{"id":189004,"date":"2025-07-07T06:03:58","date_gmt":"2025-07-07T04:03:58","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=189004"},"modified":"2025-08-10T15:43:24","modified_gmt":"2025-08-10T13:43:24","slug":"rectoverso-02-tendre-est-la-nuit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-02-tendre-est-la-nuit\/","title":{"rendered":"#rectoverso #02 | Tendre est la nuit"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">RECTO<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00e0 ce stade de la nuit, je sommeille sous ma vigne vierge, l\u2019\u00e9paisseur de mes murs m\u2019offre de la fra\u00eecheur. Mon cr\u00e9pit ocre lav\u00e9, ma lourde porte close, en haut de l\u2019\u00e9l\u00e9gante vol\u00e9e de marches de mon perron, mes jalousies entreba\u00eell\u00e9es, comme par pudeur, derri\u00e8re les balcons ventrus de fer forg\u00e9 de mon premier \u00e9tage, me conf\u00e8rent respectabilit\u00e9 et inviolabilit\u00e9. Ce que j\u2019ai perdu en splendeur, je l\u2019ai gagn\u00e9 en autorit\u00e9 et noblesse. \u00c0 tous les convives de ce soir, j\u2019affirme&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tout va bien, tout perdure.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00e0 ce stade de la nuit, alors que je me dirige vers ma maison, avec l\u2019id\u00e9e d\u2019aller me coucher, je me dis que j\u2019ai bien fait de demander \u00e0 mon neveu de revenir de New York. Je sais que, Eug\u00e9nie, ma femme, \u00e9tait oppos\u00e9e \u00e0 cette id\u00e9e mais, pour une fois, je suis pass\u00e9 outre ses craintes et ses j\u00e9r\u00e9miades. Je suis vieux \u00e0 pr\u00e9sent et je dois penser \u00e0 ma succession. \u00c9tienne est le seul de mes descendants capable de faire perdurer cette maison de famille, le seul qui s\u2019int\u00e9resse \u00e0 l\u2019agriculture, le seul qui allie go\u00fbt et comp\u00e9tence. De plus, je connais son attachement \u00e0 notre terre. La soir\u00e9e s\u2019est bien pass\u00e9e, le repas \u00e9tait d\u00e9licieux. Ja vais aller dire bonsoir \u00e0 Ida et la complimenter sur ses grillades au feu de bois et ses croquettes au fromage. Ses croquettes\u00a0! Incomparables\u00a0! \u00c9tienne a eu les larmes aux yeux quand il a vu arriver le plat.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00e0 ce stade de la nuit, je jouis enfin d\u2019un peu de mieux \u00eatre. Ce n\u2019est pas rigolo d\u2019avoir un poil aussi \u00e9pais par ces temps de canicule. Ma maitresse,\u00a0 la vieille Eug\u00e9nie, se plaint que je pue. Pourtant je vais me baigner chaque jour dans la rivi\u00e8re. Les labradors aiment l\u2019eau. Lorsque je suis sous la table dehors, on me laisse tranquille, mais dans la maison on me chasse des pi\u00e8ces \u00e0 vivre pour me cantonner dans la souillarde. Remarquez, je n\u2019y suis pas mal, le vieux carrelage de terre cuite est frais, mais que voulez-vous je manque de compagnie. Ah, ce n\u2019est pas dr\u00f4le d\u2019\u00eatre un vieux chien\u00a0! Il y avait une nouvelle personne autour de la table ce soir, un homme jeune et sympathique qui m\u2019a caress\u00e9 en m\u2019appelant par mon nom. Il le connaissait\u00a0? Facile, tous les chiens de cette famille s\u2019appelent depuis toujours Rocco. Je peux vous faire une confidence\u00a0? Ce monsieur, et bien, il faisait du pied sous la table \u00e0 Rosalie, la fille de mes ma\u00eetres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00e0 ce stade de la nuit, je fais la vaisselle. C\u2019est mon r\u00f4le. Les travaux domestiques routiniers laissent l\u2019esprit