{"id":189124,"date":"2025-07-07T18:29:25","date_gmt":"2025-07-07T16:29:25","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=189124"},"modified":"2025-07-07T18:45:25","modified_gmt":"2025-07-07T16:45:25","slug":"rectoverso-02-nostalgie-et-gratitudes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-02-nostalgie-et-gratitudes\/","title":{"rendered":"#rectoverso #02 | nostalgie et gratitudes"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>A ce stade de la nuit<\/strong>, je d\u00e9bite mes gratitudes, des petites choses faisons notre miel, quatre il en faut, parait-il&nbsp;: 1 vu mon fils \u00e9tonnamment gentil pr\u00e9venant m\u2019aidant \u00e0 enfiler mon imper, ramassant ma canne, bref enterrant la hache de guerre face \u00e0 la d\u00e9t\u00e9rioration g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, soucieux de moi je vois. Merci. 2 Retour compliqu\u00e9 probl\u00e8me sur la ligne RER deux bus annonc\u00e9s qui ne sont pas pass\u00e9s, \u00e0 l\u2019arr\u00eat je devise avec une dame, on rit de la situation pour finir par nous mettre bravement en marche, le prochain \u00e9tant annonc\u00e9 40 minutes plus tard sans aucune certitude qu\u2019il ne se volatilise pas tout autant que les pr\u00e9c\u00e9dents. Et puis la dame qui va plus loin que moi h\u00e8le un taxi, me propose de me d\u00e9poser et en 5 mn je suis chez moi. Merci 3 A l\u2019arriv\u00e9e dans le hall, l\u2019affiche nous interdisant d\u2019utiliser le vide-ordures a disparu, je m\u2019enquiers aupr\u00e8s de la gardienne, formidable je n\u2019aurai pas \u00e0 descendre les peluches de melon qui embaume l\u2019appartement depuis hier. Merci. 4 A ce stade de la nuit, je n\u2019ai pas vraiment la quatri\u00e8me si ce n\u2019est que les 3 premi\u00e8res m\u2019ont permis de remplir une case ici. Merci.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>A ce stade de la nuit,<\/strong>&nbsp;je sais que j\u2019ai perdu la bataille, je ne dormirai pas, autant se lever\u2026 j\u2019ouvre la baie vitr\u00e9e et sors sur le balcon, savoure l\u2019apaisement des fen\u00eatres closes, je v\u00e9rifie qu\u2019elles le sont toutes, vrai&nbsp;? pas une seule lumi\u00e8re&nbsp;? Pas un autre insomniaque \u00e0 l\u2019horizon ? C\u2019est une nuit d\u2019\u00e9t\u00e9 et la rue dort sous un ciel phosphorescent, le r\u00e9verb\u00e8re est entour\u00e9 d\u2019un halo clair o\u00f9 se pr\u00e9cipitent les insectes. Parfois avoir un petit peu froid me permet de m\u2019endormir mais l\u00e0, c\u2019est cuit, trop d\u2019\u00e9nergie. Je me console en faisant la vaisselle c\u2019est toujours \u00e7a de gagn\u00e9, le bruit de l&rsquo;eau fait compagnie, lavage, rin\u00e7age, et j&rsquo;essuie les verres dont  ma maniaquerie de plus en plus envahissante ne tol\u00e8re pas les traces de calcaire. Toujours aussi vive, plier la derni\u00e8re lessive, ranger les trucs qui trainent, trop t\u00f4t pour passer l\u2019aspirateur\u2026 dans le silence \u00e9pais de la nuit, mes oreilles me jouent leur musique interne, un gr\u00e9sillement l\u00e9ger comme de lointains grillons dans une belle nuit estivale \u00e0 la campagne\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><strong> A ce stade de la nuit,<\/strong> nous passons la fronti\u00e8re de Berlin-Est et soudain, le train est envahi de soldats, ils font du bruit avec leurs bottes, un soldat ouvre brutalement la porte du compartiment, il braille Ihre papiere, maman a beau \u00eatre habitu\u00e9e \u00e0 ce passage, elle a d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9 