{"id":189142,"date":"2025-07-07T23:54:47","date_gmt":"2025-07-07T21:54:47","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=189142"},"modified":"2025-07-08T18:17:30","modified_gmt":"2025-07-08T16:17:30","slug":"rectoverso-02-des-stades-des-nuits-et-un-film","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-02-des-stades-des-nuits-et-un-film\/","title":{"rendered":"#rectoverso #02 | des stades, des nuits et un film"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center\">RECTO<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, dans la maison endormie, j\u2019erre devant les biblioth\u00e8ques, passe en revue les couvertures famili\u00e8res, devine les titres \u00e0 la couleur de la tranche, au format, \u00e0 l\u2019emplacement du livre. Je cherche un ouvrage pas encore lu, un de ceux rel\u00e9gu\u00e9s jusque-l\u00e0, mais \u00e0 lire ce soir, faute de mieux, ou parce que c\u2019est peut-\u00eatre le bon moment. Je me hisse sur la pointe des pieds, j\u2019ai oubli\u00e9 de mettre mes lunettes, je m\u2019efforce de ne pas laisser le regard glisser sur les \u00e9tag\u00e8res, m\u2019oblige \u00e0 deviner l\u2019identit\u00e9 de chaque livre. J\u2019en sors un ici, un l\u00e0. Combien de fois essay\u00e9 et abandonn\u00e9 celui-ci? Je sais que d\u2019ici que je retourne au lit la fatigue jouera, m\u2019emp\u00eachera peut-\u00eatre de l\u2019attaquer celui-ci. Mes emplettes nocturnes achev\u00e9es, je&nbsp; redescends dans la chambre, je m\u2019installe, lampe de lecture autour du cou et feuillette chacun des livres. La fatigue est l\u00e0. Je ne lirai que quelques pages.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit je m\u2019\u00e9veille brusquement, les sens en alerte. Que m\u2019arrive-t-il? La pi\u00e8ce est sombre, minuscule, un placard dans lequel on m\u2019a remis\u00e9e. Nulle fen\u00eatre, nul fauteuil ou chaise. Je n\u2019entends aucun bruit. Rien du c\u00f4t\u00e9 de berceau. C\u2019est entre mes jambes que \u00e7a se passe. Quelque chose de visqueux est en train de s\u2019\u00e9chapper de moi, une masse g\u00e9latineuse, d\u2019un rouge sombre, \u00e9norme. Que se passe-t-il?&nbsp; Ce n\u2019est pas pr\u00e9vu. L\u2019angoisse me saisit, ma main cherche la sonnette. Mon corps m\u2019\u00e9chappe. Je me vide, seule dans cette pi\u00e8ce. La pr\u00e9sence de l\u2019enfant ne compte pas. Il ignore ce qu\u2019il se passe, lui tout juste l\u00e0, lui que je ne connais pas encore, qui ne se connait pas, et moi qui pars, seule, dans la nuit. Un visage enfin, une infirmi\u00e8re.&nbsp; Je ne sais ce qu\u2019elle fait, ce qu\u2019elle trafique entre mes jambes, je m\u2019abandonne \u00e0 elle, m\u2019\u00e9vanouis peut-\u00eatre. Oubli\u00e9e dans cette clinique priv\u00e9e qui ne conna\u00eet que les naissances \u00e0 la chaine, si loin de cette autre maternit\u00e9 pour laquelle j\u2019ai manifest\u00e9 quand ils l\u2019ont ferm\u00e9e, car pas rentable, trop rurale. Et cette nuit seule dans l\u2019usine<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit mon cerveau s\u2019emballe. C\u2019est comme un film qui d\u00e9filerait en acc\u00e9l\u00e9r\u00e9. Je sens cette tr\u00e9pidation, j\u2019ai le vertige.