libre, alors je pense. Quel bonheur qu\u2019\u00c9tienne soit revenu d\u2019Am\u00e9rique\u00a0! Il m\u2019a serr\u00e9e sur son c\u0153ur en disant \u00ab\u00a0Ida, Ida\u00a0\u00bb d\u2019une voix tremblotante. Moi aussi, j\u2019\u00e9tais boulevers\u00e9e en retrouvant l\u2019empreinte de son grand corps sur ma poitrine Son odeur n\u2019a pas chang\u00e9. Il faut dire que c\u2019est moi qui l\u2019ai \u00e9lev\u00e9 ce petit, en m\u00eame temps que Rosalie. Il avait cinq ans lorsque ses parents sont morts dans un accident d\u2019avion. C\u2019\u00e9tait son p\u00e8re, Henri, qui pilotait. Le parrain d\u2019\u00c9tienne, qui \u00e9tait aussi \u00e0 bord pour cette promenade a\u00e9rienne, est mort aussi. Quelle trag\u00e9die\u00a0! Si petit et plus de parents, m\u00eame pas un parrain\u00a0! Monsieur Charles et Madame Eug\u00e9nie l\u2019ont recueilli. Ils ont pris soin de lui comme ils l\u2019auraient fait d\u2019un fils. \u00c9tienne est devenu le grand fr\u00e8re de Rosalie. Jusqu\u2019\u00e0 ce que leurs jeux d\u2019enfants soient devenus des jeux de grands et que le scandale arrive\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00e0 ce stade de la nuit, je lutte contre le sommeil. Je dois pourtant monter la garde. J\u2019entends le moteur de la voiture de nos cousins dans la cour de la ferme. Dans une minute, ils seront partis. Ne demeurent autour de la table qu\u2019\u00c9tienne et Rosalie. Il faut les surveiller ces deux-l\u00e0&nbsp;! Il ne faudrait pas que, vingt ans plus tard, leur idylle renaisse. J\u2019ai bien sugg\u00e9r\u00e9 \u00e0 ma fille d\u2019aller se coucher. Mais, d\u00e9sormais, les enfants n\u2019ont plus le respect de leurs parents. Pour toute r\u00e9ponse, Rosalie a pris une cigarette qu\u2019elle a allum\u00e9 \u00e0 une bougie du cand\u00e9labre, au rique de se br\u00fbler les cheveux. Elle sait pourtant que l\u2019odeur tu tabac m\u2019incommode. J\u2019ai chaud, cette robe noire en faille de soie est trop ferm\u00e9e pour la saison. De plus, elle me serre au corsage et \u00e0 la taille. Il fallait pourtant la mettre \u00ab&nbsp;pour honorer le retour de mon neveu pr\u00e9f\u00e9r\u00e9&nbsp;\u00bb, m\u2019a dit Charles. Comme si ce gar\u00e7on, la honte de la famille, le m\u00e9ritait&nbsp;! Mes yeux me piquent et voil\u00e0 que je baille. Je ne tiendrai plus longtemps, j\u2019agite ma clochette de table&nbsp;et j\u2019appelle&nbsp;\u00ab&nbsp;Narcisse, Narcisse, soyez gentil de\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00e0 ce stade de la nuit, je viens d\u2019entendre Madame. J\u2019\u00e9tais occup\u00e9 \u00e0 nettoyer l\u2019\u00e2tre de la chemin\u00e9e, pendant que ma femme faisait ses rangements. Toute seule\u00a0; elle ne veut pas que je l\u2019aide, elle dit que c\u2019est son affaire. Je ne la contrarie pas, \u00a0trop peur qu\u2019elle bougonne pendant des heures. Je me dirige vers le gros platane sous lequel la table du diner a \u00e9t\u00e9 dress\u00e9e, pr\u00eat \u00e0 satisfaire Madame Eug\u00e9nie. Les graviers crissent sous mes chaussures, une brise l\u00e9g\u00e8re fait murmurer les feuilles des arbres, et se faufile sous ma chemise. Les grenouilles du bassin coassent d\u2019amour. Le jasmin de l\u2019all\u00e9e embaume. C\u2019est frais, c\u2019est bon. La lune, presque pleine, s\u2019est perch\u00e9e sur le toit du vieux moulin \u00e0 vent, tout en haut du coteau. Elle semble contente, elle aussi\u00a0: \u00c9tienne est revenu ! Quand j\u2019ai apport\u00e9 le fromage, il m\u2019a demand\u00e9 une bouteille de son bordeaux pr\u00e9f\u00e9r\u00e9. Monsieur Charles a dit qu\u2019il n\u2019y en avait plus. Il y en avait\u00a0! Durant toutes ces ann\u00e9es, j\u2019en avais cach\u00e9 une bouteille dans un coin de la cave. M\u00eame que Monsieur Charles m\u2019en a offert un verre et que nous avons trinqu\u00e9 au retour d\u2019\u00c9tienne. Le vin avait bien vielli. \u00c9tienne aussi Quel homme magnifique\u00a0! \u00c0 ce stade de la nuit, je la trouve parfaite\u00a0!