{"id":189368,"date":"2025-07-08T15:01:38","date_gmt":"2025-07-08T13:01:38","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=189368"},"modified":"2025-07-13T16:40:39","modified_gmt":"2025-07-13T14:40:39","slug":"rectoverso-03-retours-departs","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-03-retours-departs\/","title":{"rendered":"#rectoverso # 03 | allers-retours"},"content":{"rendered":"\n<p>Recto<br>\u00e0 ce stade de la nuit seule reste une question. Lancinante. Pourquoi avoir fait \u00e7a ? Il avait tout pour lui. Enfin presque. Sinon il ne se serait pas embarqu\u00e9 dans cette situation insens\u00e9e. Obscure. Laide, vue de l\u2019ext\u00e9rieur. Justement en pleine nuit. M\u00eame si c\u2019est le matin que les larrons l\u2019ont trouv\u00e9 sans vie. On voudrait crier : non, pas lui ! Si brillant. Si g\u00e9n\u00e9reux. Le choc d\u2019une rupture, c\u2019\u00e9tait avant. Mais les cons\u00e9quences, l\u2019onde de choc, on ne sait pas. Lui sans doute ne savait pas non plus, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 tout se m\u00e9lange. Ou alors, il ne savait que trop. Plus rien \u00e0 perdre. Si : tous les projets en perspective. M\u00eame qu\u2019il devait revenir sur les lieux de la c\u00e9l\u00e9bration r\u00e9cente et projeter \u00e0 l\u2019Eden \u2014 le petit cin\u00e9ma qui avait accueilli sa grand-m\u00e8re l\u2019aventuri\u00e8re de l\u2019Education nouvelle\u2014 un documentaire sur l\u2019artiste r\u00e9sistante. Expliquer aux spectateurs ce qui l\u2019avait pouss\u00e9 \u00e0 sortir du peuple des ombres une figure embl\u00e9matique. Parler de ce qui est universel. Aller plus loin. Et si ses projets \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 les pr\u00e9misses d\u2019une fuite en avant ? La question taraude, creuse son trou en pleine chair et mon corps est celui de la nuit, les entrailles se tordent. Si seulement on pouvait tout rembobiner, revenir au jour des retrouvailles, des souvenirs. Il disait il y a peu : quand j\u2019\u00e9tais petit, tu me m\u2019avais racont\u00e9 l\u2019histoire de la pierre \u00e0 ton doigt \u2014une aigue- marine ayant cristallis\u00e9 \u00e0 partir du ciel et de la mer. Je n\u2019ai jamais oubli\u00e9<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, c\u2019est le hurlement d\u2019un loup qui revient. Il m\u2019a arrach\u00e9e au repos. Une nuit de pleine lune. Le hurlement vient du terrain de jeux travers\u00e9 par les h\u00e9rissons rejoignant leurs abris de feuilles mortes sous les buissons. Je me l\u00e8ve sans faire de bruit, les parents dorment. Ils vont dire que c\u2019est un cauchemar. J\u2019en fais tellement depuis que grand-p\u00e8re a violemment disparu. Tout est vrai cette nuit. Mais ils ne me croient pas. Alors je me tais. Le lendemain, j\u2019essaie de comprendre les conversations des grandes personnes. Le chien-loup dit berger allemand si gentil avec nous les enfants est devenu fou pour une raison inconnue. On parle de pleine lune, de retour aux origines sauvages. On parle mais on ne sait pas. Le garde-forestier a d\u00fb abattre le chien qui sautait \u00e0 la gorge des humains. Et moi j\u2019ai perdu Dick. Les nuits suivantes, quand je parviens \u00e0 dormir, je rejoins les loups. Ils me reconnaissent quand la nuit est claire. Ils ne sont pas m\u00e9chants. Ils s\u2019appellent tous Dick<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit je voudrais consoler les enfants qui pleurent quelque