&nbsp; Les id\u00e9es se bousculent. J\u2019assiste impuissante \u00e0 ce qui est presque un d\u00e9doublement, un pr\u00e9cipit\u00e9 d\u2019angoisses, chaotique, \u00e9puisant. Et je voudrais dormir. A cette heure de la nuit je n\u2019ai pas encore saisi ce qu\u2019il se passe. Depuis combien d\u2019heures mon imagination bat-elle la campagne sans moi? Combien de temps m\u2019a-t-il fallu pour le r\u00e9aliser? Maintenant je peux arr\u00eater ce flux. Je dois. Je reprends le contr\u00f4le. Me revoil\u00e0. Dans mon lit, dans mon corps. Chez moi. Il est trois heures du matin. Ne pas y penser. Se concentrer sur ses pens\u00e9es. Je me concentre, r\u00e9int\u00e8gre mon corps, c\u2019est \u00e9tonnant comment on ne peut dormir sans soi. Je surveille mes pens\u00e9es veillant \u00e0 les laisser passer, \u00e0 ne pas les suivre, je les accompagne jusqu\u2019\u00e0 la porte, je suis le portier de mes pens\u00e9es, le portier qui cong\u00e9die gentiment celles qui voudraient s\u2019incruster, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e d\u2019un tourniquet. Et <em>bonjour bonsoir<\/em> \u00e0 celle qui se pr\u00e9sente. La saluer et la laisser filer, filer ailleurs, filer ailleurs, sans moi, <em>au suivant, au suivant<\/em>, <em>nul n\u2019entre ici sans mon accord<\/em>, et je ne donne l\u2019accord \u00e0 personne. Ici la pens\u00e9e se repose, ici personne n\u2019est autoris\u00e9 \u00e0 me d\u00e9ranger. Et d\u00e9j\u00e0 ma m\u00e2choire se d\u00e9tend et le premier b\u00e2illement est l\u00e0. Je suis \u00e0 chaque fois stup\u00e9faite par la rapidit\u00e9 du processus, la rapidit\u00e9 avec laquelle le corps se d\u00e9tend d\u00e8s lors que je prends conscience de mes pens\u00e9es invasives et&nbsp; les envoie circuler ailleurs.&nbsp; Je saisis que le sommeil va venir, je sais que je ne peux le surprendre, qu\u2019il est l\u00e0 tout pr\u00e8s, tout pr\u00eat&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>A ce stade de la nuit j\u2019attends, j\u2019attends qu\u2019il se connecte, j\u2019attends de savoir que son t\u00e9l\u00e9phone est allum\u00e9, j\u2019attends de savoir qu\u2019il va bien, j\u2019attends d\u2019avoir des nouvelles, des nouvelles \u00e0 son insu, la preuve qu\u2019il est bien arriv\u00e9, est \u00e0 bon port, je regarde mon t\u00e9l\u00e9phone, consulte whatsapp, toujours six heures qu\u2019il ne l\u2019a pas consult\u00e9.Je vais sur le profil de son camarade, lui non plus n\u2019a pas consult\u00e9 le sien, et depuis plus de huit heures. J\u2019h\u00e9site \u00e0 envoyer un message, mais il n\u2019a pas ouvert le pr\u00e9c\u00e9dent. Les deux virgules ou guillemets anglais sont toujours de couleur verte, preuve que les messages n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 lus, m\u00eame si quand le message est court, il est possible de le lire sans l\u2019ouvrir, mais mon dernier message \u00e9tait long, et le pr\u00e9c\u00e9dent aussi qu\u2019il n\u2019a pas ouvert. O\u00f9 sont-ils&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>A ce stade de la nuit je fais le bilan de la journ\u00e9e, je regrette tout le temps perdu en divertissements, autant de moment vol\u00e9, je me cherche des excuses, en trouve, me dis que<em> demain j\u2019attaque<\/em>, j\u2019ouvre un carnet et note le programme du lendemain, \u00e9tablis des listes, <em>imprimer ces textes, poursuivre les portraits, envoyer tel ch\u00e8que<\/em>, et avant tout <em>me lever t\u00f4t<\/em>, il est d\u00e9j\u00e0 trois heures du matin, l\u2019heure des bilans, l\u2019heure des d\u00e9cisions, l\u2019heure de la concentration, l\u2019heure de la fatigue, quand juste capable de d\u00e9cider mais pas d\u2019entreprendre&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit j\u2019\u00e9coute le silence de la maison, esp\u00e9rant entendre un bruit, l\u2019\u00e9cho