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00e0 ce stade de la nuit, je ne sais plus o\u00f9 j\u2019en suis. Je pensais pourtant \u00eatre gu\u00e9rie de mon cousin germain. Bien mari\u00e9e et heureuse. Je n\u2019ai pas vu le danger. Charles, mon p\u00e8re, tenait absolument \u00e0 ce que je participe \u00e0 ce diner de famille, le diner de la r\u00e9conciliation, disait-il. Comme si j\u2019avais besoin de me r\u00e9concilier avec \u00c9tienne&nbsp;! Il n\u2019a jamais quitt\u00e9 mon c\u0153ur. N\u2019est-il pas le p\u00e8re de mon fils a\u00een\u00e9&nbsp;? Comme jur\u00e9 \u00e0 mes parents, nous n\u2019avons jamais communiqu\u00e9 depuis son d\u00e9part pour New York. Mais voil\u00e0, \u00c9tienne est devant moi et je chanc\u00e8le. Son pied cheche le mien sous la table et je le laisse faire. Je me liqu\u00e9fie, au sens propre. Jusque dans ma culotte. Paul, mon mari, a profit\u00e9 de la voiture de nos cousins pour rentrer chez nous. Moi, je voulais rester encore. Au moment o\u00f9 il m\u2019embrassait, j\u2019ai lu dans son regard sa r\u00e9signation et sa tristesse. S\u00fbr qu\u2019il a compris ce qui me tourmentait. Pourquoi, mais pourquoi ai-je un tel besoin de la bouche d\u2019\u00c9tienne&nbsp;? Tout mon corps est tendu vers le sien. Mon Dieu, s\u2019il Vous pla\u00eet, venez-moi en aide&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00e0 ce stade de la nuit, je sais. Que Rosalie est plus s\u00e9duisante que jamais, que sa bouche est toujours aussi troublante, que ses maternit\u00e9s n\u2019ont pas alt\u00e9r\u00e9 sa taille, que ses mains \u2014 oh, ses mains&nbsp;! Elle vient de croiser ses bras sur la table et d\u2019y poser sa t\u00eate. Sa chevelure flamboyante et profuse s\u2019\u00e9tale sur la nappe. De son bustier rouge \u00e9mergent ses \u00e9paules d\u00e9licates avec une ind\u00e9cence qu\u2019elle ne soup\u00e7onne pas. Aucun effort de s\u00e9duction dans l\u2019attitude de Rosalie. Jamais. Elle semble toujours dire aux gens&nbsp;: prenez-moi comme je suis ou passez votre chemin. Je la revois \u00e0 seize ans&nbsp;: en \u00e9quilibre sur une jambe, qui remonte sa socquette et tombe sur le tennis. Au bout de ses jambes brunes, sa jupette et son rire de cristal\u2026 Comment dire&nbsp;? Il semble que le corps de Rosalie occupe plus que son espace, qu\u2019il empi\u00e8te sur celui des autres, vient les interpeler, les d\u00e9ranger. Oui c\u2019est cela, les d\u00e9ranger. par son animalit\u00e9, sa densit\u00e9, sa mati\u00e8re, son \u00e9vidence \u00e0 vivre gloutonnement et \u00e0 vous jeter \u00e0 la figure la mesquinerie du monde et peut-\u00eatre la v\u00f4tre. Oh&nbsp;! Rosalie, ma s\u0153ur ador\u00e9e, mon cher amour. Que va-t-il advenir de nous&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00e0 ce stade de la nuit, je suis arriv\u00e9 dans un souffle.