part ailleurs. Si nombreux. Ils ont faim, voudraient comprendre, retrouver, partir. \u00catre prot\u00e9g\u00e9s. Jouer. Juste jouer sans avoir peur. Pourquoi le fracas. Pourquoi les adultes perdus comme nous on l\u2019est. Pourquoi plus rien de ce qu\u2019on voyait avant. Peut-\u00eatre que \u00e7a n\u2019existait pas. Pourquoi les corps sans vie. Pourquoi les gravats. On invente des jeux avec les cailloux, les chiffons, les restes, en attendant. En attendant quoi ? On r\u00e9cup\u00e8re des bribes, on fouille les ruines. On imagine une autre vie, une autre ville. On se r\u00e9fugie dans un r\u00eave plein de poussi\u00e8re. Une fourmi transporte de toutes ses forces une brindille. Elle est comme nous. On la regarde. Ce n\u2019est pas du courage. Pour elle, c\u2019est l\u2019incontournable n\u00e9cessit\u00e9 qu\u2019on n\u2019interroge pas : il lui faut absolument transporter la brindille d\u2019un point \u00e0 un autre. Et recommencer. On dirait qu\u2019elle consolide la fragilit\u00e9. En plein d\u00e9sert on est minuscules. Les rep\u00e8res aussi. Et ils s\u2019effondrent. On pleure. On n\u2019a plus de larmes. On fait comme si on recommen\u00e7ait. On transporte des brindilles<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, il faut partir. Aller \u00e0 la gare \u00e0 pied \u2014 les premiers bus ne sont pas encore en circulation \u2014attraper le premier train, passer par la capitale pour rejoindre le vieux Centre aux villages \u00e9loign\u00e9s, aux maisons ferm\u00e9es, aux for\u00eats \u00e9paisses. Dans le premier train, ceux qui vont au travail \u2014 ouvriers, employ\u00e9s des travaux de maintenance aides-soignantes \u00ab issus de l\u2019immigration \u00bb, comme disent ceux qui montent rarement dans les premiers trains de banlieue\u2014 ferment les yeux pendant le transport pour profiter d\u2019un dernier r\u00e9pit avant de se jeter dans les batailles de la journ\u00e9e. Je fais comme eux, un r\u00e9pit, puis je change de train. C\u2019est long, A l\u2019arriv\u00e9e il faudra louer une voiture, rouler pendant trois quarts d\u2019heure en traversant for\u00eats, villages aux maisons parfois abandonn\u00e9es, rejoindre le Village d\u2019Enfants. Prendre la parole. D\u00e9fendre. Convaincre. Tu le veux bien disent-ils. Parall\u00e8le d\u00e9risoire : parce que tu le vaux bien, la pub m\u00e9lange tout dans son inf\u00e2me mac\u00e9ration. La nuit joue les prolongations. Jusqu\u2019o\u00f9 faudra-t-il aller ? Le train roule encore. On y retourne. Encore une fois. Le jour finira bien par se lever<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, la pleine lune a d\u00e9coup\u00e9 les silhouettes des arbres et des maisons saisies dans ce qui ressemble \u00e0 un temps suspendu. Tout le monde fait comme si de rien n\u2019\u00e9tait. Impossible d\u2019interrompre ce qui est entam\u00e9. Surtout une f\u00eate de famille. Il y a bien eu des alertes sur les t\u00e9l\u00e9phones mais tout le monde s\u2019est dit : on dirait une alerte enl\u00e8vement, ils en font toujours trop. Tout est bon pour semer l\u2019inqui\u00e9tude. Comment distinguer le faux du vrai, surtout maintenant ? Pendant que les nuages s\u2019agr\u00e8gent, magnifiques et noirs, devant la lune aux sept voiles, on se s\u00e9pare. Dernier coup d\u2019\u0153il vers la rue montante : tout est calme, sauf un \u00e9clair, aux parages d\u2019un transformateur. Toutes ces alertes pour presque rien. Pass\u00e9 minuit, le grand