{"id":189529,"date":"2025-07-09T14:25:04","date_gmt":"2025-07-09T12:25:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=189529"},"modified":"2025-07-09T14:25:04","modified_gmt":"2025-07-09T12:25:04","slug":"rectoverso-02-nuits","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-02-nuits\/","title":{"rendered":"#rectoverso #02 | nuits"},"content":{"rendered":"\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Recto<\/h3>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je me tourne et me retourne dans mon lit, t\u00e2te les coussins, cherche une position introuvable, tends la main vers ce quelqu\u2019un d\u2019autre dans ce lit qui n\u2019est pas l\u00e0. Il est parti, ne reviendra pas. Un autre viendra, peut-\u00eatre. Une autre nuit. Je dresse la liste des pr\u00e9tendants. Ils sont peu. Je les imagine dans ce lit. Je ne c\u00e8de pas aux caresses. Il s\u2019en occupera quand il sera l\u00e0. Le visage de celui d\u2019avant peine \u00e0 s\u2019effacer. Le visage de celui d\u2019apr\u00e8s se pr\u00e9cise, on dirait. Ils se confondent encore trop. Les corps, je refuse de penser \u00e0 celui que je connais. L\u2019autre&nbsp;? Exploration remise \u00e0 une nuit plus propice. Je me tourne encore une fois. Je pense aux enfants qui dorment. La plus petite viendra tout \u00e0 l\u2019heure. Elle aura fait un cauchemar, avec des limaces et des crapauds, mais le monsieur avec la voiture rouge est venu la sauver, alors ce n\u2019est pas grave, elle se r\u00e9endormira vite. Le monsieur avec la voiture rouge\u2026 Est-ce lui, le visage nouveau&nbsp;? S\u2019il sauve ma fille, pourquoi pas&nbsp;? J\u2019ai besoin d\u2019un h\u00e9ros. Je l\u2019imagine avec une cape, un masque, un slip par-dessus le pantalon, et je ris, seule dans ce lit o\u00f9 peu d\u2019hommes sont venus et parmi eux, aucun h\u00e9ros. Mais celui-ci, qui sait&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je ne sais pas quel vinyle choisir. Ce que je sais, c\u2019est qu\u2019il me faut de la musique, un fond sonore pour faire taire le silence. Les filles sont chez leur p\u00e8re. Je suis seule. Les voisins dorment. La musique doit \u00eatre douce. C\u2019est ce qu\u2019il me faut, de la musique apaisante. De la musique classique\u00a0? Je n\u2019ai pas grand-chose \u00e0 disposition. Les quatre saisons, bien s\u00fbr, mais c\u2019est us\u00e9, je l\u2019ai trop \u00e9cout\u00e9, ce disque, le premier que je m\u2019\u00e9tais achet\u00e9 avec mon argent de poche, il y a bien longtemps. Peut-\u00eatre quelque chose de plus l\u00e9ger, Fran\u00e7oise Hardy ou de la musique klezmer, ou ces airs de violons un peu kitsch, m\u00e9ditation de Tha\u00efs et compagnie. Je pose le trente-trois tours sur la platine, attends avec impatience ce gr\u00e9sillement que j\u2019aime tant, puis ferme les yeux. Est-ce que je m\u00e9dite moi aussi\u00a0? Je ne fais rien, j\u2019\u00e9coute.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je devrais m\u2019arr\u00eater de travailler, mais il y a tant \u00e0 faire, tant de messages auxquels r\u00e9pondre et \u00e7a ne se fait pas de ne pas r\u00e9pondre, alors un pouce lev\u00e9 ici, un bonhomme qui dit merci l\u00e0, une pr\u00e9cision ailleurs, un c\u0153ur, non, je ne suis pas pr\u00eate. Des papiers, des cahiers, des crayons, une poup\u00e9e, mon bureau est un v\u00e9ritable foutoir. La poup\u00e9e, elle ne doit pas l\u00e0, il y en a une qui risque de venir la r\u00e9clamer et l\u2019autre qui fera le tour de sa chambre sans s\u2019en rendre compte, et l\u2019autre encore qui dormira du sommeil du juste mais qu\u2019il faudra secouer demain matin apr\u00e8s m\u2019\u00eatre secou\u00e9e moi-m\u00eame, mais que lui r\u00e9pondre si ce n\u2019est pas un c\u0153ur\u00a0? Le bonhomme qui rougit, \u00e7a ouvre \u00e0 tous les possibles.