d\u2019une voix, la preuve d\u2019une pr\u00e9sence, la compagnie d\u2019une autre personne qui veille, la garantie que je ne suis pas seule, seule dans la nuit. J\u2019ouvre la porte fen\u00eatre, me penche au dessus du balconnet, la rue est vide, au loin le bruit d\u2019une voiture sur le boulevard, trop loin, et qui ne fait que passer, sur ce boulevard trop \u00e9loign\u00e9 pour m\u2019y rendre en pleine nuit. J\u2019\u00e9tends ma main dans la nuit, la retire aussit\u00f4t, <em>si quelque chose m\u2019arrivait, qui le saurait?<\/em> La poitrine oppress\u00e9e, mon reflet dans la psych\u00e9 pour seule compagnie, seule pr\u00e9sence humaine, seul regard \u00e0 croiser. Plus rien \u00e0 la t\u00e9l\u00e9, pas de t\u00e9l\u00e9phone, qui appeler \u00e0 cette heure de toute fa\u00e7on? Sentiment de solitude. Ce regard qui m\u2019observe m\u2019angoisse. C\u2019est dans la solitude qu\u2019on meurt, je le sais. <em>Et si je m\u2019\u00e9vanouis, et si quelque chose m\u2019arrive, qui le saura<\/em>? Le monde a disparu. Je ne peux dormir, c\u2019est trop dangereux. Je veille, je lis, \u00e9cris, attends. Tant que je garde les yeux ouverts rien ne peut m\u2019arriver. <em>Ne fermez pas les yeux<\/em> m\u2019ont-ils dit? Trop tard, je les avais d\u00e9j\u00e0 ferm\u00e9s. <em>Gardez les yeux ouverts. Combien ai-je de doigts?<\/em> Qui sont ces visages difformes? <em>O\u00f9 suis-je?<\/em> J\u2019\u00e9tais dans mon lit et me voil\u00e0 au bord du chemin avec des inconnus. <em>Dites moi que c\u2019est un cauchemar!&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit j\u2019\u00e9cris, peut-\u00eatre pour me tenir compagnie, en t\u00eate \u00e0 t\u00eate avec moi-m\u00eame, peut-\u00eatre pour me trouver, peut-\u00eatre pour dessiner mon monde, j\u2019\u00e9cris pour dire qui je suis, ce que je pense, m\u2019extirper des autres, des parents et de leurs go\u00fbts qui ne sont plus les miens, de leur rythme qui n\u2019est plus le mien, et d\u2019ailleurs ils dorment, leur journ\u00e9e est finie, la mienne commence. C\u2019est la nuit que je me sens enfin libre, libre de me d\u00e9placer sans \u00eatre sous leur regard, la nuit que j\u2019ai la maison rien que pour moi, peux vaquer dans les pi\u00e8ces, marcher pieds nus, c\u2019est la nuit que le temps s\u2019\u00e9tire, que j\u2019ai l\u2019impression qu\u2019un infini s\u2019offre \u00e0 moi, que tout est possible, la nuit que je n\u2019ai pas \u00e0 courir, pour \u00eatre \u00e0 l\u2019heure au coll\u00e8ge, pour me pr\u00e9cipiter dans la voiture en appr\u00e9hendant tous ensemble que les feux soient au rouge, pour attendre la fin de la surveillance \u00e0 l\u2019\u00e9cole, la sonnerie de l\u2019interclasse, la sonnerie de la r\u00e9cr\u00e9, la sonnerie du d\u00e9but et de la fin des cours, les <em>d\u00e9p\u00eachez-vous les filles<\/em>, les <em>faut se lever<\/em>, les <em>va te laver les dents<\/em>, les <em>c\u2019est l\u2019heure de se coucher<\/em>, les <em>\u00e0 table<\/em>, et tout \u00e7a dans un ordre, un ordre donn\u00e9 par d\u2019autres, un ordre impos\u00e9 par les adultes, les parents, leur ordre. J\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 d\u00e9jouer leur surveillance, \u00e0 lire jusqu\u2019\u00e0 la fin du film, \u00e0 \u00e9teindre quand ils passaient devant ma porte, \u00e0 remplacer la veilleuse par la lampe de poche quand ils \u00e9taient dans le couloir, \u00e0 marcher sur la pointe des pieds en \u00e9vitant le pav\u00e9 mal scell\u00e9 et bruyant et v\u00e9rifier qu\u2019il