{"id":189860,"date":"2025-07-11T17:01:38","date_gmt":"2025-07-11T15:01:38","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=189860"},"modified":"2025-07-12T21:15:04","modified_gmt":"2025-07-12T19:15:04","slug":"recto-verso-1-a-3-votre-vie-sur-une-echelle-de-zero-a-dix","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-verso-1-a-3-votre-vie-sur-une-echelle-de-zero-a-dix\/","title":{"rendered":"Recto verso #1 \u00e0 #3 | votre vie, sur une \u00e9chelle de z\u00e9ro \u00e0 dix ?"},"content":{"rendered":"\n<p><strong><a href=\"#3-donner-ses-donnees\" data-type=\"internal\" data-id=\"#3-donner-ses-donnees\">03 | donner ses donn\u00e9es, repris c\u2019est voler<\/a><\/strong><br><strong><a href=\"#2-\u00e0-ce-stade\">02 | \u00e0 ce stade de la nuit, oncques ne vit ciel si \u00e9toil\u00e9.<\/a><\/strong><br><strong><a href=\"#1-attention-sortie-imminente\" data-type=\"internal\" data-id=\"#1-attention-sortie-imminente\">01 | attention sortie imminente<\/a><br><\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_4292-1024x768.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-189880\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_4292-1024x768.jpeg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_4292-420x315.jpeg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_4292-768x576.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_4292-1536x1152.jpeg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_4292-2048x1536.jpeg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><em>D\u00e9tail travaux d&rsquo;atelier &#8211; Photographie  \u00a9Micha\u00ebl Saludo <\/em><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p id=\"3-donner-ses-donnees\" style=\"font-size:20px\">#<strong>03 | donner ses donn\u00e9es, repris c\u2019est voler<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Recto<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">Il y a ces quantit\u00e9s non n\u00e9gligeables qu\u2019on arrondit apr\u00e8s la virgule<br>Il y a la vie vacillante en chaise roulante sous les jambes<br>Il y a tous les tuyaux d\u2019air dans le nez, le masque par-dessus<br>Il y a ces petits pieds qui veulent toucher le ruisseau qui a vu boire la pr\u00e9histoire Il y a la limite dont on ne peut plus sortir<br>Il y a la grotte originelle d\u2019o\u00f9 toute la densit\u00e9 de la cr\u00e9ation a \u00e9merg\u00e9<br>Il y a le Le Roc-qui-boit-\u00e0-midi<br>Il y a la photo de son pubis dans l\u2019enveloppe \u00e0 l\u2019adresse de la tranch\u00e9e au front<br>Il y a des figures animales qui me sont plus famili\u00e8res que des profils humains<br>Il y a la recherche obstin\u00e9e d\u2019un seul point originel<br>Il y a la fatigue \u00e9puisante qui enclot la t\u00eate dans un brouillard persistant<br>Il y a les tout petits d\u00e9tails du monde qu\u2019on n\u2019explique pas<br>Il y a des lois aux d\u00e9cisions absurdes qui affectent le bien commun comme un horizon des \u00e9v\u00e9nements<br>Il y a ces tuyaux assouplis par des lois biocides qu\u2019on perfuse goutte \u00e0 goutte<br>Il y a ces petits bras qui me serrent fort quand je me pique le bout du doigt \u00e0 grossir une goutte de sang<br>Il y a maintenant on le voit parce qu\u2019on le sait<br>Il y a l\u2019agriculteur dans son champ en combinaison scaphandre de protection chimique, branch\u00e9 sur le c\u00f4t\u00e9 par un tuyau souple \u00e0 une alimentation d\u2019air<br>Il y a le fait d\u2019\u00e9valuer le nombre de petits \u00e9l\u00e9ments d\u2019un seul coup d\u2019\u0153il<br>Il y a celui dans le besoin r\u00e9duit par n\u00e9cessit\u00e9 \u00e0 voguer sur la manche<br>Il y a que la langue ne dit ni ne cache, elle se contente de signifier<br>Il y a dans les tranch\u00e9es des gaz suffocants pour les soldats qu\u2019on injecte dans le sol pour tuer