{"id":189112,"date":"2025-07-07T14:21:15","date_gmt":"2025-07-07T12:21:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=189112"},"modified":"2025-07-13T16:40:05","modified_gmt":"2025-07-13T14:40:05","slug":"rectoverso-02-chemin-de-terre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-02-chemin-de-terre\/","title":{"rendered":"#rectoverso #02 | Chemin de Terre"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Recto<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, la neige tombe et ne fond pas. Je m\u2019\u00e9loigne de la fen\u00eatre, je ne veux pas y croiser mon reflet. Mais j\u2019entends malgr\u00e9 tout l\u2019ombre de ma voix qui se fige dans chaque stalactite. Les gouttes ne s\u2019y forment plus, de toute fa\u00e7on. Je suis obnubil\u00e9 par l\u2019absence de sons. Comme si tout s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9, y compris le compteur \u00e9lectrique. Pourtant je sais qu\u2019\u00e0 cent m\u00e8tres \u00e0 peine, des ouvriers longent les rues pour rejoindre les docks, que les rats et les meurtriers s\u2019affairent dans les \u00e9gouts pour satisfaire \u00e0 je ne sais quel clich\u00e9. Mes pas non plus ne font aucun bruit. Mais au moins je sais pourquoi. \u00c7a ne me rassure pas. Ici il n\u2019y a pas de t\u00e9l\u00e9vision. \u00c0 Beck, rien n\u2019est comme ailleurs. Personne n\u2019y a jamais pens\u00e9. Pas que l\u2019id\u00e9e ne serait venue \u00e0 personne, mais que le cerveau n\u2019aurait pas la capacit\u00e9 de le saisir.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, ma montre n\u2019indique plus que ce qu\u2019il reste \u00e0 ne pas dormir. Les vivants tracent des routes infinies tandis que moi, dans mon \u00e9lan solaire, je ne puise aucun espoir dans l\u2019anarchie de mes cheveux. Le journal pos\u00e9 sur mon bureau date de la semaine derni\u00e8re, mais il ne me reste plus que cela. En premi\u00e8re, on parle encore de la temp\u00eate qui emp\u00eache tout d\u00e9part de l\u2019\u00eele depuis plus de trois mois. Pour moi, \u00e7a ne change rien, je ne peux pas partir. Comme on peut malgr\u00e9 tout se rendre ici, les voyageurs continuent \u00e0 affluer, de jour comme de nuit. D\u2019ici quelques heures, ils devraient \u00eatre encore quelques dizaines \u00e0 d\u00e9barquer en toute connaissance de cause, dans le froid. Ici, on a besoin de main-d\u2019\u0153uvre, c\u2019est pour cela que l\u2019on vient.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, la chaudi\u00e8re se met en marche. Elle ne chauffe pas grand-chose. Je vis dans un froid constant, interminable, mais ce n\u2019est pas \u00e0 cause de la chaudi\u00e8re. Un froid que je ressens comme tel, mais qui ne provoque aucune douleur. Heureusement, car rien ne pourrait me soulager. Mes d\u00e9placements sur la neige sont silencieux. \u00catre \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de change rien, je ne sais pas pourquoi je m\u2019en inqui\u00e8te. Je prends des pr\u00e9cautions inutiles. \u00c7a s\u2019appelle le d\u00e9ni.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, deux musiciens traversent le port en courant pour attraper le dernier bateau qui part. Mais il est parti et c\u2019\u00e9tait vraiment le dernier. Celui que personne n\u2019a annonc\u00e9. D\u2019o\u00f9 le fait qu\u2019il reste quelques places \u00e0 prendre, juste apr\u00e8s un dernier concert en ville. Clandestin, mais les autorit\u00e9s laissent passer. Un peu d\u2019espoir en attendant la fin de la temp\u00eate. Malgr\u00e9 celle-ci, la travers\u00e9e n\u2019est pas si dangereuse. On appelle cela une prudence administrative. Qui est d\u00e9termin\u00e9 parvient \u00e0 partir. J\u2019aimerais les suivre. Je pourrais essayer ? Au lieu de \u00e7a je me demande plut\u00f4t s\u2019il ne vaudrait mieux pas que je retourne \u00e0 la biblioth\u00e8que, \u00e0 cette heure-ci elle est probablement encore ouverte. La salle des archives m\u2019est \u00e9videmment inaccessible, mais il y a toujours au moins un ou deux rats de biblioth\u00e8que qui ont un doute \u00e0 \u00e9claircir. \u00c7a me permet de me faufiler \u00e0 leur suite, de prendre ce dont j\u2019ai besoin et d\u2019attendre le prochain pour sortir. Parfois j\u2019ai de la chance, ils y tra\u00eenent assez pour consulter, moi aussi, tous les documents dont j\u2019ai besoin.