{"id":189019,"date":"2025-07-07T07:41:02","date_gmt":"2025-07-07T05:41:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=189019"},"modified":"2025-07-07T11:16:10","modified_gmt":"2025-07-07T09:16:10","slug":"rectoverso-02-ca-me-traverse","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-02-ca-me-traverse\/","title":{"rendered":"#rectoverso #02 | \u00e7a me traverse"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center\">RECTO <\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade de la nuit, je ne dors pas. J\u2019ai beau tenter de caler ma respiration sur celle de Louis, je n\u2019entends que mon propre c\u0153ur qui bat, il bat trop fort. Tout va trop vite. Dos rompu d\u2019avoir rang\u00e9, vid\u00e9, transport\u00e9, empaquet\u00e9, nou\u00e9. Je me demande si nous ne sommes pas en train de commettre une terrible erreur. \u00c7a me traverse\u2014 fuir, ne pas partir, cacher les valises, dire que c\u2019est impossible. Je refais l\u2019inventaire dans le noir. Les objets enferm\u00e9s dans les caisses\u202f, le trousseau maigre, quatre paires de draps, six torchons, les casseroles, les assiettes, les couverts, les v\u00eatements d\u2019hiver roul\u00e9s dans les manteaux. L\u2019inventaire de ce que j\u2019abandonne, la rue Droite, la lumi\u00e8re du levant sur Saint-Jean-Baptiste, le chant des sources, les pierres chaudes, ce que personne ne pourra me prendre, mes pri\u00e8res, ma langue natale, l\u2019amour que j\u2019ai pour Louis et pour les petits, ce c\u0153ur-l\u00e0, ce c\u0153ur trop fort, le parfum des immortelles. J\u2019en ai fait s\u00e9cher une poign\u00e9e enti\u00e8re dans un mouchoir, bien serr\u00e9e, je l\u2019ai gliss\u00e9e entre les plis de ma robe noire, celle que je mettrai pour le d\u00e9part. Je ferme les yeux, mais le d\u00e9part est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, sous mes c\u00f4tes, je sens la mer s\u2019ouvrir.<br><br>\u00c0 ce stade de la nuit, je marche pieds nus sur le carrelage froid. sans faire de bruit. Je connais chaque carreau, chaque joint creus\u00e9 entre les carreaux, chaque tapis, je pourrais marcher les yeux ferm\u00e9s. Mais je pr\u00e9f\u00e8re regarder, tout est plus net la nuit. Mes pens\u00e9es tournent en rond, toujours les m\u00eames. Je vois des visages que je n\u2019ai pas choisis. Je pense au jour de l\u2019accident, mais c\u2019est devenu flou. Le bruit des freins, puis plus rien. Seulement le silence. Et juste apr\u00e8s une lumi\u00e8re, ou un animal. Depuis, tout me parle autrement. Les choses autour ont chang\u00e9, ou peut-\u00eatre que c\u2019est moi. Je m\u2019arr\u00eate dans la cuisine, tout est l\u00e0, comme d\u2019habitude, mais tout est un peu plus vivant. Je sens que \u00e7a respire. Il y a quelque chose qui bouge doucement dans les murs, dans les objets. C\u2019est lent, mais je le sens. Je le vois presque. Je suis l\u00e0, mais je sens que je suis encore un peu de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. Peut-\u00eatre que je n\u2019en suis jamais vraiment revenue.<br><br>\u00c0 ce stade de la nuit, je fais semblant de dormir. J\u2019\u00e9coute la circulation calme de la rue. Je ne veux pas louper le moment o\u00f9 la chambre bascule, o\u00f9 tout devient plus r\u00e9el. J\u2019attends que la lumi\u00e8re des phares traverse le lainage \u00e9pais des rideaux, tissage de petites herbes, ombres d\u2019arbres \u2014 les rideaux, une for\u00eat. Je guette les faisceaux dansants qui d\u00e9coupent des lucioles contre les murs, des trains qui ne viennent jamais, je caresse le jet\u00e9 de lit, le coton qui ondule en bosses douces comme des dunes. Je me dis que les abat-jours sont des tours, des toits de ch\u00e2teau, et que je dors dans ce ch\u00e2teau \u2014 Corbera, mon ch\u00e2teau. On parle doucement quand je suis l\u00e0, on croit que je ne comprends pas, souvent je ne comprends pas. Mais j\u2019entends. Je ne sais pas ce que c\u2019est que mourir. Ce que je sais, c\u2019est qu\u2019il y a comme un souffle dans les murs de la chambre qui m\u2019enveloppe. Peut-\u00eatre c\u2019est le souffle d\u2019Antoine, celui de Louis ou de mon p\u00e8re, ou c\u2019est le vent. Je suis toute petite, et Corbera est immense.<br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">VERSO<\/p>\n\n\n\n<p><br><em>L\u2019arm\u00e9e des ombres.<\/em> Je le d\u00e9couvre tr\u00e8s tard, sans savoir \u00e0 quoi m\u2019attendre, sinon que je connaissais Melville, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 impressionn\u00e9e par <em>Le cercle rouge<\/em>. Sinon une histoire de guerre, de silence, d\u2019hommes en par-dessus. Le titre porte en lui un flottement, une gravit\u00e9 souterraine. Et puis tout s\u2019impose. Les plans serr\u00e9s sur les visages, les gestes lents, la tension des corps. Les int\u00e9rieurs clos, l\u2019attente, la peur. Et surtout Simone Signoret. Ou plut\u00f4t, Pauline. Ma grand-m\u00e8re. M\u00eame corpulence, m\u00eames cheveux epais, m\u00eame port de t\u00eate. Elle est l\u00e0, devant moi, sur l\u2019\u00e9cran. C\u2019est elle, avec son manteau noir, sa d\u00e9marche, sa silhouette. Une femme droite, avec des secrets. Alors le film cesse d\u2019\u00eatre un film. Les images deviennent m\u00e9moire. Et avec elles, revient Antoine, mon grand-oncle. R\u00e9sistant. D\u00e9port\u00e9. Disparu. Antoine dont il ne reste que le visage au quatri\u00e8me rang de photos de famille, et le portrait retrouv\u00e9 aux archives de Caen. Melville dit qu\u2019il n\u2019a pas connu l\u2019aventure de ses personnages. Moi non plus. Regardant ce film, j\u2019ai pourtant l\u2019impression de revenir vers eux, Antoine et Pauline. Melville, ne filme pas l\u2019Histoire. Il filme le temps ralenti de la peur. L\u2019\u00e9paisseur des silences. Il filme de longs couloirs vides. L\u2019attente. La solitude comme forme de courage. Marcher dans la nuit. Savoir et ne pas savoir. Le regard de Mathilde.<em> Une r\u00eaverie r\u00e9trospective. Un p\u00e8lerinage<\/em>. Pour moi aussi c\u2019en est un. Les souvenirs ne sont pas les miens. Le film m\u2019en restitue seulement l\u2019ombre. Je n\u2019ai pas h\u00e9rit\u00e9 de leurs r\u00e9cits. Seulement d&rsquo;une sensation. Une densit\u00e9 sourde que le film fait remonter.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RECTO \u00c0 ce stade de la nuit, je ne dors pas. J\u2019ai beau tenter de caler ma respiration sur celle de Louis, je n\u2019entends que mon propre c\u0153ur qui bat, il bat trop fort. Tout va trop vite. 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