les parasites, les blaireaux ou les renards<br>Il y a donner ses donn\u00e9es, repris c\u2019est voler<br>Il y a qu\u2019on meurt d\u2019un c\u0153ur qui l\u00e2che <em>(1 sur 6)<\/em>, ou d\u2019un cancer <em>(1 sur 7)<\/em>, ou de tout ce qu\u2019on aurait pu \u00e9viter <em>(1 sur 19)<\/em>, d\u2019un AVC <em>(1 sur 26)<\/em>, parfois on se suicide <em>(1 sur 87)<\/em>, ou on meurt \u00e0 cause d\u2019une arme <em>(1 sur 91)<\/em>, on se suicide avec une arme <em>(1 sur 156)<\/em>, on se fait agresser avec une arme <em>(1 sur 238)<\/em>, ou c\u2019est une balle perdue <em>(1 sur 9\u2009227)<\/em>, on glisse ou on tombe et c\u2019est fatal <em>(1 sur 91)<\/em>, on perd la vie en voiture <em>(1 sur 95)<\/em>, ou en traversant \u00e0 pied <em>(1 sur 471)<\/em>, ou bien \u00e0 moto <em>(1 sur 706)<\/em>, on se noie <em>(1 sur 1\u2009073)<\/em>, on est br\u00fbl\u00e9 <em>(1 sur 1\u2009266)<\/em>, on s\u2019\u00e9touffe <em>(1 sur 2\u2009461)<\/em>, on tombe \u00e0 v\u00e9lo <em>(1 sur 3\u2009102)<\/em>, on d\u00e9c\u00e8de d\u2019un coup de soleil mortel <em>(1 sur 4\u2009484)<\/em>, d\u2019une canicule ou d\u2019une des maladies transmises par le moustique <em>(1 sur 8000)<\/em>, on s\u2019\u00e9lectrocute ou on g\u00e8le <em>(1 sur 14\u2009383)<\/em>, on se coupe <em>(1 sur 22\u2009723)<\/em>, on se fait emporter par une temp\u00eate <em>(1 sur 39\u2009192)<\/em>, on meurt d\u2019une piq\u00fbre d\u2019abeille <em>(1 sur 41\u2009076)<\/em>, on succombe aux morsures d\u2019un chien <em>(1 sur 44\u2009499)<\/em>, ou frapp\u00e9 par la foudre <em>(1 sur 136\u2009000)<\/em>, ou sous les sabots d\u2019une vache <em>(1 sur 300\u2009000)<\/em>, ou pi\u00e9g\u00e9 entre les m\u00e2choires d\u2019un requin <em>(1 sur 4&nbsp;millions)<\/em>, on tr\u00e9passe assomm\u00e9 par la chute d\u2019une noix de coco <em>(1 sur 250&nbsp;millions)<\/em><br>Il y a ce que la b\u00eatise suffit \u00e0 expliquer<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Verso<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">La ventilation \u00e9tait-elle en marche\u2009? Oui. Votre \u00e9quipement de protection respiratoire \u00e9tait-il conforme\u2009? Oui. Portiez-vous une protection oculaire\u2009? Oui. Lors de votre manipulation, respectiez-vous les mesures de s\u00e9curit\u00e9\u2009? Oui. L\u2019avez-vous quand m\u00eame inhal\u00e9\u2009? Oui. L\u2019avez-vous eu en contact avec votre peau\u2009? Oui sur le torse, les bras. Lors de l\u2019explosion, \u00e9tiez-vous \u00e0 proximit\u00e9 de l\u2019incendie\u2009? Oui. Avez-vous perdu connaissance. Oui totalement. Ressentez-vous toujours cette sensation de chaleur\u2009? Oui. Apr\u00e8s, avez-vous eu des naus\u00e9es\u2009? Oui, et m\u00eame des vomissements. Ressentez-vous encore des palpitations\u2009? Oui. \u00c9prouvez-vous des maux de t\u00eate\u2009? Oui. Avez-vous des crampes\u2009? Oui aux mollets. Diriez-vous que vous \u00eates plus sensible \u00e0 la lumi\u00e8re\u2009? Oui, je ne conduis plus la nuit. Vos mictions sont-elles difficiles\u2009? Oui, douloureuses. Souffrez-vous d\u2019essoufflements\u2009? Oui, j\u2019ai des \u00e9tourdissements. Ressentez-vous des picotements, des fourmillements\u2009? Oui au bout des doigts. La rougeur sur votre face est-elle apparue depuis l\u2019\u00e9v\u00e9nement\u2009? Oui. D\u2019autres probl\u00e8mes dermatologiques sont-ils apparus\u2009? Oui. Comme vos larmoiements\u2009? Oui. Avez-vous des crampes abdominales\u2009? Oui. Diriez-vous que vous avez une transpiration anormale\u2009? Oui. \u00cates-vous sujet \u00e0 des \u00e9pisodes de tachycardie\u2009? Oui, la nuit, et plusieurs fois par semaine. Avez-vous eu un ou plusieurs \u00e9pisodes de diarrh\u00e9e\u2009? Oui, et j\u2019ai remarqu\u00e9 du sang dans mes selles. Est-ce que vous avez depuis perdu