<em> <\/em>Un petit fr\u00e9missement d\u2019air s\u2019est produit, comme pour signaler ma pr\u00e9sence, mais aucun des convives n\u2019y a pris garde. L\u2019un dort, les deux autres sont trop occup\u00e9s d\u2019eux-m\u00eames pour ouvrir leurs oreilles aux bruits. Je suis un mort. Pour les vivants mon corps a perdu sa facult\u00e9 de mouvement, puis sa chaleur, et enfin, dans un d\u00e9lai plus ou moins long, sa forme. Je pourrais, d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0, faire une r\u00e9serve sur le premier de ces trois points. Quelque chose de moi ne s\u2019est-il pas d\u00e9plac\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la table&nbsp;? Mon esprit, mon \u00e2me diraient certains, lui qui n\u2019a jamais eu de caract\u00e9ristiques physiques, n\u2019aurait-il pas n\u00e9anmoins conserv\u00e9 une substance, une essence&nbsp;? Mais laissons ce d\u00e9bat aux th\u00e9ologiens et aux philosophes\u2026 \u00c9tienne est l\u00e0 puisque, sans le savoir, il m\u2019a convoqu\u00e9. Rosalie aussi, je sens la tension qui la relie \u00e0 \u00c9tienne, faite de souvenirs et de regrets, de d\u00e9sir aussi. Alors qui suis-je&nbsp;? Je suis\u2026, je suis\u2026, ce qui demeure de feu le fr\u00e8re de Charles. \u00c9tienne a bien fait de venir me voir au cimeti\u00e8re, ce matin, d\u00e8s son arriv\u00e9e&nbsp;; j\u2019ai, depuis longtemps, un message pour lui. Comment le lui faire passer&nbsp;? &nbsp;De vagues sensations de douceur, de brume, de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, de chaleur, toutes celles que l\u2019on trouve dans l\u2019azur lorsque l\u2019on a quitt\u00e9 la terre viennent \u00e0 mon secours. \u00c9tienne pourrait-il percevoir, \u00e0 cet infime changement d\u2019atmosph\u00e8re, que son p\u00e8re, trop t\u00f4t parti, souhaite se manifester \u00e0 lui&nbsp;? Le voil\u00e0 pensif&nbsp;; s\u2019interrogerait-il<em>&nbsp;? &nbsp;<\/em>Je me fais insistant comme je peux. Je me ramasse, je me concentre. Je suis une boule d\u2019\u00e9nergie<em>. <\/em>Je suis l\u00e0, \u00c9tienne. Je suis avec toi. Moi, l\u2019esprit du coteau dans lequel, enfant, tu chassais les papillons. C\u2019est moi qui ai persuad\u00e9 Charles de te faire revenir de New York. Comment&nbsp;? Les m\u00e9thodes des morts sont des secrets qu\u2019ils ne partagent pas. Pour faire simple, ils font na\u00eetre chez les vivants des id\u00e9es nouvelles, ils r\u00e9organisent leurs souvenirs, ils les font douter. En les faisant douter, ils les rendent non pas plus intelligents mais plus clairvoyants. C\u2019est ainsi que mon fr\u00e8re en est venu \u00e0 penser qu\u2019il \u00e9tait temps que tu rentres au pays, que tu revoies Rosalie, que tu affrontes ta tante Rose. Ah&nbsp;! s\u2019il me restait au moins des mains, ces outils de chair qui servent tant&nbsp;dans la vie terrestre, je\u2026, je\u2026, je ne sais pas ce que je ferais, je renverserais la table peut-\u00eatre. Je bande ma volont\u00e9 ou ce qui lui ressemble. Ma force et mon ardeur ne sont ni humaines ni surhumaines, elles sont d\u2019un autre ordre. La table bouge\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">VERSO<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans le bourg proche de chez moi il y a un cin\u00e9ma&nbsp;: <em>L\u2019Apollo<\/em>. Pourquoi tant de salles de cin\u00e9ma portent-elles ce nom&nbsp;? Notre Apollo, je l\u2019ai toujours connu&nbsp;: il existait d\u00e9j\u00e0 lorsque j\u2019\u00e9tais adolescente. Soixante ans plus tard, sa fa\u00e7ade et son hall sont inchang\u00e9s. Son air d\u00e9suet enchante. Sa salle a \u00e9t\u00e9 rafra\u00eechie, bien s\u00fbr. Les fauteuils ne sont plus rouges mais bleus. La structure, elle, n\u2019a pas boug\u00e9. Un parterre d\u2019une centaine de places, un balcon qui s\u2019ouvre au public en cas