{"id":188971,"date":"2025-07-06T23:15:16","date_gmt":"2025-07-06T21:15:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188971"},"modified":"2025-07-06T23:16:31","modified_gmt":"2025-07-06T21:16:31","slug":"rectoverso-02-nuit-chaude","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-02-nuit-chaude\/","title":{"rendered":"rectoverso #02 |\u00a0nuit chaude"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 r\u00e9veill\u00e9 par des voix d\u2019hommes dans la rue.Il faisait chaud, je dormais la fen\u00eatre grande ouverte. Ils ne parlaient pas fort mais leur mani\u00e8re de chuchoter crevait le silence. Ils parlaient en espagnol. Des Mexicains je me suis dit. Je ne parle pas espagnol mais dans le noir, \u00e0 travers leurs chuchotements, j\u2019ai vu le Mexique, peut-\u00eatre par \u00e9limination. J\u2019en entends souvent des Espagnols. J\u2019habite \u00e0 un peu plus de deux heures de l\u2019Espagne. Je ne vous l\u2019ai pas dit mais \u00e0 cette heure-l\u00e0, les lampadaires sont \u00e9teints, c\u2019est un truc du Maire, entre 1h et 5h il \u00e9teint tout, pour faire des \u00e9conomies. Je ne sais pas si c\u2019est \u00e7a, mais dans le noir, franchement, on entend vraiment chuchoter. C\u2019est sans doute pas \u00e7a qui m\u2019a r\u00e9veill\u00e9 mais une fois que je les ai entendus, j\u2019ai pas pu m\u2019endormir tout de suite. Je me demandais ce que faisaient des Mexicains chez nous, \u00e0 cette heure, \u00e0 ce stade de la nuit o\u00f9 la ville est morte. Peut-\u00eatre que je r\u00eavais.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je suis sur mon laptop. Je fais des mises \u00e0 jour sur le blog. Je traduis. Maintenant, j\u2019\u00e9cris directement en fran\u00e7ais. Je traduis en espagnol apr\u00e8s, pour mes followers de l\u00e0-bas, au Mexique, au Chili, en \u00c9quateur, et Argentine\u2026 et \u00e0 La Paz, bien s\u00fbr. Enfin, je ne traduis pas vraiment, j\u2019\u00e9cris \u00e0 nouveau, directement en espagnol, autrement. Parfois, je fais carr\u00e9ment un autre texte. Il fait chaud. Chaleur tropicale. Je ne suis pas en sueur, je d\u00e9gouline, \u00e0 poil sur mon fauteuil, \u00e0 essayer de ne pas tremper le clavier, gardant la t\u00eate en retrait pour que les gouttes qui tombent du nez ou du menton tombent pas sur l\u2019ordi, je m\u2019essuie les doigts r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 la serviette pos\u00e9e devant moi, avec des envies de meurtres contre ces pelotudos, ces climabrutis qui disent que c\u2019est l\u2019\u00e9t\u00e9 et que l\u2019\u00e9t\u00e9 il fait chaud, j\u2019ai envie de leur faire bouffer leurs couilles, de leur prendre la temp\u00e9rature avec une clope apr\u00e8s avoir tir\u00e9 dessus, pour qu\u2019ils fassent la diff\u00e9rence entre un thermom\u00e8tre et la chaleur qu\u2019il mesure<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, j\u2019\u00e9tais seul comme souvent, je me suis ouvert une Alaryk, une brune \u00e9paisse avec les degr\u00e9s qu\u2019il faut \u00e0 cette heure pour ne pas chialer. Je pensais \u00e0 elle, qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait encore mise dans la merde, qu\u2019il allait falloir que j\u2019y aille, qu\u2019elle me soule plus que la bi\u00e8re, et pourtant j\u2019en descends.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, j\u2019\u00e9crivais comme toutes les nuits depuis la mort de mon mari. Une heure, deux heures avant d\u2019aller me coucher, tard. Il fait chaud. Par la fen\u00eatre ouverte, j\u2019entendais passer les scooters, quelques voitures, puis plus rien. Les lampadaires se sont \u00e9teints. J\u2019ai \u00e9crit encore un peu (c\u2019est ce que je me dis, \u00e9cris encore un peu, parle-lui, ne le laisse pas tout seul). \u00c0 un moment, j\u2019ai eu l\u2019impression que deux hommes chuchotaient en espagnol. Il m\u2019a sembl\u00e9 reconna\u00eetre l\u2019accent du Sonora. Il m\u2019a sembl\u00e9 que les chuchotements sortaient de ce que j\u2019\u00e9crivais.