du poids\u2009? Oui, environ sept ou huit kilos. Diriez-vous que vous avez perdu l\u2019app\u00e9tit\u2009? Oui exactement. Vos radiographies ont-elles r\u00e9v\u00e9l\u00e9 des l\u00e9sions bronchiques ou pulmonaires\u2009? Oui. Est-ce que vous souffrez d\u2019une forme de d\u00e9pression\u2009? Oui. Est-ce qu\u2019on a d\u00e9cel\u00e9 lors de vos diagnostics psychiatriques des troubles mentaux\u2009? Oui. Que diriez-vous de votre vie, sur une \u00e9chelle de z\u00e9ro \u00e0 dix, de la pire \u00e0 la meilleure possible\u2009? Ma vie, vous voulez dire \u00e0 propos de ma mauvaise sant\u00e9\u2009; oui, alors c\u2019est \u00e7a, un ou deux, deux, trois c\u2019est sans le mal au cr\u00e2ne et l\u2019arthrose cervicale et les acouph\u00e8nes et les douleurs au pied.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_3838-1024x768.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-189882\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_3838-1024x768.jpeg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_3838-420x315.jpeg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_3838-768x576.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_3838-1536x1152.jpeg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_3838-2048x1536.jpeg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><em>Photographie  \u00a9Micha\u00ebl Saludo <\/em><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p id=\"2-\u00e0-ce-stade\" style=\"font-size:20px\">#<strong>02 | \u00e0 ce stade de la nuit, oncques ne vit ciel si \u00e9toil\u00e9.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">recto<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">\u00c0 ce stade de la nuit j\u2019endure le silence qui m\u2019enveloppe, et me sourd de l\u2019\u0153sophage \u00e0 l\u2019estomac\u2009; je suffoque sur mon dos tiraill\u00e9 qui se courbe douloureux, bande sur les muscles. Au fond l\u2019outre d\u2019air se comprime, m\u2019irradie de jets acides dans la bouche, \u00e9touffe un puits d\u2019angoisse insondable. Le spasme d\u00e9fait les sanglots de l\u2019air pour sortir en vacarme arrach\u00e9 \u00e0 la nuit. Le t-shirt est tremp\u00e9. Rien ne me rassure, pas m\u00eame la lumi\u00e8re blafarde du t\u00e9l\u00e9phone r\u00e9fl\u00e9chie du sol \u00e0 la moiti\u00e9 des murs. Je vide un dernier verre d\u2019eau comme premier verre du journal de Nanni Moretti en sondant les zones sombres d\u2019un appel \u00e0 la nuit. Dehors, le borborygme du portail automatique pousse d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment ses bras sous une pulsation orange.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">\u00c0 ce stade de la nuit, oncques ne vit ciel si constell\u00e9 de globes, prunelles brasillantes d\u2019amour, candeurs anonymes de royaumes ensevelies\u2026<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">\u00c0 ce stade de la nuit, l\u2019eau s\u2019\u00e9coule en longs clapotis qui soupirent sur le fond du ruisseau charri\u00e9 de sables. La chaleur me serre. Une conscience molle m\u2019\u00e9veille \u00e9trange \u00e0 sentir glisser ma peau de triton dans l\u2019\u00e9l\u00e9ment doux. Mes pieds ne r\u00e9sistent pas \u00e0 se tremper. Les plus caressantes gouttes perlent sur tout le corps. Mon dos ondule. Les doigts palm\u00e9s cherchent la chevelure des courants. Des regards furtifs projettent de minuscules \u00e9clats. Je me blottis dans la la\u00eeche, entre les joncs et les iris.