cercle blanc disparait, absorb\u00e9 par une meute de nu\u00e9es qui soudain fait penser \u00e0 un galop fou. Claquements. Volets ou sabots. Un grondement sourd s\u2019amplifie d\u2019un seul coup, courbant les arbres qui s\u2019inclinent devant un visiteur redout\u00e9. Le vent fou se d\u00e9couvre, embrasant le silence d\u2019avant. Une temp\u00eate jamais vue s\u2019abat comme la col\u00e8re sur l\u2019ordinaire m\u00e9dus\u00e9<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je sors. Chaleur intenable. Qui m\u2019appelle ? C\u2019est dangereux : on ne sait jamais. Non, il faut que j\u2019y aille. D\u2019abord le parfum capiteux du catalpa m\u2019\u00e9tourdit au passage. S\u2019interpose. Mais c\u2019est dit : je m\u2019\u00e9vade<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit je marche encore. Je fais partie de ceux qui cherchent \u00e0 anticiper pour la distribution. Arriver \u00e0 temps. Avec les autres j\u2019emprunte un couloir grillag\u00e9 dans le d\u00e9sert. Il canalise des milliers d\u2019\u00eatres humains r\u00e9duits \u00e0 la mendicit\u00e9. Le petit jour va se lever et il est d\u00e9j\u00e0 trop tard. Tous ceux qui ont pens\u00e9 r\u00e9cup\u00e9rer quelques miettes avant l\u2019heure prescrite ont eu la m\u00eame id\u00e9e : arriver avant. Avant tout. Tout le monde se bouscule et le chacun-pour-soi remplace dans l\u2019urgence le tous-ensemble. Plus envie d\u2019avancer. Je reste l\u00e0. Ecras\u00e9e<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit je suis devenue passag\u00e8re clandestine. Embarquant parmi. Secou\u00e9e, retourn\u00e9e, d\u00e9barqu\u00e9e. Contr\u00f4l\u00e9e. Renvoy\u00e9e aux origines dont je n\u2019ai plus id\u00e9e. Renvoy\u00e9e \u00e0 rien. Rien d\u2019autre qu\u2019\u00eatre du voyage ill\u00e9gal, dans un r\u00eave de d\u00e9placement plein de risques. R\u00eave de vie meilleure. Un toit. Manger \u00e0 sa faim. M\u00eame si la faim c\u2019est aussi autre chose. Rencontrer. Mais pas ceux qui font comme s\u2019ils ne te voyaient pas. M\u00eame quand tu ne demandes rien. Rien que la possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre l\u00e0. Juste un peu<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit il n\u2019y a plus personne. Les mots remplacent les vivants. Ils se bousculent au portillon ou se dispersent selon l\u2019aimant qui les attire ou les repousse. On ne discute plus : ils sont l\u00e0. Pr\u00eats \u00e0 tout. A s\u2019emparer de toi autant que tu t\u2019empares d\u2019eux. Ils ne te laissent aucun r\u00e9pit. Voyagent avec toi. Ils sont ton bagage et vont jusqu\u2019\u00e0 devenir ton absence de bagages. Ils n\u2019ont pas besoin de parler, ils savent que tu les connais par c\u0153ur et m\u00eame quand tu es retard\u00e9e, ils ne perdent pas patience. Ils t\u2019attendent pour le prochain bivouac<\/p>\n\n\n\n<p>Verso<br>\u00e0 ce stade de la nuit, je repasse par l\u00e0 . La journ\u00e9e s\u2019est finie avec une r\u00e9union lourde. Projet retoqu\u00e9 encore une fois parce qu\u2019il faut trouver les moyens de faire des \u00e9conomies, parce que soi-disant ils n\u2019ont plus les moyens. Le projet est li\u00e9 \u00e0 l\u2019urgence : dans ce cas-l\u00e0, on ne l\u00e9sine pas avec le budget, surtout quand en amont tout a \u00e9t\u00e9 \u00e9tudi\u00e9 au millim\u00e8tre pr\u00e8s dans le cadre des travaux envisag\u00e9s. Que veulent-ils de plus ? L\u2019argent, il y en a mais c\u2019est ailleurs qu\u2019ils le