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je regardais le port depuis le balcon. Il faisait trop chaud pour dormir. J\u2019ai allum\u00e9 une clope. Les lampadaires \u00e9taient \u00e9teints. J\u2019ai vu marcher deux gars sur les quais en face. Je ne sais pas s\u2019ils m\u2019ont vu. Depuis que la lumi\u00e8re est coup\u00e9 la nuit, on ne voit pas grand-chose quand il n\u2019y a pas de lune. Elle \u00e9tait dans son dernier croissant. Je m\u2019en souviens parce que j\u2019ai essay\u00e9 de faire une photo, je la trouvais belle au-dessus du phare. Mais \u00e7a faisait juste une tache de lumi\u00e8re. C\u2019\u00e9tait flou. Je n\u2019ai pas gard\u00e9 les images.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, on baisait. C\u2019\u00e9tait torride. Dans tous les sens du terme. Je trouvais qu\u2019elle faisait trop de bruit. J\u2019avais un peu honte. Mais c\u2019\u00e9tait bon, nos peaux tremp\u00e9es coll\u00e9es l\u2019une \u00e0 l\u2019autre, les corps qui tournaient, se retournaient, qui s\u2019emp\u00eatraient. C\u2019\u00e9tait quelques semaines apr\u00e8s l\u2019avoir rencontr\u00e9e et je crois que c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu\u2019elle venait chez moi. L\u2019air circulait \u00e0 peine dans la chambre noire, aucune lumi\u00e8re ne venait de la rue ni de la lune. Nos corps se trouvaient les yeux ferm\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je buvais un caf\u00e9. J\u2019allais bient\u00f4t pr\u00e9parer ma barque, charger les filets. J\u2019entendais un couple baiser pas loin. J\u2019\u00e9tais content pour eux. Bient\u00f4t, je serai sur l\u2019eau, seul, avec mon Thermos et mon m\u00e9got, tra\u00e7ant vers le levant.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, j\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 l\u2019Ukraine et \u00e0 Gaza, et \u00e0 Lampedusa dont on ne parle plus, je me suis dit que sans doute, alors que j\u2019\u00e9tais \u00e9veill\u00e9e ici, \u00e0 me plaindre de la chaleur et des moustiques (surtout des moustiques), d\u2019autres, l\u00e0-bas, ne dormaient pas non plus \u00e0 cause de la peur et du bruit des bombes et parce que ce n\u2019est pas facile de trouver le sommeil dans les couloirs du m\u00e9tro ou sous une tente \u00e0 m\u00eame le sol.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, j\u2019ai entendu une barque partir poser ses filets, c\u2019est l\u2019heure \u00e0 laquelle je fais des insomnies, pratiquement chaque nuit. Je ne regarde pas l\u2019heure mais je sais \u00e0 peu pr\u00e8s. C\u2019est pas toujours que j\u2019entends les barques. L\u00e0, il \u00e9tait un peu t\u00f4t, peut-\u00eatre pour \u00e9viter la chaleur. D\u2019habitude, je reste dans le noir \u00e0 penser intens\u00e9ment \u00e0 elle qui dort \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s mais cette fois-ci je suis all\u00e9e \u00e0 la fen\u00eatre, j\u2019avais besoin d\u2019air.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis \u00e0 Paris pour plusieurs jours dans un h\u00f4tel du 12\u00e8. Pour une fois, je n\u2019ai rien \u00e0 faire, pas de pr\u00e9paration \u00e0 boucler en urgence, pas d\u2019ajustement du contenu d\u2019une formation, pas de papier en retard \u00e0 rendre, de correction \u00e0 finir, de relectures promises et toujours repouss\u00e9es. Rien. Demain matin, il fera jour. L\u00e0, je suis dans mon h\u00f4tel, seul, l\u2019ordinateur dans le sac \u00e0 dos que je ne veux pas sortir. Je ne sais pas ce qui m\u2019arrive. Moi qui suis toujours connect\u00e9 \u00e0 tout et \u00e0 tous, j\u2019ai mis mon t\u00e9l\u00e9phone sur mode avion. J\u2019ai retir\u00e9 mes chaussures, mon tee-shirt, ouvert la fen\u00eatre. Je ne veux pas de clim. Je suis allong\u00e9 sur le lit \u00e0 regarder devant moi un t\u00e9l\u00e9viseur \u00e0 \u00e9cran plat fix\u00e9 au mur. Petit \u00e9cran noir et qui le restera. J\u2019ai oubli\u00e9 ce que \u00e7a faisait d\u2019allumer la t\u00e9l\u00e9 