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">\u00c0 ce stade de la nuit, il y a une force qui impose sa pr\u00e9sence, elle surgit dans le recoin o\u00f9 les reflets s\u2019\u00e9vanouissent sur la porte de l\u2019arri\u00e8re-boutique o\u00f9 s\u2019entreposent les piles de cartons de livres, des livres qui s\u2019entassent, des livres en partance, des cartons pour la fondation Eug\u00e8ne Ionesco. La lumi\u00e8re tamis\u00e9e sur le rideau rouge jaunit les petits coffrets, et les deux m\u00e9daillons de sc\u00e8nes de personnages mythologiques en biscuit de Limoges pos\u00e9s sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re. Sur le point de m\u2019\u00e9loigner du fond dor\u00e9 et chaud de la librairie, en pivotant sur moi-m\u00eame, sa main sur mon avant-bras, son visage me retient. Sans paroles je dois l\u2019attendre l\u00e0. Le sourire bref, dans un face-\u00e0-face si familier, je peine \u00e0 retrouver ses traits plus jeunes. Elle revient avec une large enveloppe kraft \u00e0 mon nom \u00e0 l\u2019adresse de mes grands-m\u00e8res\u2009; c\u2019est mon \u00e9criture. Devant moi, un mur des livres en d\u00e9p\u00f4t, la plupart de mes livres. Je suis seul. Devant la porte de l\u2019arri\u00e8re-boutique, le rideau rouge est tir\u00e9. Dans l\u2019enveloppe, mes effets personnels, une somme d\u2019argent, des papiers administratifs\u2009; il ne manque rien autant que je me souvienne. La vitrine s\u2019\u00e9claire balay\u00e9e par les phares d\u2019une voiture qui emprunte le passage \u00e0 contresens. Elle tourne aussit\u00f4t \u00e0 droite, des jeux de lumi\u00e8re s\u2019\u00e9vanouissent sur les fa\u00e7ades blanches et hautes des b\u00e2tisses anciennes.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">\u00c0 ce stade de la nuit, ses bras graciles s\u2019\u00e9longent, caressent dans le creux de la paume argileuse, la vo\u00fbte du cr\u00e2ne petit, filent entre les doigts les mille petites perles de son collier\u2026.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Verso<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">Au moment o\u00f9 je pousse la porte lourde de l\u2019entr\u00e9e, le temps se fige me rappelle \u00e0 distance ce bref instant dans le noir \u00e9teint, debout immobile dans la salle de cin\u00e9ma, \u00e0 douter que le film ait d\u00e9but\u00e9, les secondes s\u2019\u00e9grainent vides, s\u2019\u00e9ternisent, sans un bruit, un battement \u00e9bloui, bras devant les mains ouvertes pour t\u00e2ter l\u2019incertain, \u00e9viter la culbute. Puis le son et l\u2019\u00e9cran s\u2019\u00e9bauchent, des regards vous d\u00e9visagent, l\u2019immense bo\u00eete sombre s\u2019\u00e9bruite. Mon ticket de cin\u00e9ma en main, je vais vers les portes battantes ferm\u00e9es. De l\u2019humidit\u00e9 suinte \u00e0 cet endroit. Personne ne sait que les \u00e9gouts de la ville passent par l\u00e0. Les portes se referment aussi sec derri\u00e8re moi dans la solitude verte, mais vive du bloc de secours. Puis, doucement je me dirige vers un soup\u00e7on de parfum capiteux pi\u00e9g\u00e9 dans les rideaux lourds qui isolent la salle. Mes chaussures s\u2019enfoncent dans la moquette, \u00e0 peine si je discerne les corps ensevelis dans les fauteuils bleus. Des r\u00e9guliers me reconnaissent, me signalent leur surprise. M\u00eame les odieux messieurs postillonnant veulent discuter avec moi. On est contents de se voir. La foule en mouvement s\u2019approche, me fr\u00f4le. Des doigts me pressent autour. Des mains m\u2019\u00e9touffent. Un tas d\u2019os grands de bras ch\u00e9tifs m\u2019emp\u00eachent de m\u2019asseoir. On me tapote de la paume le dos des mains. La petite f\u00eate bat son plein. On continue de t\u00e9moigner chaleur au revenant, visible \u00e0 l\u2019\u00e9mail \u00e9clatant des panoramiques sourires de r\u00e9clame. Une faiblesse dans l\u2019\u00e9clairage annonce la projection. Toutes les jambes fl\u00e9chissent. On regagne le grand bain visuel dans le confort des si\u00e8ges o\u00f9 se d\u00e9contractent enfin les planchers pelviens. La toile r\u00e9fl\u00e9chissante de cinquante&nbsp;pieds de large transpire