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je marche. Toutes les lumi\u00e8res aux fen\u00eatres sont \u00e9teintes, sauf chez cette vieille dame qui ne dort plus depuis des ann\u00e9es, \u00e0 ce qu\u2019on raconte. Je marche histoire de me changer les id\u00e9es, \u00e9vite de passer devant chez lui, traverse la voie de chemin de fer, longe une haie, bifurque \u00e0 gauche puis \u00e0 droite, toujours au m\u00eame endroit, pr\u00e8s de la fontaine o\u00f9 je bois une goutte au robinet presque sans m\u2019arr\u00eater, puis je prends le chemin le long du champ de betterave, tourne encore une fois \u00e0 gauche et retour \u00e0 la case d\u00e9part. La petite vieille a \u00e9teint. J\u2019allume.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je joue. Tr\u00e8s doucement. J\u2019essaie de jouer sans faire de bruit, des notes graves, chaleureuses, puis un d\u00e9but de gamme chromatique en essayant de ne pas acc\u00e9l\u00e9rer le tempo. Surtout pas de crescendo. Je joue en cachette mais les sons traversent les murs. Il faut que je joue. J\u2019essaie une anche plus adapt\u00e9e \u00e0 la nuit. Je joue une m\u00e9lodie que j\u2019invente sur le moment. Est-ce cela qu\u2019on appelle un nocturne&nbsp;? Je cherche un balancement mais attention \u00e0 ne pas trop bouger l\u2019instrument, \u00e0 rester d\u00e9tendue. Ce serait une sicilienne. Je rejoue puis j\u2019\u00e9cris ce que je crois avoir jou\u00e9 sur du papier \u00e0 musique. J\u2019essaie&nbsp;: \u00e7a marche. J\u2019\u00e9cris le titre&nbsp;: <em>Sicilienne nocturne<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je cherche le chat. Je l\u2019appelle mais il ne r\u00e9pond pas. Avec le temps, il est devenu sourd. J\u2019ai peur qu\u2019il lui soit arriv\u00e9 malheur. Il sera sorti. Une voiture l\u2019aura \u00e9cras\u00e9. Et demain matin, il faudra raconter aux filles que le chat est au ciel. Les grandes comprendront, seront un peu tristes, mais la petite dira qu\u2019un chat ce n\u2019est pas un oiseau, \u00e7a ne va pas dans le ciel. Il faudra lui parler aussi de son grand-p\u00e8re qui est au ciel, mais le chat est l\u00e0, bien vivant, il s\u2019\u00e9tait cach\u00e9 derri\u00e8re le canap\u00e9 et il dormait tranquillement. Je devrais faire de m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je ne fais rien, du moins j\u2019essaie. Je ne fais rien mais je ne dors pas. Je suis assise sur une chaise et je regarde par la fen\u00eatre. Les branches de l\u2019arbre bougent un peu. Il y a du vent. Je ne sais pas s\u2019il vient du nord ou du sud. Il faudrait que je me renseigne, mais pas maintenant, puisque je ne fais rien. Une \u00e9toile, deux, trois, quatre, je ne vais pas passer la nuit \u00e0 compter les \u00e9toiles. La lune est invisible mais c\u2019est peut-\u00eatre parce que cette fen\u00eatre ne me donne \u00e0 voir qu\u2019un pan de ciel limit\u00e9. C\u2019est une nuit assez claire, pas tout \u00e0 fait de pleine lune mais presque, \u00e0 moins que la lumi\u00e8re vienne d\u2019ailleurs, d\u2019un lampadaire peut-\u00eatre. De temps en temps, les phares d\u2019une voiture viennent \u00e9clairer la chambre. C\u2019est tout. Il ne se passe rien d\u2019autre. Une mouche vole. Je ne la chasserai pas. Il y a une toile d\u2019araign\u00e9e au coin de la fen\u00eatre. Je ne la d\u00e9truirai pas non plus. Voil\u00e0 combien de temps que je ne fais rien\u00a0? Regarder l\u2019heure, ce serait d\u00e9j\u00e0 faire quelque chose.