{"id":189352,"date":"2025-07-08T14:17:22","date_gmt":"2025-07-08T12:17:22","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=189352"},"modified":"2025-07-08T14:28:07","modified_gmt":"2025-07-08T12:28:07","slug":"rectoverso-02-maylis-de-kerangal-nuits-et-je-pluriels","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-02-maylis-de-kerangal-nuits-et-je-pluriels\/","title":{"rendered":"#rectoverso\u00a0#02| Maylis de Kerangal nuits et je, pluriels"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Recto<\/em><strong><em><\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit \u2014 le vent s\u2019engouffre dans les interstices du b\u00e2timent, racle les vitres, secoue les stores m\u00e9talliques comme une main impatiente, je suis l\u00e0, coll\u00e9 sur la banquette d\u2019une salle d\u2019attente, n\u00e9on clignotant, un hal\u00e8tement absorbant l\u2019air \u2014 le couloir s\u2019allonge, couve le silence, j\u2019entends au loin le pas d\u2019une infirmi\u00e8re, ou peut-\u00eatre est-ce le bruit de mon propre sang qui bat dans mes tempes, je n\u2019en sais rien, tout se m\u00eale, se brouille \u2014 \u00e0 ce stade de la nuit, il n\u2019y a plus de chronologie, plus de rep\u00e8res, juste ce face-\u00e0-face \u00e9troit avec l\u2019angoisse o\u00f9 le r\u00e9el vacille, s\u2019effiloche, o\u00f9 je me demande si ce que j\u2019attends est d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9, ou s\u2019il ne viendra jamais \u2014 \u00e0 ce stade de la nuit, je regarde les murs et j\u2019esp\u00e8re qu\u2019ils me parlent.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit \u2014 la ville se referme sur elle-m\u00eame, dig\u00e8re ses lumi\u00e8res, ses sir\u00e8nes, ses corps, je marche dans une rue sans nom, talon contre bitume,  irr\u00e9gularit\u00e9s, je tra\u00eene une fatigue sans \u00e2ge, une pens\u00e9e :  la valise oubli\u00e9e sur un quai \u2014 \u00e0 ce stade de la nuit, je me souviens de la voix du m\u00e9decin, timbre neutre, syntaxe clinique, il avait dit \u00ab&nbsp;on surveille&nbsp;\u00bb, et moi j\u2019avais entendu \u00ab&nbsp;on attend que \u00e7a bascule&nbsp;\u00bb \u2014 alors je vais, j\u2019arpente, j\u2019use les trottoirs, je longe les vitrines aveugles, les rideaux de fer, \u00e0 l&rsquo;enfer, je pense au corps sur le lit veill\u00e9 par des machines, des chiffres tra\u00e7ant la vie et la mort, des tubes qui entrent et sortent, je pense \u00e0 ce r\u00e2le qui n\u2019est plus le sien, \u00e0 ce c\u0153ur assist\u00e9, que l\u2019on rapi\u00e8ce\u2014 \u00e0 ce stade de la nuit, je ne sais plus si je fuis ou si je veille, je suis l\u00e0 sans \u00eatre l\u00e0, tendu vers un possible que je ne peux ni nommer ni repousser \u2014 \u00e0 ce stade de la nuit, j\u2019avance pour ne pas tomber.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit \u2014 l\u2019air est doux, presque ti\u00e8de, la fen\u00eatre ouverte laisse entrer le chuchotis d&rsquo;oiseaux, un frisson sur la peau nue de mon bras \u2014 je suis allong\u00e9, pas vraiment endormi, pas vraiment \u00e9veill\u00e9, entre deux \u2014 je pense \u00e0 toi, sans col\u00e8re, sans regrets, une pens\u00e9e telle une eau lisse \u2014 \u00e0 ce stade de la nuit, ton absence ne br\u00fble plus, elle flotte, elle m\u2019accompagne \u2014 je me dis que c\u2019est peut-\u00eatre \u00e7a, vivre apr\u00e8s \u2014 ne pas gu\u00e9rir, non, mais porter \u2014 je t\u2019imagine quelque part, peut-\u00eatre dans un r\u00eave, ou dans une autre vie, je ne sais pas \u2014 \u00e0 ce stade de la nuit, je te parle sans bruit.