{"id":189382,"date":"2025-07-08T17:02:48","date_gmt":"2025-07-08T15:02:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=189382"},"modified":"2025-07-08T17:03:30","modified_gmt":"2025-07-08T15:03:30","slug":"recto-02-maylis-de-kerangal","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-02-maylis-de-kerangal\/","title":{"rendered":"# recto 02 | Maylis de Kerangal"},"content":{"rendered":"\n<p>RECTO<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, les yeux ouverts sur l\u2019obscurit\u00e9, je cherche les images d\u2019un pass\u00e9 longtemps enfoui, je ne vois rien car rien de ce que je cherche en cet instant n\u2019a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu. J\u2019entends une respiration lourde et r\u00e9guli\u00e8re. Un camion passe dehors, il fait vibrer l\u2019un des cadres pos\u00e9 sur la commode. Le drap p\u00e8se aussi lourd qu\u2019un \u00e9dredon. Nuit de canicule et fen\u00eatre ouverte. Quelqu\u2019un donne un coup de pied dans une poubelle et marmonne de l\u2019inaudible. J\u2019invoque le fant\u00f4me abandonn\u00e9 au profit de la vie. Moiteur. La vie ne se laisse pas abandonner comme cela.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je verse l\u2019eau dans le verre. Submerg\u00e9e par l\u2019\u00e9tat du monde, par les \u00e2mes grises et par la succession de visions \u00e9carlates, je bois \u00e0 petites gorg\u00e9es, respirant \u00e0 peine . Sid\u00e9r\u00e9e et d\u00e9munie, mon inaction me laisse un go\u00fbt amer au fond de la gorge, l\u2019impression de trahir mon coeur, de trahir mon \u00e2me. Assise dans le salon, je suis fig\u00e9e face \u00e0 la biblioth\u00e8que d\u00e9bordant de livres. Le verre d\u2019eau ne parvient m\u00eame plus jusqu\u2019\u00e0 mes l\u00e8vres, mes doigts l\u2019enserrent, s\u2019y accrochent pour ne pas tomber. Sensation de d\u00e9j\u00e0-vu, de d\u00e9j\u00e0 lu dans les livres d\u2019histoire. Chute in\u00e9luctable&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, la climatisation du voisin ronronne un peu trop fort | pieds nus sur le sol carrel\u00e9 | le tapis du salon | interrogations<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, j\u2019ouvre le r\u00e9frig\u00e9rateur sans savoir ce que j\u2019y cherche. De l\u2019air frais m\u2019accueille, je place une chaise devant la porte ouverte. Lumi\u00e8re blafarde. Jambes et bras \u00e9cart\u00e9s, j\u2019accueille la fra\u00eecheur artificielle.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, j\u2019entends ses yeux ouverts sur l\u2019obscurit\u00e9. Je sais qu\u2019elle ne dort pas, je sais qu\u2019elle rumine les d\u00e9mons du pass\u00e9. Les pleurs et les douleurs longtemps retenus remontent par rafales. Elle ne dit rien. J\u2019attends un mot, un geste, une main qui ouvrirait les vannes, appellerait d\u2019autres mots qui permettraient de dire enfin l\u2019inavouable. J\u2019entends ses pens\u00e9es la main pos\u00e9e sur le drap de coton, mais elle reste fig\u00e9e, ferm\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je tremble dans mon lit d\u2019enfant trop juste pour moi, je ne veux pas aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole, je ne veux pas les voir, les entendre, sentir leurs mains me bousculer, croiser les regards indiff\u00e9rents des adultes, des regards vides qui se demandent ce qu\u2019ils font l\u00e0 au milieu de cette marmaille bruyante, je ne veux plus courir pour rentrer chez moi, je ne veux plus aller en classe avec une boule qui prend toute la place dans ma t\u00eate et dans mon ventre, je tremble dans mon lit, je sais toutes mes le\u00e7ons mais cela ne suffit pas, je fais de mon mieux mais ce n\u2019est jamais assez, je ne veux plus. Serais-je plus heureux si j\u2019\u00e9tais un mauvais \u00e9l\u00e8ve&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je prends mon passeport, j\u2019observe les caract\u00e8res en lettres d\u2019or inscrut\u00e9s dans la couverture bordeaux, je l\u2019ouvre et me souviens du jour de la photographie, j\u2019ai une t\u00eate banale, un physique passe partout, une t\u00eate de quinqua aux tempes grisonnantes, je feuillette le pr\u00e9cieux sauf-conduit, les visas me rappellent les vacances et le temps de l\u2019insouciance. Je sais que je ne peux pas rester maintenant que je sais. Il est 4&nbsp;h, je ferme la porte d\u2019entr\u00e9e, j\u2019emporte quelques affaires sans faire de bruit. Pour leur bien, je ne reviendrai jamais, ils ne sauront rien, ils ne sauront pas pourquoi je les abandonne, ils n\u2019entendront plus parler de moi. Adieu la carri\u00e8re de juriste, je ferai un autre m\u00e9tier. J\u2019ai \u00e0 peine eu le temps de leur laisser de quoi faire face. Bien s\u00fbr, ils me chercheront, ils ne me trouveront pas, je me ferai petit, tr\u00e8s petit au bout du monde.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je cherche pour quelle raison le sommeil me fuit. J\u2019ouvre le roman commenc\u00e9 la veille. Impossible de me concentrer. La lumi\u00e8re de la lampe de chevet \u00e9claire le papier bouffant de couleur cr\u00e8me. Il est agr\u00e9able au toucher. Impossible de me connecter \u00e0 mon esprit. Les id\u00e9es se bousculent, emportent tout sur leur passage. Je ne pense pas, je subis une temp\u00eate int\u00e9rieure, ses bourrasques me figent, ses coups de vent me font refermer le livre. J\u2019esp\u00e8re le matin les premi\u00e8res lueurs, les premiers chants d\u2019oiseaux pour enfin sentir l&rsquo;accalmie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RECTO \u00e0 ce stade de la nuit, les yeux ouverts sur l\u2019obscurit\u00e9, je cherche les images d\u2019un pass\u00e9 longtemps enfoui, je ne vois rien car rien de ce que je cherche en cet instant n\u2019a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu. J\u2019entends une respiration lourde et r\u00e9guli\u00e8re. Un camion passe dehors, il fait vibrer l\u2019un des cadres pos\u00e9 sur la commode. 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