ses bandes-annonces \u00e9pileptiques aux basses abominables qui percent les aides auditives amplifi\u00e9es. Les projections d\u00e9filent sur playlists, et plus personne n\u2019ose mettre les pieds dans les cabines automatis\u00e9es pour r\u00e9gler quoique se soit. Mon si\u00e8ge trou\u00e9 trahit le confort Art et Essais. Le rebord au niveau de la t\u00eate reluit d\u2019un jaune pisseux. Les si\u00e8ges transpirent leurs litres le s\u00e9bum des milliers de cuirs chevelus qui se sont caress\u00e9s \u00e0 l\u2019appui-t\u00eate. Des voix finissent leur conversation dans un noir ventil\u00e9 par une climatisation d\u00e9fectueuse. Un genou s\u2019enfonce dans mon dos. La copie restaur\u00e9e m\u2019\u00e9blouit.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_4557-1024x768.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-189862\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_4557-1024x768.jpeg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_4557-420x315.jpeg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_4557-768x576.jpeg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_4557-1536x1152.jpeg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/IMG_4557-2048x1536.jpeg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><em>D\u00e9tail oeuvre d&rsquo;Annette Messager &#8211; Photographie  \u00a9Micha\u00ebl Saludo <\/em><\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p id=\"1-attention-sortie-imminente\" style=\"font-size:20px\">#<strong>01 | attention sortie imminente<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Recto<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">Soudain l\u2019air est frais. Immobiles sur le tapis, quelques individus \u00e9pars s\u2019\u00e9l\u00e8vent sans effort vers un sommet croisant le mouvement inverse et lent et diagonal de droite \u00e0 gauche dans la m\u00eame bouche de gouffre commercial d\u2019autres individus statiques s\u2019estompant dans les catacombes du parking. En fin de course s\u2019\u00e9bruitent les roulements m\u00e9caniques ; une voix synth\u00e9tique avertit du mouvement imminent du corps.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">Plusieurs plans vitr\u00e9s offrent des transparences, des reflets de vitrines marchandes sur le garde-corps de l\u2019escalator. Rien n\u2019arr\u00eate les regards. Rien \u00e0 cacher. Un homme en short et t-shirt, cr\u00e2ne chenu, plonge son regard innocent dans l\u2019oblique plongeante, posture fig\u00e9e ; au bout de ses bras deux cubes de litres de vin ros\u00e9. Deux bo\u00eetes \u00e0 chaussures en solde glissent maintenues sous des bras fr\u00eales. Un pompier cramponne un rouleau d\u2019essuie-mains. Un carr\u00e9 court blond, la trentaine noy\u00e9e dans l\u2019\u00e9cran de son portable, un bras d\u00e9senchant\u00e9 sur son caddy. La petite dame s\u2019amuse \u00e0 appuyer sur l\u2019\u00e9cran de la borne de jeu du ticket gagnant. Veste et pantalon blancs r\u00e9glementaires, dos massif du commis boucher, ses bras le long des hanches, ses doigts \u00e0 moiti\u00e9 repli\u00e9s dans ses paumes.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">D\u00e8s l\u2019entr\u00e9e du rond-point on balaie du regard un bunker pouvant abriter une base sous-marine, vaste aire de stationnement. Toutes les places asphalt\u00e9es se distribuent dans la profondeur de longs couloirs \u00e9teints. Points lumineux rouges, les places sont prises. L\u2019\u0153il s\u2019habitue. La p\u00e9nombre s&rsquo;\u00e9claircit \u00e0 la recherche de la lumi\u00e8re verte. C\u2019est \u00e0 peine si on devine l\u2019entr\u00e9e du magasin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Verso<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">Il y a l\u00e0 autant d\u2019impatience qu\u2019un train qui se d\u00e9plie au pas sur un passage \u00e0 niveau. Les caddies jouent \u00e0 touche-touche. Des t\u00eates se d\u00e9placent, cherchent la cause de cette longue attente. Pourtant, aucune impolitesse. Personne ne r\u00e2le car la caissi\u00e8re fait son travail patiemment avec sa cliente \u00ab&nbsp;Est-ce que vous avez la carte ?