d\u2019affluence, et une sc\u00e8ne. On y applaudissait autrefois les spectacles de cabaret qui pr\u00e9c\u00e9daient la projection des publicit\u00e9s, l\u2019annonce de la programmation \u00e0 venir et enfin les actualit\u00e9s. Autant de s\u00e9quences qui amplifiaient l\u2019attente et l\u2019impatience. D\u00e9sormais la salle fait toujours fonction de th\u00e9\u00e2tre, mais cette activit\u00e9 est dissoci\u00e9e de celle du cin\u00e9ma. Je ne peux rien vous dire de la salle de projection, je n\u2019y suis jamais rentr\u00e9e. Honte \u00e0 moi&nbsp;! Mais qu\u2019est -ce que j\u2019attends pour le faire&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et nous avons un cin\u00e9-club&nbsp;! Une fois par mois nous avons la chance d\u2019assister \u00e0 la projection d\u2019un vieux film, choisi par des amateurs \u00e9clair\u00e9s et \u00e9clairants, tant les d\u00e9bats sont parfois anim\u00e9s lorsque l\u2019\u00e9cran s\u2019\u00e9teint. La derni\u00e8re s\u00e9ance nous a permis de voir <em>Le ciel est \u00e0 vous<\/em> du r\u00e9alisateur Jean Gr\u00e9millon, avec Charles Vanel et Madeleine Renaud dans les r\u00f4les principaux. Tourn\u00e9 en 1944, pendant l\u2019occupation, ce film fut sujet \u00e0 de nombreuses pol\u00e9miques entre les gens de Vichy et ceux qu\u2019on n\u2019appelait pas encore les r\u00e9sistants. Le croirez-vous, vingt-cinq ans plus tard, dans notre cin\u00e9ma, les deux clans se reform\u00e8rent&nbsp;? Certains trouvaient que le fim d\u00e9fendait les valeurs de la famille traditionnelle, les autres celles du f\u00e9minisme.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Voici le scenario du film, collect\u00e9 sur Internet. \u00ab&nbsp;Le film s&rsquo;ouvre sur un d\u00e9m\u00e9nagement, celui de la famille Gauthier expropri\u00e9e en raison du projet d&rsquo;implantation d&rsquo;un a\u00e9rodrome. Le garagiste Pierre et son \u00e9pouse Th\u00e9r\u00e8se s&rsquo;installent donc en ville avec leurs deux enfants et la belle-m\u00e8re acari\u00e2tre. D&rsquo;une nature optimiste et g\u00e9n\u00e9reuse, le garagiste ne sait refuser aucun service. Aussi d\u00e9panne-t-il l&rsquo;avion de Lucienne Ivry (en se pr\u00e9sentant comme l&rsquo;ancien m\u00e9canicien de Guynemer) au cours de l&rsquo;inauguration de l&rsquo;a\u00e9rodrome. Il intervient aussi sur la voiture d\u2019un homme d&rsquo;affaires en pleine nuit, lequel offre bient\u00f4t \u00e0 Th\u00e9r\u00e8se de venir travailler pour lui \u00e0 Limoges. Celle-ci, volontaire et ambitieuse, accepte et quitte le domicile conjugal pour quelques mois. En son absence, Pierre retrouve sa passion pour l&rsquo;aviation. De retour chez elle, Th\u00e9r\u00e8se est prise de col\u00e8re devant les risques d&rsquo;une telle activit\u00e9 mais, acceptant par d\u00e9fi de monter \u00e0 bord d\u2019un avion, elle est \u00e0 son tour gagn\u00e9e par le go\u00fbt de l\u2019aviation et de la comp\u00e9tition. Aviatrice \u00e9m\u00e9rite, elle cumule les coupes et d\u00e9sire bient\u00f4t battre le record de distance en ligne droite avec l&rsquo;appareil pr\u00e9par\u00e9 Pierre. Apr\u00e8s son d\u00e9part, elle est port\u00e9e disparue et tout le monde accuse le mari de l&rsquo;avoir entra\u00een\u00e9e dans cette aventure p\u00e9rilleuse. Finalement elle bat le record et revient port\u00e9e en triomphe dans son village en liesse.