dorment, identifi\u00e9 chacun des ronflements, le l\u00e9ger de papa, le plus bruyant, saccad\u00e9 de maman entrecoup\u00e9 de paroles, de pleurs parfois, et suis retourn\u00e9e \u00e0 ma chambre, ai allum\u00e9 le plafonnier, c\u2019est le moment que j\u2019attends, certains m\u00e8nent une second vie dans leur r\u00eave, moi c\u2019est la nuit que je vis. Retrouver toutes les nuits comme une seule nuit, la longue nuit du monde<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit je m\u2019allonge sur le matelas pos\u00e9 au sol, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ton lit, trop fatigu\u00e9e pour attendre assise dans le fauteuil au tissu vichy que tu t&rsquo;endormes. Je sens ton odeur, j\u2019entends ton souffle, je regarde ta chambre, \u00e9clair\u00e9e par la lampe, et je sais que je vais pouvoir m&rsquo;endormir, apais\u00e9e, totalement sereine, et s\u00fbre aussi de n&rsquo;\u00eatre pas \u00e9veill\u00e9e par tes pleurs, tes appels, ou ta main venue toucher, caresser doucement, mon bras pour m\u2019\u00e9veiller, toi pieds nus debout dans ma chambre, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de mon lit, l\u00e9g\u00e8rement g\u00ean\u00e9 de me r\u00e9veiller, mais d\u00e9cid\u00e9 pourtant, l&rsquo;angoisse est trop forte, tu n&rsquo;as pas appris \u00e0 t&rsquo;endormir, comment pourrais-je t&rsquo;en vouloir moi qui ai tant de mal \u00e0 m&rsquo;endormir, qui appr\u00e9hende tant le sommeil, alors sans rien dire je te suis jusqu&rsquo;\u00e0 ta chambre, je tire le tiroir, camoufl\u00e9 sous ton lit et je m\u2019allonge sur le matelas d&rsquo;appoint, et au diable les conseils, les bonnes r\u00e9solutions, au diable les principes d&rsquo;\u00e9ducation, pas d\u2019autre chose \u00e0 faire qu&rsquo;\u00e0 te rassurer, t&rsquo;aider \u00e0 t&rsquo;endormir, et moi \u00e0 dormir aussi, parce que demain<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit d\u00e9filent les morts, j&rsquo;\u00e9graine leurs pr\u00e9noms, selon un certain ordre, t\u00e2che de n\u2019en oublier aucun,&nbsp; et la liste s\u2019allonge, ils vont par deux de plus en plus souvent, les plus anciens, pas forc\u00e9ment les plus vieux, nulle logique dans la vie, une logique dans leur convocation, ceux longtemps connus, ceux \u00e0 peine crois\u00e9s &#8211; rat\u00e9 des g\u00e9n\u00e9rations &#8211; ceux partis violemment, ceux qui d\u00e9filent parce que proches, ceux qui ont pris place dans la liste parce qu&rsquo;inattendus, insolites, trop t\u00f4t. Litanie des pr\u00e9noms, cheminement entre les visages, invocation des morts. N\u2019en oublier aucun, moyen mn\u00e9motechnique. (Aucun son d\u2019audible, concentration r\u00e9elle. Attention.)&nbsp; Je me souviens des premi\u00e8res listes. Courtes. Les listes s\u2019allongent avec les ann\u00e9es, celles des morts et celles des livres lus<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">VERSO<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait un vendredi, au cin\u00e9-club. Les projections avaient lieu tous les vendredis soir, au cin\u00e9ma Palace. J\u2019\u00e9tais la seule lyc\u00e9enne. Ne venaient que des\u00a0 adultes, dont pas mal de professeurs et m\u00eame deux surveillants de mon lyc\u00e9e. Les retrait\u00e9s \u00e9taient nombreux. Je venais en voiture, une Renault 5 grise que je garais dans une ruelle perpendiculaire connue pour les prostitu\u00e9es qui y travaillaient. On entrait dans la salle de cin\u00e9ma -c\u2019\u00e9tait la plus grande du Palace qui en contenait