{"id":189227,"date":"2025-07-08T09:47:11","date_gmt":"2025-07-08T07:47:11","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=189227"},"modified":"2025-07-22T15:47:15","modified_gmt":"2025-07-22T13:47:15","slug":"recto-verso-02-les-grands-bleus-de-mow","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-verso-02-les-grands-bleus-de-mow\/","title":{"rendered":"#rectoverso #02 | Les grands bleus de Mow"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"640\" height=\"361\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/02-KerangalBleusMow.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-189230\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/02-KerangalBleusMow.jpeg 640w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/02-KerangalBleusMow-420x237.jpeg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">\u00c0 ce stade de la nuit, tu n\u2019\u00e9tais plus du tout une petite fille. Tes larmes avaient s\u00e9ch\u00e9 sur tes joues trop sal\u00e9es, au coin de tes yeux rougis par trois longs jours de larmes. Tu \u00e9tais allong\u00e9e sur le dos dans le noir les yeux grands ouverts. Plus aucun bruit en bas, plus de voix, plus de pas, plus aucun mouvement, plus de lumi\u00e8re non plus ni d\u2019odeur de tabac. Ils ne la cherchaient plus, tout le monde \u00e9tait rentr\u00e9 chez lui, ta m\u00e8re \u00e9tait d\u00e9sormais d\u00e9c\u00e9d\u00e9e, disparue, noy\u00e9e. Son corps n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9, mais tu n\u2019avais plus de m\u00e8re<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade de la nuit, tu t\u2019\u00e9tais endormie, les pieds enfouis dans le sable, le dos contre un rocher, les genoux entre les bras, et ton visage coll\u00e9 au tissu plus tr\u00e8s propre du visage d\u2019Alba, \u00e0 ses cheveux de laine, \u00e0 son odeur ch\u00e9rie de poup\u00e9e ador\u00e9e que tu tra\u00eenais partout \u00e0 bout de bras depuis un bon moment. Tous les adultes te cherchaient, toi tu ne rentrerais pas, tu l\u2019avais chuchot\u00e9 bas \u00e0 l\u2019oreille d\u2019Alba avant de t\u2019endormir<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade de la nuit, tu savais qu\u2019essayer de lire encore une page ne servirait \u00e0 rien, tu ne retenais plus un mot depuis au moins deux heures, ce livre tu ne l\u2019avais pas ouvert plus de trois fois dans toute l\u2019ann\u00e9e, pas plus que tu n\u2019avais suivi les cours. Tu avais d\u00e9j\u00e0 des points de retard, cet examen tu ne l\u2019aurais pas et en plus finalement, tu t\u2019en fichais pas mal de l\u2019avoir ou pas<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade de la nuit, tu \u00e9tais allong\u00e9e sur le dos les yeux ouverts, tu retournais tout dans ta t\u00eate, il te fallait une raison, une excuse, un boulot, une id\u00e9e, ou juste assez de cran pour appeler ton p\u00e8re et lui dire haut et fort que tu ne rentrerais pas \u00e0 Toft, que ta vie \u00e9tait en ville, \u00e0 Londres ou \u00e0 Paris, Barcelone ou Milan, plus du tout sur ces \u00eeles paum\u00e9es dans l\u2019Atlantique, sans grandeur, sans avenir, sans promesses, sans aucune perspective, que tu en \u00e9tais s\u00fbre, que plein de gens t\u2019avaient dit que tu avis de l\u2019avenir dans la photographie<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade de la nuit, tu savais que sans caf\u00e9 et sans un petit remontant, tu ne tiendrais plus longtemps. Encore vingt-cinq photos \u00e0 d\u00e9velopper, retoucher et mettre en forme pour que le portfolio soit pr\u00eat pour le d\u00e9fil\u00e9 et pour la sortie de Vogue<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade de la nuit, tu savais que sans caf\u00e9 et sans un petit remontant, tu ne tiendrais plus longtemps. Encore vingt-cinq photos \u00e0 d\u00e9velopper, retoucher et mettre en forme pour que le portfolio soit pr\u00eat pour la campagne de l\u2019asso de d\u00e9fense des paysages d\u2019Alaska contre l\u2019industrie p\u00e9troli\u00e8re et pour la sortie de National Geographic&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade de la nuit, tu ne dormais toujours pas, tu n\u2019en revenais toujours pas, ta premi\u00e8re nuit chez toi, sur ton \u00eele \u00e0 toi, sur l\u2019\u00eele de Lavrec. Tu aurais voulu que la toile de ta tente soit transparente pour que les \u00e9toiles puissent f\u00eater \u00e7a avec toi, et demain matin, les oiseaux et les nuages, le vent dans les arbres, le bruit de la mer, les vagues sur la plage<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade de la nuit, tu ne dormais toujours pas, tu ne d\u00e9col\u00e9rais pas, ta rage \u00e9tait intacte. Ils te chassaient de chez toi, de ton \u00eele \u00e0 toi, o\u00f9 tu avais ta vie, o\u00f9 tu avais tout construit, pour bricoler \u00e0 coups de sponsoring un Disneyland saupoudr\u00e9 d\u2019historique \u00e0 la gloire de saint Trouduc. Tu ne d\u00e9col\u00e9rais pas<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce stade de la nuit, tu t\u2019\u00e9tais d\u00e9cid\u00e9e. Tu allais acheter le bateau de Josef, il te faisait un bon prix et avec le reste de l\u2019argent de l\u2019expropriation, tu allais rentrer aux Shetlands, tranquillement, en passant voir les amis, en prenant tout ton temps. Tu t\u2019\u00e9tais d\u00e9cid\u00e9e, maintenant tu pouvais enfin fermer les yeux, t\u2019endormir<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Depuis trois ou quatre ans, la mairie le proposait au moins trois ou quatre fois par \u00e9t\u00e9. Le cin\u00e9ma en plein air, sur la plage. Il fallait une mar\u00e9e basse du soir. Alors une entreprise venait avec un \u00e9cran g\u00e9ant \u00e0 armature gonflable, un projecteur et chacun amenait son si\u00e8ge ou acceptait d\u2019avoir les fesses mouill\u00e9es en s\u2019asseyant dans le sable ou sur un caillou pour les plus chanceux. Les films propos\u00e9s avaient tous en commun de ne pas \u00eatre trop r\u00e9cents, d\u2019avoir un rapport avec la mer et d\u2019\u00eatre des versions familiales, c\u2019est \u00e0 dire expurg\u00e9es des sc\u00e8nes de sexe ou de violence trop explicite, un petit coup de poing de temps en temps \u00e9tait admis et les sc\u00e8nes torrides n\u2019allaient pas plus loin que le baiser et le d\u00e9voilement d\u2019une \u00e9paule, ensuite on passait directement au petit-d\u00e9jeuner. Le programme annuel alternait fiction et documentaire. Ce vendredi, ce serait\u00a0<em>le grand bleu<\/em>. Tous les habitants de Lavrec, stagiaires compris se d\u00e9pla\u00e7aient \u00e0 chaque s\u00e9ance quel que soit le film et quelle que soit la m\u00e9t\u00e9o, pour soutenir l\u2019initiative et pour changer de la routine de l\u2019\u00eele. La date \u00e9tait toujours fix\u00e9e en fonction de la mar\u00e9e, donc on pouvait y aller \u00e0 pied depuis Lavrec, m\u00eame pas besoin de bateau. Ce jour l\u00e0 pas de pluie, pas de vent, tout \u00e9tait parfait, peut-\u00eatre un peu trop de lune si on voulait chipoter, mais \u00e7a permettrait de venir sans utiliser de lampe \u00e9lectrique. Mow, Josef, Neige, Damien et les six stagiaires, tout le monde \u00e9tait venu, sur Lavrec il ne restait plus que le chat, Oups. Personne n\u2019avait encore vu le film. Au moment de sa sortie, Mow \u00e9tait \u00e0 Londres, Josef encore en Lituanie et les autres n\u2019\u00e9taient pas encore n\u00e9s. Quand la musique commen\u00e7\u00e2t, tout le monde eut l\u2019impression d\u2019avoir d\u00e9j\u00e0 entendu \u00e7a quelque part, une musique de mer, tranquille, apaisante, \u00e7a commen\u00e7ait bien. Et puis on a plong\u00e9 avec la cam\u00e9ra, avec son \u0153il sous l\u2019eau, dans l\u2019eau, au milieu de l\u2019eau, entour\u00e9 d\u2019eau, enferm\u00e9 dans l\u2019eau. Mow a commenc\u00e9 \u00e0 se sentir bouscul\u00e9e, press\u00e9e, oppress\u00e9e, malmen\u00e9e par toute cette eau, ce bleu, ce bleu liquide, ce bleu partout, de l\u2019eau partout, sa respiration s\u2019est acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e, les battements de son c\u0153ur aussi, son regard \u00e9tait plus que captiv\u00e9, captur\u00e9 par le bleu, l\u2019eau, la mer, ses oreilles ont commenc\u00e9 \u00e0 siffler, \u00e0 bourdonner, les mains, le visage en sueur, et puis les larmes, en silence, doucement, mais un flot infini de larmes qui ne s\u2019arr\u00eateraient plus, de couler, de ruisseler, ses yeux bleus comme deux sources dans la mousse de ses cils. Alors Mow est partie, elle a laiss\u00e9 les autres avec le plongeur qui ressortait de l\u2019eau et elle a march\u00e9 droit devant sur le chemin qui m\u00e8ne au nord de l\u2019\u00eele au milieu des vagues vertes des foug\u00e8res et des ronces, avec juste assez de vent caressant son visage pour remplacer sur ses joues les deux lignes de larmes par deux lignes de sel<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-preformatted\">Codicille :<br>Presque comme dans la proposition, juste le pronom, mais je voulais, pour Mow, ajouter la distance que rajoute le tu quand il se parle \u00e0 lui-m\u00eame.<br>Pour celles et ceux qui ne connaissent pas Mow, c\u2019est une personnage n\u00e9e dans le cycle LVME, elle m\u2019a accompagn\u00e9e dans boost et maintenant ici dans recto verso. Au fil des propositions, des ailes commencent \u00e0 lui pousser dans le dos, pas impossible qu\u2019un jour elle arrive \u00e0 s\u2019envoler<br>Et pour le bleu, pens\u00e9e pour Delphine Arras et son dernier bouquin, <em>je plonge des bleus<\/em> chez Quartett (pas encore lu, mais dans la liste !)<br><\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 ce stade de la nuit, tu n\u2019\u00e9tais plus du tout une petite fille. Tes larmes avaient s\u00e9ch\u00e9 sur tes joues trop sal\u00e9es, au coin de tes yeux rougis par trois longs jours de larmes. Tu \u00e9tais allong\u00e9e sur le dos dans le noir les yeux grands ouverts. 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