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit \u2014 l\u2019excitation monte sans raison, comme une onde au-dedans de la peau, debout je tourne dans la cuisine, pieds nus sur le carrelage froid, les gestes&nbsp;&nbsp;s\u2019encha\u00eenent inutilement \u2014 je range un verre, j\u2019ouvre le frigo, je regarde la lumi\u00e8re \u00e9clairer mes mains, et je referme \u2014 rien \u00e0 faire, rien \u00e0 dire, juste ce corps qui pulse, qui s\u2019emballe \u2014 \u00e0 ce stade de la nuit, tout semble possible, tout semble pr\u00eat \u00e0 commencer, m\u00eame l\u2019irr\u00e9el \u2014 je pense \u00e0 un d\u00e9part, \u00e0 un appel, \u00e0 un visage que je n\u2019ai pas encore vu \u2014 je suis tendu vers ce qui n\u2019existe pas, vers ce qui pourrait \u2014 \u00e0 ce stade de la nuit, je suis pr\u00eat \u00e0 aimer sans preuve.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit \u2014 l\u2019id\u00e9e de lui revient en insistant, une musique trop douce que j\u2019entends quand m\u00eame \u2014 je suis sur le canap\u00e9, jambes repli\u00e9es, un livre ouvert sur les genoux, mais je ne lis pas, je regarde le vide \u2014 je revois son rire, sa fa\u00e7on de prolonger son regard dans le mien quand il doute, des phrases de silences qu\u2019il ne dira jamais \u2014 un amour improbable, hors cadre, hors temps, un amour qui ne se montre pas, qui se vit en dedans, \u00e0 l\u2019ombre \u2014 \u00e0 ce stade de la nuit, je n\u2019essaie plus de comprendre, je laisse venir \u2014 je sais que demain, \u00e0 la lumi\u00e8re le sens se sera \u00e9chapp\u00e9, mais maintenant, dans cette heure tremblante, je le sens l\u00e0 \u2014 vivant, l\u00e9ger, interdit \u2014 et je n\u2019y peux rien.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit \u2014 je ris tout seul dans la cuisine, une cuill\u00e8re \u00e0 la main, un vieux morceau de disco en fond, volume trop fort \u2014 je danse mal, je le sais, mais je m\u2019en fiche \u2014 je tourne, je chante faux, je suis ivre de rien, juste de cette joie qui d\u00e9borde sans raison \u2014 \u00e0 ce stade de la nuit, tout para\u00eet soluble, m\u00eame les probl\u00e8mes \u2014 je pense aux messages, aux promesses, aux rendez-vous qu\u2019on ne tiendra peut-\u00eatre pas \u2014 et pourtant, \u00e7a suffit \u2014 je suis l\u00e0, rire de vivre, un peu fou \u2014 \u00e0 ce stade attendri de ma nuit, le monde  semble vaste, moi, minuscule et heureux dedans.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit \u2014 la ville au ralenti s\u2019\u00e9tire, comme si elle respirait plus lentement \u2014 je marche sans but, les \u00e9couteurs viss\u00e9s aux oreilles, un morceau lancinant, et le trottoir d\u00e9file \u2014 les r\u00e9verb\u00e8res dessinent des halos d\u2019or sur l\u2019asphalte et la pluie, tout para\u00eet magique \u2014 et tout soudain, je pense \u00e0 cette main fr\u00f4l\u00e9e dans l\u2019escalier plus t\u00f4t, ce regard tenu une seconde de trop \u2014 rien de concret, rien de dit, mais une possibilit\u00e9, une \u00e9tincelle en suspens \u2014 \u00e0 ce stade de la nuit, le simple fait de l\u2019imaginer suffit \u2014 l\u2019\u00e9lan, le trouble, la surprise \u2014 j\u2019ai envie de courir, de dire son pr\u00e9nom \u00e0 voix haute, juste pour l\u2019entendre sonner \u2014 \u00e0 ce stade de la nuit, l\u2019amour n\u2019a pas encore de forme\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><em>Verso \u2013 \u00ab&nbsp;aimons-nous vivants&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait un samedi, ou un vendredi peut-\u00eatre, un de ces soirs o\u00f9 la lumi\u00e8re tombe lentement sur la campagne, lav\u00e9e de jaune et de rose, les ballots de foin d\u00e9coup\u00e9s nets sur la ligne d\u2019horizon. On roulait tranquillement, fen\u00eatre ouverte, le vent faisait battre la manche de la chemise comme une voile. \u00c0 l\u2019or\u00e9e du village, juste apr\u00e8s le virage du ch\u00e2teau, on                       l\u2019a vu\u00a0 : \u00ab\u00a0cin\u00e9maitin\u00e9rantbus\u00a0\u00bb panneau flanqu\u00e9 d\u2019un h\u00e9risson \u00e0 roulettes \u2014 oui, un h\u00e9risson ! \u2014 courant comme un fou, deux bobines de film plant\u00e9es sur la t\u00eate en guise de couronne, sprintant vers nous.