trois- par un couloir pentu dans lequel on avait install\u00e9 une dizaine de fauteuils pliants rouges, puis quelques m\u00e8tres plus bas on tombait \u00e0 proprement parler dans la salle, avec ses dizaines de longues rang\u00e9es bien align\u00e9es. Je m\u2019asseyais dans un des fauteuils du couloir, nous n&rsquo;\u00e9tions pas plus de quatre, position qui seyait \u00e0 ma timidit\u00e9 et me permettait de jouir non seulement du film mais du spectacle de la salle. Je pouvais filer discr\u00e8tement, sans attendre toujours la fin du d\u00e9bat auquel je n\u2019ai jamais os\u00e9 particip\u00e9. Cette position strat\u00e9gique permettait, ou donnait l\u2019impression, l\u2019illusion, d\u2019en \u00eatre sans en \u00eatre. Je n\u2019avais pas leur \u00e2ge, n\u2019\u00e9tais pas encore autoris\u00e9e, me semblait-il, \u00e0 occuper les premiers rangs. Il y avait aussi un peu de pause dans le choix de l\u2019emplacement. Je n\u2019ai pas le souvenir d\u2019ouvreuses lors de ces s\u00e9ances alors qu\u2019il y en avait lors des s\u00e9ances ordinaires du cin\u00e9ma; elles pla\u00e7aient les retardataires \u00e0 l\u2019aide de leur lampe de poche puis r\u00e9apparaissaient \u00e0 l\u2019entracte\u00a0 avec leur panier de bonbons <em>la pie qui chante<\/em>, d\u2019Esquimaux et chocolats glac\u00e9s. J\u2019ai oubli\u00e9 quel \u00e9tait le court m\u00e9trage qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 le film ce soir-l\u00e0. J\u2019ai longtemps gard\u00e9 non pas la carte que l\u2019on poin\u00e7onnait \u00e0 chaque projection, comme on poin\u00e7onnait alors les cartes des remonte-pentes, mais le programme, petit fascicule avec, imprim\u00e9 dessus (en pochoir), le visage de Louise Brooks. Ce vendredi-l\u00e0 le film \u00e9tait en<em> voix off<\/em>. Une voix lente, th\u00e9\u00e2trale, identifiable, lisait des lettres. Des lettres d\u2019amour. Je n\u2019ai pas compris pourquoi, mais devin\u00e9 qu\u2019il se passait quelque chose. De th\u00e9\u00e2tral aussi, de l\u2019ordre de la manifestation politique peut-\u00eatre. Du d\u00e9saveu public. Des spectateurs se sont lev\u00e9s et ont quitt\u00e9 la salle. Rien de discret, de contrit dans leur sortie. Avec panache plut\u00f4t. Parmi eux,\u00a0mon professeur de fran\u00e7ais et son \u00e9pouse, professeur de fran\u00e7ais \u00e9galement, et quelques autres que je ne connaissais pas. Ils se sont lev\u00e9s et fi\u00e8rement, t\u00eate haute, ont quitt\u00e9 la salle. Je suis rest\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 la fin. A 17 ans, je buvais les mots d\u2019amour \u00e9crits par celui qui les lisait. Je n\u2019avais jamais vu un film tout en <em>voix off<\/em>. Je n\u2019ai jamais revu le film. N\u2019en ai pas le d\u00e9sir. L\u2019adulte que je suis aujourd\u2019hui quitterait-elle la salle en d\u00e9couvrant <em>Lettres d\u2019amour en Somalie<\/em>? Quand je rentrai ce soir-l\u00e0 chez moi, apr\u00e8s le cin\u00e9 club, je retrouvai mon p\u00e8re devant la t\u00e9l\u00e9vision, c\u2019\u00e9tait l\u2019heure du dernier journal, puis venait le cin\u00e9ma de minuit que nous regarderions ensemble assis dans les fauteuils en ska\u00ef.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RECTO \u00e0 ce stade de la nuit, dans la maison endormie, j\u2019erre devant les biblioth\u00e8ques, passe en revue les couvertures famili\u00e8res, devine les titres \u00e0 la couleur de la tranche, au format, \u00e0 l\u2019emplacement du livre. 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