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bon, c\u2019est incontestablement un film qui vante l\u2019\u00e9mancipation des femmes, mais pas que. On y trouve aussi exalt\u00e9s les valeurs familiales, l\u2019amour conjugal, la r\u00e9compense de l\u2019engagement total dans un projet fou. Moi, ce qui m\u2019a plu, ce sont les d\u00e9cors. J\u2019ai beaucoup d\u2019admiration pour ces techniciens artistes qui imaginent l\u2019ambiance d\u2019un film et lui donnent sa r\u00e9alit\u00e9 et souvent sa po\u00e9sie. Ces vieux films sont tourn\u00e9s en grande partie en studio. Je m\u2019attendais \u00e0 lire au g\u00e9n\u00e9rique le nom d\u2019Alexandre Trauner, d\u00e9corateur c\u00e9l\u00e8bre de l\u2019\u00e9poque. Il n\u2019y \u00e9tait pas. Un spectateur \u00e9rudit nous a sp\u00e9cifi\u00e9 qu\u2019un certain Max Douy avait con\u00e7u le d\u00e9cor du garage de Pierre. Quelle merveille que ce garage&nbsp;! J\u2019ai beaucoup d\u2019estime pour les m\u00e9caniciens. \u00catre capable de d\u00e9tecter une panne de moteur au bruit, de l\u2019ausculter en quelque sorte comme fait un m\u00e9decin qui colle son oreille sur la poitrine d\u2019un patient, je trouve \u00e7a \u00e9poustouflant&nbsp;: du grand art. Ce sortil\u00e8ge des m\u00e9caniciens est montr\u00e9 dans le film&nbsp;; Pierre \u00e9coute le moteur d\u2019un avion en panne et trouve tr\u00e8s vite d\u2019o\u00f9 vient le probl\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 la sortie de la s\u00e9ance, j\u2019ai fait comme beaucoup&nbsp;: je me suis assise \u00e0 la terrasse du caf\u00e9 qui jouxte la salle de cin\u00e9ma. Non loin de ma table, une personne qui parlait fort \u00e9tait en train d\u2019expliquer \u00e0 ses compagnons que le titre du film \u00e9tait trop r\u00e9ducteur&nbsp;: \u00e0 la place de <em>Le ciel est \u00e0 vous<\/em>, elle aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00ab&nbsp;Le ciel est \u00e0 tout le monde&nbsp;\u00bb J\u2019ai pens\u00e9 que c\u2019\u00e9tait vrai.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai lev\u00e9 la t\u00eate&nbsp;: le ciel \u00e9tait l\u00e0 pour moi&nbsp;!<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RECTO &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00e0 ce stade de la nuit, je sommeille sous ma vigne vierge, l\u2019\u00e9paisseur de mes murs m\u2019offre de la fra\u00eecheur. Mon cr\u00e9pit ocre lav\u00e9, ma lourde porte close, en haut de l\u2019\u00e9l\u00e9gante vol\u00e9e de marches de mon perron, mes jalousies entreba\u00eell\u00e9es, comme par pudeur, derri\u00e8re les balcons ventrus de fer forg\u00e9 de mon premier \u00e9tage, me conf\u00e8rent respectabilit\u00e9 <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-02-tendre-est-la-nuit\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#rectoverso #02 | Tendre est la nuit<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":670,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7529,7548],"tags":[],"class_list":["post-189004","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-recto-verso-le-cycle-ete-2025","category-rectoverso-02-maylis-de-kerangal-nuit"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/189004","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/670"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=189004"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/189004\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":195597,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/189004\/revisions\/195597"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=189004"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=189004"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=189004"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}