placent. C\u2019est bien connu, l\u2019urgence ne rapporte pas. L\u2019urgence co\u00fbte cher. Je longe le parc en pensant \u00e0 tout \u00e7a et en traversant sans vraiment regarder, manque de me faire renverser par une voiture qui freine sec. Reprendre ses esprits. Je prends appui sur le mur d\u2019en face, pr\u00e8s d\u2019une affiche. Programmation de l\u2019Eden, petit cin\u00e9ma enti\u00e8rement restaur\u00e9 \u00e0 deux pas de l\u00e0. Horaires : dans 10 minutes, c\u2019est Jane par Charlotte. Pas l\u2019ombre d\u2019une h\u00e9sitation, y aller. L\u2019Eden : j\u2019y \u00e9tais entr\u00e9e dans les ann\u00e9es 80 quand la fondatrice r\u00e9sistante d\u00e9j\u00e0 \u00e2g\u00e9e avait racont\u00e9 \u2014 mains et voix tremblantes \u2014 l\u2019histoire de ce qu\u2019elle avait arrach\u00e9, avec d\u2019autres, \u00e0 la nuit. L\u2019Eden menac\u00e9 a \u00e9t\u00e9 restaur\u00e9 depuis. Je ne reconnais pas le hall, la caisse \u00e0 droite, un escalier au fond du couloir pour acc\u00e9der aux salles \u2014 la plus grande, celle que j\u2019ai gard\u00e9e en m\u00e9moire, et les autres, qui peut-\u00eatre n\u2019existaient pas encore. C\u2019est par l\u00e0. Salle minuscule, \u00e9cran aussi. Je ne m\u2019attendais pas au cocon \u2014 ni au Rex \u00e9videmment\u2014 mais l\u00e0 c\u2019est dans le mille : salle de cin\u00e9ma en miniature, presque vide, je me pose, presque seule. Se laisser faire par ce qui va apparaitre. Jane, la maison qui prend l\u2019eau, l\u2019intuition et le regard de Charlotte, le fouillis qui se devine, les bassines pour les fuites, la mer \u00e0 deux pas, une petite-fille traversante et la question de fond : mais pourquoi elle a fait \u00e7a ? Le visage de Jane. Sa p\u00e2leur. La bouche qu\u2019elle tente de contr\u00f4ler pour que les paroles ne d\u00e9truisent rien. Le visage qu\u2019elle offre. Elle sait d\u00e9j\u00e0. Baies vitr\u00e9es. Navettes corps-visage. Et r\u00e9ciproquement. Charlotte filme. La mer, jamais loin. Filme la question sans r\u00e9ponse. Pourquoi mais pourquoi ?<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Recto\u00e0 ce stade de la nuit seule reste une question. Lancinante. Pourquoi avoir fait \u00e7a ? Il avait tout pour lui. Enfin presque. Sinon il ne se serait pas embarqu\u00e9 dans cette situation insens\u00e9e. Obscure. Laide, vue de l\u2019ext\u00e9rieur. Justement en pleine nuit. M\u00eame si c\u2019est le matin que les larrons l\u2019ont trouv\u00e9 sans vie. On voudrait crier : non, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-03-retours-departs\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#rectoverso # 03 | allers-retours<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7529,7548,1],"tags":[],"class_list":["post-189368","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-recto-verso-le-cycle-ete-2025","category-rectoverso-02-maylis-de-kerangal-nuit","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/189368","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=189368"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/189368\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":189373,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/189368\/revisions\/189373"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=189368"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=189368"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=189368"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}