{"id":188975,"date":"2025-07-06T23:51:40","date_gmt":"2025-07-06T21:51:40","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=188975"},"modified":"2025-07-06T23:51:40","modified_gmt":"2025-07-06T21:51:40","slug":"rectoverso-02-souffles-de-femmes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-02-souffles-de-femmes\/","title":{"rendered":"#rectoverso #02 \/ Souffles de femmes"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-large-font-size\">Recto<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit je r\u00e9alise que je n\u2019ai aucune photo de lui et je sens mon coeur se trouer. Je regarde ce coussin affaiss\u00e9 sur lequel il s\u2019allongeait toujours pour regarder les cimes de l\u2019arbre du parc en face et j\u2019y devine l\u2019ombre de sa silhouette. Entre la table basse jamais d\u00e9barrass\u00e9e et la lampe blafarde, avec la fum\u00e9e grise du cendrier au sol. Je m\u2019installe avec maladresse sur le coussin, entre les cartons mal ferm\u00e9s du d\u00e9m\u00e9nagement, et je prends la pose. Sa pose. Ma respiration entre dans la sienne.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit l\u2019horloge \u00e9tire le temps. Il ne rentrera pas. Il faut que je puisse sortir sans que personne ne me remarque. Je prends une bouteille de lait dans le frigidaire et je la fais n\u00e9gligemment d\u00e9passer de mon sac. Personne ne soup\u00e7onne jamais une femme qui sort acheter du lait la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit l\u2019atmosph\u00e8re est parfaite pour tirer le tarot. Les cartes sont pos\u00e9es sur le tapis oriental, le verre de vin s\u2019y refl\u00e8te. Elles attendent. Et moi j\u2019attends. Est-ce que quelque chose m\u2019attend encore ? Si je retourne la carte et qu\u2019elle est vide ? Ne serait-ce pas pire que la Mort ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit je m\u2019habille pour sortir mais je r\u00e9alise que je suis d\u00e9j\u00e0 sur le palier. Le lait dans mon sac est ti\u00e8de. Je crois qu\u2019il y a un homme dans l\u2019appartement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit on devrait dormir depuis longtemps. Dans le salon, on entend les battements de la comtoise. Elle va bient\u00f4t sonner trois heures, elle prend son souffle pour sonner trois heures. Les pieds froids sous la couverture, je lui chuchote \u201chey\u2026 tu dors ?&#8230; tu dors ?\u201d et \u00e7a nous fait pouffer de rire. Tout doucement.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, j\u2019ai les cuisses collantes de sang et aucun lieu o\u00f9 aller acheter des protections. Mon corps a toujours le besoin de me rappeler que je suis femme. Sur la cuvette froide des toilettes, je glisse mes doigts entre mes cuisses et je les remonte, gluant, jusqu\u2019\u00e0 mes joues. J\u2019y trace deux traits. Guerri\u00e8re. Sorci\u00e8re. Sous la bu\u00e9e du miroir, mon reflet ressemble \u00e0 une femme que je ne suis pas encore.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit quelqu\u2019un frappe \u00e0 la porte. Maman n\u2019est pas l\u00e0, je ne sais pas si j\u2019ai le droit d\u2019ouvrir. Je n\u2019attends personne. Maman n\u2019attend personne. Je mets la t\u00eate sous la couverture. \u00c7a frappe de nouveau. Je demande qui est l\u00e0 mais ma voix reste coinc\u00e9e dans le couloir. \u00c7a frappe une troisi\u00e8me fois. Comme dans les contes. Derri\u00e8re la porte, il y a un homme qui parle une langue que je ne comprends pas. \u00c7a a l\u2019air de le surprendre, bien plus que de ne pas trouver maman.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, en ouvrant un livre pour m\u2019aider \u00e0 dormir, j\u2019y trouve une note corn\u00e9e. Juste une phrase. C\u2019est mon \u00e9criture. Mon \u00e9criture d\u2019enfant. Je regarde la porte comme si j\u2019allais me voir entrer.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit je fouille les vieux coffres du grenier. L\u2019ampoule \u00e9claire mal et le reste de la maison dort. Les maisons r\u00e9v\u00e8lent toujours leurs secrets la nuit. Dans les formes qu\u2019on devine dans le silence. Il y a des vieux papiers dont l\u2019encre s\u2019est effac\u00e9e. Et une photo, mal prise, d\u2019une femme affal\u00e9e dans un vieux coussin, dans un salon tout en carton. Elle regarde l\u2019appareil et je ne comprends pas comment ma fille peut d\u00e9j\u00e0 \u00eatre plus \u00e2g\u00e9e que moi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size\">Verso<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis sortie, dans ma robe en satin orange, celle qui fait tourner les t\u00eates, les cheveux relev\u00e9s et je crois que j\u2019ai mis trop d\u2019eau de jasmin parce que je n\u2019ai plus d\u2019odorat \u00e0 cause de mes allergies et quand je suis arriv\u00e9e au caf\u00e9 j\u2019ai vu qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0 et j\u2019ai compris qu\u2019il ne viendrait pas. Alors pour ne pas avoir \u00e0 faire demi-tour devant les hommes qui me regardaient, je suis entr\u00e9e dans le cin\u00e9ma et j\u2019ai pris un billet au hasard. On aurait dit un tableau \u00e0 qui le diable avait insuffl\u00e9 la vie. L\u2019histoire d\u2019une femme polonaise dont la beaut\u00e9 rend fou tout un village. J\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de ne pas lire les sous-titres et de ne rien comprendre d\u2019autre que les chairs \u00e0 l\u2019\u00e9cran. En sortant du cin\u00e9ma il m\u2019a appel\u00e9 mais \u00e7a ne m\u2019int\u00e9ressait plus. Nous souffrons trop.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Recto \u00e0 ce stade de la nuit je r\u00e9alise que je n\u2019ai aucune photo de lui et je sens mon coeur se trouer. Je regarde ce coussin affaiss\u00e9 sur lequel il s\u2019allongeait toujours pour regarder les cimes de l\u2019arbre du parc en face et j\u2019y devine l\u2019ombre de sa silhouette. 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