeux suivent, le c\u0153ur aussi. Tu ne seras jamais seule, je suis avec toi, l\u2019esprit de famille est avec toi, peut-\u00eatre bien m\u00eame Dieu. Parfois elle s\u2019impatiente, autre chose \u00e0 faire \u00e0 penser, les copains attendent, je suis en retard, je dois courir, n\u2019emp\u00eache quand elle a oubli\u00e9 de se retourner, de lever la main, de jeter un dernier regard, elle revient sur ses pas, elle rectifie, la main en drapeau au vent je suis l\u00e0, elle la voit, la silhouette qui s\u2019est attard\u00e9e \u00e0 la vitre, plein d\u2019espoir, l\u2019\u0153il vif ou fatigu\u00e9, mais fid\u00e8le au poste. L\u2019\u00e9t\u00e9, la fen\u00eatre s\u2019ouvre en grin\u00e7ant, sa m\u00e8re se penche, la t\u00eate d\u00e9passe, une \u00e9paule s\u2019avance, les mains sont volubiles papillon colibri, gaies ou tristes, le soleil rentre \u00e9claire le visage souriant content. Et elle, en bas, plisse les yeux, rabat le bord de son chapeau, se couvre le front d\u2019une main pos\u00e9e en pare-soleil, elle a chaud respire la poussi\u00e8re tourbillonnante de la rue calme tranquille, peu de voitures, parfois des chevaux qui passent en hennissant, en colonne, les cavaliers bien droits sur la selle, les bottes coinc\u00e9es dans les \u00e9triers, \u00e7a sent l\u2019\u00e9curie on se croirait \u00e0 la campagne, mais on est en plein centre-ville, il faut qu\u2019elle y aille, press\u00e9e, va rater son tram son bus. L\u2019hiver, la neige tombe \u00e0 gros flocons, rideau blanc qui voile la rue, mais la fen\u00eatre est l\u00e0, la silhouette en ombre derri\u00e8re la vitre, petit signe de la main en sautillant, les bottes dans la neige \u00e9paisse, grands pas de sept lieues pour courir vers le tram qui tinte au coin de l\u2019avenue. Tradition. Les signes ext\u00e9rieurs peuvent changer, la c\u00e9r\u00e9monie reste la m\u00eame. Par tous les temps. Par tous les \u00e2ges. Pour toute la famille. En partant \u00e0 pied, \u00e0 v\u00e9lo, en montant en voiture. La m\u00e8re veille du haut de sa fen\u00eatre. Scrute des yeux, imprime ses visions. De la rue, on la voit, on la devine, derri\u00e8re la vitre, dans son coin de couture, rangeant ses aiguilles, ses tissus, ses laines, caressant le grand piano pouss\u00e9 dans l\u2019angle qui ne sert plus qu\u2019\u00e0 supporter des fleurs en vases et en pots, entassant photos et livres, pendant qu\u2019\u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur le monde s\u2019agite. A l\u2019int\u00e9rieur, la m\u00e8re r\u00e8gne sur son domaine. Agence, r\u00e8gle, g\u00e8re les horaires et les journ\u00e9es. Ses yeux gris ne laissent rien passer. Des yeux de dompteur qui distillent discipline et amour. Qui ma\u00eetrisent les petits d\u2019un seul battement de cil. Des yeux qui parlent, rient, questionnent. Qui sourient \u00e0 la vie. Ces yeux qui s\u2019\u00e9moussent avec le temps. Ternissent. Perdent leur force. Comme les jambes. Le corps tout entier soudain accuse sa faiblesse. Bient\u00f4t elle ne sera plus \u00e0 la fen\u00eatre, elle sera terrass\u00e9e couch\u00e9e dans un lit m\u00e9dicalis\u00e9, tubes d&rsquo;acier et matelas blanc. Immobile. Seuls les yeux gris angoiss\u00e9s continuent \u00e0 vivre dans ce visage \u00e9maci\u00e9, dans ce corps squelettique. Interrogeant douloureusement. Seuls les yeux bougent encore, suivent les gestes des soignants, les caresses des proches. Disparues la force, l\u2019assurance d\u2019avoir raison, de faire comme il faut. Perdue la ma\u00eetrise de la vie, la sienne et celle des autres, de ceux qu\u2019elle aime, qu\u2019elle veut rendre heureux \u00e0 tout prix. Doute, appr\u00e9hension. Peur de g\u00eaner, de peser trop lourd dans la vie de famille. R\u00e9signation. Abandon. D\u00e9mission. Si Dieu le veut\u2026les yeux se fermeront. La fin. Le n\u00e9ant.<br \/>\nA la fen\u00eatre, une autre silhouette veillera sur les adieux, d\u2019autres yeux r\u00e9pondront aux signes de la main. Ailleurs, derri\u00e8re d\u2019autres fen\u00eatres, d\u2019autres portes, la tradition continue. La famille a tenu \u00e0 transmettre le flambeau, enfants, petits-enfants se retourneront avant de partir, regard souriant, main lev\u00e9e joyeusement agit\u00e9e dans l\u2019air au revoir \u00e0 bient\u00f4t \u00e0 tr\u00e8s vite.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La porte claque derri\u00e8re elle qui avance d\u00e9j\u00e0 dans la rue. Regard en arri\u00e8re. Comme toujours. R\u00e9flexe, inscrit en elle depuis la petite enfance. Regard vers le haut, premier \u00e9tage, vers la petite fen\u00eatre lat\u00e9rale du bow-window, cette saillie sur la rue lieu strat\u00e9gique pour voir observer surveiller les passages entr\u00e9es sorties de la maison. 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