le mur cinq ou six fois, elle est nerveuse quand m\u00eame, c&rsquo;est que cette fois, l&rsquo;enjeu n&rsquo;est plus le m\u00eame, elle montre son passeport fran\u00e7ais et l&rsquo;autorisation sign\u00e9e de notre p\u00e8re, ils prennent un malin plaisir \u00e0 retourner nos papiers dans tous les sens, \u00e0 nous comparer \u00e0 nos photos d&rsquo;un regard bleu glac\u00e9. Nous, depuis toujours, on panique devant ce qui porte un uniforme, on a forc\u00e9ment l&rsquo;air coupable, mais il rend son passeport \u00e0 Maman, quand il sort du compartiment, elle soupire ouf! et cette fois-ci c&rsquo;est la derni\u00e8re, mes ch\u00e9ris, on est libres! D\u00e9sormais, tu t&rsquo;appelles Alain, et toi, Carmen et on ne parle plus que le fran\u00e7ais. Effacer, effacer les traces&#8230; ses traces&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>A ce stade de la nuit,<\/strong>&nbsp;je ne rentrerai pas \u00e0 la maison, il n\u2019y a plus ni m\u00e9tro ni RER, je tourne le dos \u00e0 la menace d\u2019engueulade qui p\u00e8se sur moi, jamais d\u00e9couch\u00e9 de ma vie, \u00e7a va barder c\u2019est s\u00fbr mais \u00e0 ce stade de la nuit, je n\u2019ai pas le choix, pas les moyens de prendre un taxi, alors je me tr\u00e9mousse sous les draps, je me glisse dans ses bras ti\u00e8des qui me re\u00e7oivent avec douceur et j\u2019embrasse sa douce poitrine qui a le gout d\u00e9licieux de la transgression\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><strong>A ce stade de la nuit,<\/strong>&nbsp;le flic me demande Comment allez-vous rentrer chez vous&nbsp;? A pieds j\u2019aime marcher et j\u2019en ai besoin, je le fais toujours.  Ils me sermonnent&nbsp;:&nbsp;&nbsp;pas question, vous ne vous rendez pas compte mais Paris est une ville dangereuse  la nuit, cinq heures est une sale heure, il y a de dr\u00f4les de zozos qui trainent, et des dangereux, pas comme votre fils, c\u2019est l\u2019heure des d\u00e9lits et des crimes, des brutalit\u00e9s et des retours de f\u00eates ma petite dame il faut prendre un taxi. On peut lui appeler un taxi&nbsp;? demande-t-il \u00e0 l\u2019infirmi\u00e8re. Pas moyen d\u2019en avoir un. Ok on vous ram\u00e8ne, vous avez une dure nuit derri\u00e8re vous, manquerait plus que vous vous fassiez agresser, apr\u00e8s tout vous n\u2019\u00eates pas si loin du commissariat\u2026. on a travers\u00e9 Paris avec gyrophare, j&rsquo;imagine qu&rsquo;ils en avaient plein le dos, on rigolait quand m\u00eame dans la bagnole, ne le r\u00e9p\u00e9tez pas, on est pas cens\u00e9s faire \u00e7a, on n&rsquo;\u00e9tait pas si loin des attentats et \u00e7a les obs\u00e9dait encore, Ils m\u2019ont ramen\u00e9e au pied de mon immeuble comme une reine, les trois flics arm\u00e9s jusqu\u2019aux dents.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>A ce stade de la nuit,<\/strong>&nbsp;j\u2019\u00e9coute Winterreise par Dietrich Fischer-Dieskau. Et aussit\u00f4t m\u2019arrive aux narines les effluves sucr\u00e9es de Fareinheit, le parfum de mon p\u00e8re, bien trop sirupeux \u00e0 mon go\u00fbt, mais il adorait cette odeur comme il adorait les chemises de couleur, mon p\u00e8re avait des coquetteries insens\u00e9es, toute sa chambre en \u00e9tait impr\u00e9gn\u00e9e\u2026 quel rapport avec Winterreise&nbsp;? Nous l\u2019avions choisi pour le crematorium. Et je revois les drapeaux abaiss\u00e9s de ses amis anciens combattants au passage de son cercueil, et ses camarades de cellule dont un vieux pote de lyc\u00e9e perdu de vue, et mon \u00e9motion lors de mon hommage-portrait