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, la fum\u00e9e s\u2019\u00e9chappe des immenses chemin\u00e9es perch\u00e9es en haut de l\u2019\u00e9glise, pr\u00e8s du presbyt\u00e8re. Le son des craquements du bois remplace celui des cloches. Il est amplifi\u00e9, parfois d\u00e9form\u00e9 par les hautes falaises qui bordent le nord de la ville. Ici, J\u00e9sus n\u2019a jamais exist\u00e9, mais les tentatives de crucifixions sauvages \u00e9gayent parfois les discussions. Il faut bien s\u2019occuper en attendant le retour des beaux jours. On n\u2019a encore d\u00e9plor\u00e9 aucun mort cet hiver. Aucun traumatisme non plus, les victimes sont consentantes, mais veulent quand m\u00eame \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es ainsi. Je les croise alors, les mains d\u00e9goulinant de sang, riant int\u00e9rieurement, suivis de leurs tortionnaires officiels. Je voudrais leur dire que Dieu n\u2019existe pas, que ce n\u2019est qu\u2019une vue de l\u2019esprit. Mais \u00e0 cette heure de la nuit, le froid glace le sang et les esprits.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Verso<\/h2>\n\n\n\n<p>La nuit a \u00e9t\u00e9 courte. J\u2019h\u00e9site encore \u00e0 partir, mais je me d\u00e9cide : un festival du film \u00e0 moins de quarante-cinq minutes de chez moi, il serait terrible d\u2019y renoncer. J\u2019ai le temps, j\u2019ai couru. Quelques tranches de pain et de fromage me suffiront. Je mangerai o\u00f9 je peux et ne dormirai peut-\u00eatre pas apr\u00e8s la s\u00e9ance.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019arrive avec vingt minutes d\u2019avance sur le site, mais ce n\u2019est pas suffisant. La queue est longue. Il n\u2019est pourtant pas 9h30. Curieusement cela ne m\u2019affecte pas trop. Je prends mon mal en patience. Sans doute parce que je ne culpabilise pas. J\u2019ai fait le n\u00e9cessaire pour ne pas rater la s\u00e9ance.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne la rate d\u2019ailleurs pas, l\u2019organisation des rencontres du film documentaire a fait le n\u00e9cessaire et a tr\u00e8s bien g\u00e9r\u00e9 la situation, faisant passer en priorit\u00e9 ceux qui venaient sp\u00e9cifiquement pour la s\u00e9ance de Chemin de Terre. Je n\u2019ai m\u00eame pas le titre en t\u00eate, je viens pour l\u2019atelier, comprendre comment \u00e9crit, filme, produit et diffuse un filme documentaire. Si je veux faire de la musique pour le cin\u00e9ma, ces connaissances seront utiles.<\/p>\n\n\n\n<p>On d\u00e9marre avec trente minutes de retard. Une heure de table ronde, une heure de filme, une heure de table onde. \u00c7a s\u2019appelle \u201catelier\u201d, mais \u00e7a n\u2019a rien d\u2019un atelier. Ce n\u2019est pas grave, j\u2019apprends quand m\u00eame beaucoup.<\/p>\n\n\n\n<p>Je somnole, la nuit courte, bien s\u00fbr. Je m\u2019endors, m\u00eame. Assez profond\u00e9ment et bri\u00e8vement toutefois pour ne rien manquer et pour ne pas que \u00e7a se remarque. Il fait noir, de toute fa\u00e7on.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis agr\u00e9ablement surpris par le film : l\u2019histoire d\u2019une ligne de chemin de faire historique en \u00c9thiopie, menac\u00e9e par la modernisation du r\u00e9seau. On a l\u2019impression d\u2019y \u00eatre, de conna\u00eetre ces gens. Je ne peux pas m\u2019emp\u00eacher de penser, \u00e0 ce moment-l\u00e0 , que le racisme est idiot, tout en me demandant si, dans ce contexte, se dire cela n\u2019est pas d\u00e9j\u00e0 du racisme. Mais il semblerait que non, je me dis \u00e7a parce que tout semble familier. La mani\u00e8re de filmer, peut-\u00eatre. Le racisme provient de ce qui est inassimilable comme donn\u00e9es du quotidien. Qu\u2019on le veuille ou nous, nous sommes tous ces ouvriers de maintenance. On repeint les wagons, on ressoude des \u00e9l\u00e9ments de structure ici ou l\u00e0. On vend les tickets, on accompagne les voyageurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre que \u00e7a me frappe aussi parce que plus au nord, en Bretagne, on poss\u00e8de aussi de vieux trains, bien plus proches de nous que les sont les lignes \u00e0 grande vitesse, aussi pratiques soit-elles. Je r\u00eave de ne plus voyager qu\u2019en train.<\/p>\n\n\n\n<p>Le film termin\u00e9, je me d\u00e9sint\u00e9resse de l\u2019\u00e9change, mon cerveau est toujours sur les rails. Mais je reste \u00e9couter, par respect, par envie. Et parce que si l\u2019on ne se force pas un peu parfois \u00e0 abuser de nos droits, ils s\u2019\u00e9vaporent.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Recto \u00e0 ce stade de la nuit, la neige tombe et ne fond pas. Je m\u2019\u00e9loigne de la fen\u00eatre, je ne veux pas y croiser mon reflet. Mais j\u2019entends malgr\u00e9 tout l\u2019ombre de ma voix qui se fige dans chaque stalactite. Les gouttes ne s\u2019y forment plus, de toute fa\u00e7on. Je suis obnubil\u00e9 par l\u2019absence de sons. 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