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, j\u2019ai ouvert un livre, son livre. Je feuillette, regarde les photos, cherche celles avec la voiture rouge puis celles avec la guitare puis celles avec la piscine et je lis ce qu\u2019il \u00e9crit \u00e0 partir de ces photos. Il s\u2019y \u00e9panche peu sur ses sentiments, ne se confie pas \u00e0 sa lectrice, s\u2019en sort souvent par une pirouette. Je ris tout haut de temps en temps mais je me retiens, de peur de r\u00e9veiller les filles. J\u2019ouvre l\u2019autre livre, son autre livre. Je lis&nbsp;: <em>il n\u2019y a pas d\u2019amour, il n\u2019y a que des preuves d\u2019amour<\/em>. Ce n\u2019est pas lui qui a \u00e9crit \u00e7a. Je ne sais pas de qui c\u2019est. Au-dessus, il est \u00e9crit <em>Rue Lepic<\/em>. Il s\u2019est arr\u00eat\u00e9 au 56, comme moi, mais c\u2019\u00e9tait ferm\u00e9, comme moi. Je referme le livre. Je r\u00e9ouvre l\u2019autre livre, son autre livre, \u00e0 la recherche de preuves, mais je n\u2019en trouve pas.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, les oiseaux commencent \u00e0 gazouiller. Ce n\u2019est bient\u00f4t plus la nuit. La petite est venue se blottir dans mes bras. Elle occupe les trois quarts du lit. Les autres vont bient\u00f4t se r\u00e9veiller mais pour l\u2019instant j\u2019\u00e9coute. Au d\u00e9but, c\u2019est isol\u00e9 et c\u2019est lointain, un rythme lancinant, des croches, puis, plus pr\u00e8s, la r\u00e9ponse, sur le m\u00eame rythme, mais voil\u00e0 qu\u2019appara\u00eet un autre chant, plus aigu, plus lent, des noires, puis encore un autre, ternaire, puis \u00e7a devient impossible d\u2019isoler le moindre individu. C\u2019est comme un orchestre, en mieux. La petite joue aussi sa partition. Elle souffle, grogne, sourit en dormant. Surtout ne pas la r\u00e9veiller.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Verso<\/h3>\n\n\n\n<p>J\u2019avais le choix entre une com\u00e9die dont tout le monde disait qu\u2019elle \u00e9tait touchante, une histoire avec des handicap\u00e9s qui prennent un bus, tr\u00e8s dr\u00f4le mais tr\u00e8s humaine, un petit truc en plus, une morale exemplaire, pas prise de t\u00eate, sortez les mouchoirs parce que vous allez certes rire mais aussi pleurer mais pas de rage, d\u2019\u00e9motion, bref j\u2019avais le choix entre un moment plein de sens, de profondeur, de gentillesse, et <em>Mad Max. <\/em>Nous \u00e9tions tous attabl\u00e9s. Ils mangeaient des pizzas, moi des gnocchis, puis soudain il a fallu se lever tr\u00e8s vite pour ne pas arriver en retard et ne pas se tromper de salle. Nous sommes trois \u00e0 avoir choisi ce que les autres appellent <em>le bizarre<\/em>. Les deux autres ont d\u00e9j\u00e0 vu les \u00e9pisodes pr\u00e9c\u00e9dents, qui chronologiquement sont les suivants, m\u2019expliquent-ils. Je m\u2019installe et pendant deux heures un incessant bruit de moteur emplit les lieux. \u00c7a ronronne en permanence. L\u2019image\u00a0? Un d\u00e9sert, des camions, des machines volantes, un type baraqu\u00e9 sur une sorte de char romain, une forteresse. Pause\u00a0: les oreilles respirent. Puis c\u2019est reparti. Impression de vivre au milieu d\u2019une autoroute. Je sors, sonn\u00e9. Les autres nous attendent, \u00e9mus.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Recto \u00e0 ce stade de la nuit, je me tourne et me retourne dans mon lit, t\u00e2te les coussins, cherche une position introuvable, tends la main vers ce quelqu\u2019un d\u2019autre dans ce lit qui n\u2019est pas l\u00e0. Il est parti, ne reviendra pas. Un autre viendra, peut-\u00eatre. Une autre nuit. Je dresse la liste des pr\u00e9tendants. Ils sont peu. 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