plut\u00f4t  cash o\u00f9 chacun a pu reconnaitre ses exc\u00e8s, Winterreise sera \u00e0 jamais associ\u00e9 \u00e0 mon p\u00e8re, et \u00e0 sa disparition, et \u00e0 son parfum, \u00e0 l&rsquo;horreur de cet \u00e9cran nous montrant le trajet du cercueil aval\u00e9 par les flammes. La m\u00e9moire mitonne de dr\u00f4les d\u2019associations\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><strong><u>Verso<\/u><\/strong>&nbsp;&nbsp;Le Cin\u2019Hoche, l\u2019unique, minuscule, d\u00e9sert et merveilleux cin\u00e9ma de notre ville qui s\u2019obstinait et s\u2019obstine encore dans le genre art et essai pour trois fois rien la place, m\u2019a offert la seule et courte p\u00e9riode cin\u00e9phile de ma vie. Ne le trouvant pas \u00e0 la maison je descendais au Cin\u2019Hoche, il \u00e9tait forc\u00e9ment au Cin\u2019Hoche,&nbsp;&nbsp;nous y allions \u00e0 toute heure du jour ou de la nuit dans ce rel\u00e2chement de nos vies \u00e9tudiantes o\u00f9 l\u2019improvisation avait encore beaucoup de place, je quittais notre deux-pi\u00e8ces sans salle d\u2019eau que nous louait au tarif \u00e9tudiant un vieil \u00e9b\u00e9niste, je redescendais les deux \u00e9tages par l\u2019escalier de bois, en caressant les murs en faux marbre qui ne sont jamais froids comme l\u2019est le v\u00e9ritable, je traverse la place de la mairie et remonte la rue Hoche, la caissi\u00e8re me connait, on est tout le temps fourr\u00e9s ici, oui, il est l\u00e0 me dit-elle, je rentre donc sans payer, je reconnais sa chevelure blonde, j\u2019aime tellement sa blondeur, son allure venue d\u2019ailleurs, je touche son \u00e9paule, son visage tourn\u00e9 vers moi s\u2019illumine, nous nous aimions tant alors, je lui dis que j\u2019ai des amis \u00e0 lui pr\u00e9senter ou que la bouffe est pr\u00eate, il me suit sans discuter, la sc\u00e8ne peut se d\u00e9rouler dans l\u2019autre sens, moi dans la salle presque vide du Cin\u2019Hoche, lui venant me chercher et dans tous les cas, la caissi\u00e8re nous sourit, on est abonn\u00e9s, on reviendra pour le film en entier, il faut absolument que tu vois Alice dans les villes de Wim Wenders, road movie qui raconte la rencontre d\u2019un \u00e9crivain en panne et d\u2019une petite fille d\u00e9termin\u00e9e. Je ne me souviens pas de grand-chose en dehors de la joie que ce film m\u2019a procur\u00e9 en donnant droit \u00e0 cette lenteur qui laisse leur poids aux choses, aux paysages aux \u00eatres et la d\u00e9couverte de R\u00fcdiger Vogler et de Wim Wenders lui-m\u00eame. C\u2019est l&nbsp;\u00e9poque lointaine, o\u00f9 je d\u00e9couvrais Fassbinder, Fellini, Visconti ou Chantal Ackermann, o\u00f9 je lisais Perec, Peter Handke et Annie Ernaux, Jean Gen\u00eat, C\u00e9line et Proust, tandis qu\u2019il lisait Baudrillard et Michel Foucault, o\u00f9 il y avait tant et tant \u00e0 d\u00e9couvrir par nous-m\u00eames, tant et tant \u00e0 \u00e9changer, o\u00f9 nous avions encore tous nos r\u00eaves et notamment celui de tout partager pour toujours et \u00e0 tout jamais, dans la fluidit\u00e9 du concubinage\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A ce stade de la nuit, je d\u00e9bite mes gratitudes, des petites choses faisons notre miel, quatre il en faut, parait-il&nbsp;: 1 vu mon fils \u00e9tonnamment gentil pr\u00e9venant m\u2019aidant \u00e0 enfiler mon imper, ramassant ma canne, bref enterrant la hache de guerre face \u00e0 la d\u00e9t\u00e9rioration g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, soucieux de moi je vois. 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