et de la regarder ainsi, depuis son lit. Rester enferm\u00e9 alors que je suis \u00e0 Paris m\u2019oppresse. Je prends une douche, enfile un tee-shirt propre, prends ma besace avec un carnet et un bouquin et je sors. Je prends la ligne 6 \u00e0 Daumesnil, changement place d\u2019Italie, la 7 jusqu\u2019\u00e0 Jussieu. J\u2019h\u00e9site entre le jardin des plantes et le quartier latin. Jardin des plantes. J\u2019entre par le coin, je m\u2019assied sur un banc, je regarde passer passantes et passants, je scanne les corps, vois les cicatrices invisibles et les joies \u00e9ph\u00e9m\u00e8res. J\u2019essaie de lire, n\u2019y arrive pas. Je quitte le jardin des plantes que j\u2019adore (souvenirs d\u2019enfance). Je remonte la rue Lac\u00e9p\u00e8de, redescends la rue Mouffetard, viennent des souvenirs, flous, quelques images. Arriv\u00e9 en bas, je m\u2019arr\u00eate devant la librairie, je prends en photo le MiSSTic, \u00ab&nbsp;on n\u2019est jamais mieux asservi que par soi-m\u00eame&nbsp;\u00bb. Je me dis que \u00e7a me va bien. Je n\u2019entre pas dans la librairie. Je regarde les vitrines, je ressens comme une phobie. J\u2019h\u00e9site \u00e0 me poser \u00e0 la terrasse de la Bourgogne (souvenirs) mais je continue. Rue Quenu, rue Broca, sans id\u00e9e, sans destination. Je prends quelques photos des peintures de la tr\u00e9mie de la rue Broca, sous le boulevard Port-Royal. Je prends les escaliers. Je sais maintenant o\u00f9 je vais aller. Un regard moderne, rue git-le-coeur. J\u2019arrive jardin du Luxembourg. Souvenirs. Descente de Saint-Michel. Souvenirs. Place de La Sorbonne. Souvenirs. Je descends Saint-Michel. Souvenirs, souvenirs, souvenirs. J\u2019ai envie de courir, envie de pleurer, je me vois dans une sc\u00e8ne de film triste. Rue Saint-Andr\u00e9-des Arts, je passe devant le cin\u00e9ma. On y joue&nbsp;<em>M der M\u00fcrder<\/em>&nbsp;de Fritz Lang (souvenirs de ma classe de quatri\u00e8me) dans une version r\u00e9nov\u00e9e. Je ne vais pas jusqu\u2019\u00e0 Un regard moderne (souvenirs joyeux, souvenirs tristes, souvenirs forts). J\u2019entre dans le cin\u00e9ma, je prends une place. La salle est fra\u00eeche, Je suis en sueur. Je n\u2019ai pas bu depuis que je suis parti de l\u2019h\u00f4tel. \u00c0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 je picolais, j\u2019aurais fait quelques haltes au zinc ou en terrasse. Et j\u2019aurais rat\u00e9 la s\u00e9ance. Mais je ne l\u2019aurais sans doute pas su car si j\u2019avais picol\u00e9, j\u2019aurais chang\u00e9 les plans que je n\u2019avais pas, j\u2019aurais \u00e9tir\u00e9 le temps, j\u2019aurais peut-\u00eatre parl\u00e9 \u00e0 des gens. Dans la salle du cin\u00e9ma de la rue Saint-Andr\u00e9 des Arts, nous ne sommes que quelques uns. Malgr\u00e9 mon \u00e2ge, je dois \u00eatre l\u2019un des plus jeunes, \u00e0 l\u2019exception des deux jeunes femmes qui doivent \u00e9tudier aux Beaux-Arts, \u00e0 deux pas. Le film n\u2019a pas commenc\u00e9. Je vois d\u00e9j\u00e0 Peter Lorre, magistral, je vois l\u2019aveugle qui suit l\u2019homme qui siffle \u00ab&nbsp;Dans l&rsquo;antre du roi de la montagne&nbsp;\u00bb d\u2019Edvard Grieg. Je vois la sc\u00e8ne finale. Comme je la vois et la revois depuis que je l\u2019ai vue pour la premi\u00e8re fois. \u00ab&nbsp;Ich kann nichts daf\u00fcr&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Ich kann nichts daf\u00fcr&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Ich kann nichts daf\u00fcr&nbsp;\u00bb. Je n\u2019ai jamais aim\u00e9 les tribunaux populaires.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00e0 ce stade de la nuit, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 r\u00e9veill\u00e9 par des voix d\u2019hommes dans la rue.Il faisait chaud, je dormais la fen\u00eatre grande ouverte. Ils ne parlaient pas fort mais leur mani\u00e8re de chuchoter crevait le silence. Ils parlaient en espagnol. Des Mexicains je me suis dit. 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