\u00a0\u00a0Il avait tout d\u2019un petit miracle ce cin\u00e9bus. Caravane du 7e art, bourlingueur aux si\u00e8ges rouges en velours synth\u00e9tique, gradins moelleux une odeur m\u00eal\u00e9e de parfum, de moquette chauff\u00e9e, de sucre ti\u00e8de. Sur l\u2019\u00e9cran au fond de la sc\u00e8ne, peint \u00e0 la main, ces mots\u202f:\u00a0<strong>\u00ab\u00a0Aimons-nous vivants\u00a0\u00bb<\/strong>, et c\u2019est vrai qu\u2019ils avaient l\u2019air d\u2019y croire, les types de l\u2019\u00e9quipe arriv\u00e9s par le bus, eux qui souriaient en pliant les programmes donn\u00e9s avec les billets. Pas de pub, mais des courts-m\u00e9trages avant le film, souvent des perles. Les gens arrivaient par grappes, en famille, en couple, entre copains. On se reconnaissait, on se saluait comme au march\u00e9\u2014 \u00ab\u00a0t\u2019as vu la bande-annonce\u202f?\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0le dernier, c\u2019\u00e9tait pas mal, non\u202f?\u00a0\u00bb \u00ab\u00a0il para\u00eet qu\u2019on pleure \u00e0 la fin.\u00a0\u00bb \u2014 et d\u00e9j\u00e0, les fauteuils couinaient sous les mouvements, les bonjours, les pardons, les sacs pos\u00e9s \u00e0 terre, les froissements des robes d\u2019\u00e9t\u00e9. Ambiance bon enfant, tribale presque. Pas cher, accessible, du cin\u00e9ma pour tous, du bon. On avait d\u00e9cid\u00e9 de se d\u00e9placer pour partager cette heure et demie dans l\u2019obscur. Et quand le noir s\u2019est fait, quand les premi\u00e8res images ont jailli, c\u2019\u00e9tait \u00e7a, on \u00e9tait venus chercher\u202f: un bout de vie, un miroir. \u00ab\u00a0Aimons-nous vivants\u00a0\u00bb, projetait l\u2019\u00e9cran, et dans ce clair-obscur on a pens\u00e9 que oui, \u00e0 mourir pour mourir, pas tout de suite, pas comme \u00e7a. Pas avant d\u2019avoir aim\u00e9 vivant.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Recto \u00e0 ce stade de la nuit \u2014 le vent s\u2019engouffre dans les interstices du b\u00e2timent, racle les vitres, secoue les stores m\u00e9talliques comme une main impatiente, je suis l\u00e0, coll\u00e9 sur la banquette d\u2019une salle d\u2019attente, n\u00e9on clignotant, un hal\u00e8tement absorbant l\u2019air \u2014 le couloir s\u2019allonge, couve le silence, j\u2019entends au loin le pas d\u2019une infirmi\u00e8re, ou peut-\u00eatre est-ce <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-02-maylis-de-kerangal-nuits-et-je-pluriels\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#rectoverso\u00a0#02| Maylis de Kerangal nuits et je, pluriels<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":604,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-189352","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/189352","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/604"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=189352"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/189352\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":189366,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/189352\/revisions\/189366"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=189352"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=189352"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=189352"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}