&nbsp;\u00bb. Elle hoche la t\u00eate, cherche dans son sac et retire un porte-carte, et le d\u00e9plie. Elle en retire une pour la remettre, puis retire une autre carte qu\u2019elle tend \u00e0 la caissi\u00e8re qui la douche avec son pistolet, rend la carte \u00e0 la dame d\u2019allure anachronique qui replace la carte dans son porte-carte et replace le porte-carte dans son sac. La caissi\u00e8re suit les mouvements des mains avant de lui demander \u00ab&nbsp;vous allez r\u00e9gler par carte ?&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;alors non, si \u00e7a ne vous d\u00e9range pas je vais vous r\u00e9gler par ch\u00e8que&nbsp;\u00bb. Des yeux semblent aussi rassur\u00e9s qu\u2019avec un \u00abje vais vous r\u00e9gler en petite monnaie, avec des pi\u00e8ces jaunes&nbsp;\u00bb. &nbsp;Elle ouvre son sac, et retire un porte-ch\u00e9quier disproportionn\u00e9 duquel on pourrait retirer ces ch\u00e8ques de remise de prix trop grand pour la somme indiqu\u00e9e. \u00ab&nbsp;C\u2019est combien ?&nbsp;\u00bb; \u00ab&nbsp;vous n\u2019avez pas besoin de le remplir, la machine s\u2019en charge&nbsp;\u00bb. Elle r\u00e9pond tout bas \u00ab&nbsp;c\u2019est pour le talon&nbsp;\u00bb. Puis elle se replonge dans son sac pour trouver un autre \u00e9tui pour sa carte d\u2019identit\u00e9. Apr\u00e8s de longues minutes, elle \u00e9change une derni\u00e8re confidence avec la caissi\u00e8re, ferme d\u00e9licatement son sac \u00e0 main noir, pour se d\u00e9rober au bras d\u2019une jeune femme qui met en branle le caddy.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>03 | donner ses donn\u00e9es, repris c\u2019est voler02 | \u00e0 ce stade de la nuit, oncques ne vit ciel si \u00e9toil\u00e9.01 | attention sortie imminente #03 | donner ses donn\u00e9es, repris c\u2019est voler Recto Il y a ces quantit\u00e9s non n\u00e9gligeables qu\u2019on arrondit apr\u00e8s la virguleIl y a la vie vacillante en chaise roulante sous les jambesIl y a tous <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-verso-1-a-3-votre-vie-sur-une-echelle-de-zero-a-dix\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Recto verso #1 \u00e0 #3 | votre vie, sur une \u00e9chelle de z\u00e9ro \u00e0 dix ?<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":373,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7529,7530,7548,7558,1],"tags":[377,7579,304,5473,7575,3939,5407,7578,7577,7576],"class_list":["post-189860","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-recto-verso-le-cycle-ete-2025","category-rectoverso-01-annie-ernaux-dehors","category-rectoverso-02-maylis-de-kerangal-nuit","category-rectoverso-03-camille-laurens-quelques-uns","category-atelier","tag-cinema","tag-diagnostic","tag-escalator","tag-hypermarche","tag-prehistoire","tag-reves","tag-ruisseau","tag-statistiques","tag-suffocants","tag-tranchees"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/189860","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/373"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=189860"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/189860\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":190073,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/189860\/revisions\/190073"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=189860"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=189860"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=189860"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}