{"id":189888,"date":"2025-07-11T17:18:58","date_gmt":"2025-07-11T15:18:58","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=189888"},"modified":"2025-07-12T10:50:58","modified_gmt":"2025-07-12T08:50:58","slug":"plis-et-replis-4","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/plis-et-replis-4\/","title":{"rendered":"#rectoverso #04 |\u00a0Plis et replis"},"content":{"rendered":"\n<p>Oui, elle ose. Des \u00e9chos improbables, entre le souffle d\u2019un malade en sursis couch\u00e9 sur les cendres encore ardentes de la m\u00e9moire d\u2019Alg\u00e9rie \u2013 ceux depuis longtemps \u00e9teints de sa famille assassin\u00e9e \u00e0 Auschwitz, et ceux qui peinent \u00e0 crier encore sous la fum\u00e9e&nbsp;de Gaza. <em>Emprise<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Comme en [elle], une zone d\u2019ombre, une \u00e9tape n\u00e9glig\u00e9e, un go\u00fbt discontinue<\/em>&nbsp;\u00bb. D\u00e9j\u00e0 il y a vingt ans, rejaillissait de son m\u00e9lange ashk\u00e9naze et s\u00e9farade un infini d\u00e9sirant,  les secousses \u00e9bouriff\u00e9es d\u2019un r\u00e9cit des plus subjectifs attach\u00e9 elle ne savait pourquoi, \u00e0 l\u2019Alg\u00e9rie. Aujourd\u2019hui, suite de r\u00e9sonnances en cascades&nbsp;&#8211; L\u2019Alg\u00e9rie- Auschwitz- Gaza. Echos presque interdits et inaudibles, quoique, de moins en moins. Hurlants en fait. C\u2019est sans fin se dit-elle, ces massacres et ce chaos, ces boucles mortif\u00e8res.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab Apprendre \u00e0 se l\u00e2cher, respirer, changer de rythme<\/em> \u00bb. Elle tente de garder le fruit de la s\u00e9ance de yoga qu\u2019elle vient de terminer. Mais son c\u0153ur s\u2019emballe souvent pour un rien. Elle sursaute \u00e0 chaque bruit. Elle marche en koala, glisse avec les \u00e9couteurs de son t\u00e9l\u00e9phone dans les rues de Paris. Elle sert son sac contre son ventre gonfl\u00e9 de peines. Ses cils tressaillants sont presque ferm\u00e9s, juste de quoi avancer en \u00e9vitant les obstacles. Arriv\u00e9e dans son alc\u00f4ve parisienne pr\u00eat\u00e9e par des amis pour les vacances, la tisane est chaude, diffuse son parfum menthol\u00e9. Trop chaud en cet \u00e9t\u00e9 caniculaire. Elle pose malgr\u00e9 tout ses mains sur la th\u00e9i\u00e8re. La poudre de vapeur s\u2019\u00e9chappe du goulot. Sa gorge est serr\u00e9e. Son ventre n&rsquo;est que solitude.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle a envie d\u2019\u00e9crire dans cet appartement. Biblioth\u00e8que o\u00f9 elle retrouve tous les siens. \u00ab&nbsp;<em>Apprendre \u00e0 observer<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;: elle a commenc\u00e9 par les rayons th\u00e9\u00e2tre. Elle les a sortis de leurs \u00e9tag\u00e8res en prenant soin de coincer un papier \u00e0 l\u2019endroit pr\u00e9cis o\u00f9 elle les avait d\u00e9log\u00e9s, pour les remettre dans l\u2019ordre&nbsp;en partant : Sophocle &#8211; Rabelais, que fait-il l\u00e0 ?- , Racine, Goldoni, Garcia Lorca, Tchekhov\u2026et puis aussi, Tennessee, Wajdi, Tiago&#8230; La plupart des auteurs anciens, elle les a d\u00e9couverts avec Mme Mohr, il y a 50 ans, son professeur de fran\u00e7ais de terminale.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Emprise.<\/em> Passer d\u2019Isra\u00ebl \u00e0 la Palestine. Des territoires \u00e0 peine possibles \u00e0 nommer ensemble aujourd\u2019hui sans craindre quelque chose, celui o\u00f9 elle est n\u00e9e mais qu\u2019elle connait \u00e0 peine. L\u2019Alg\u00e9rie, elle y a voyag\u00e9 un peu. Un contournement pour approcher la Tunisie&nbsp;du patriarche, disparu sans en avoir rien dit ; Et en toile de fond g\u00e9ographique, cet autre pays, la Pologne dont est originaire la famille de la m\u00e8re, pays que cette enfant cach\u00e9e, la matriarche, n\u2019a jamais parcouru. Des passerelles informes, souterraines, entre la petite histoire et la grande qui a s\u00e9vi&nbsp;sur tous ces territoires : guerres, dominations, colonisations, exils, massacres, g\u00e9nocides. Complexit\u00e9s, d\u00e9flagrations opaques d\u00e9multipli\u00e9es \u00e0 l&rsquo;infini.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Raconter le si\u00e8cle ? Madame l\u2019Histoire<\/em>, \u2013 je maintiens le H majuscule de Marianne Alphant, et, Mesdames et Messieurs anthropologues, sociologues, g\u00e9ographes\u2026 pour s\u00fbr, l\u2019Histoire des colonisations avec la grande hache, devrait s\u2019\u00e9crire avec le grand S pluriel. Des milliers de pages sur le fait colonial, des Antilles fran\u00e7aises \u00e0 l\u2019Asie du sud en passant par Pondich\u00e9ry et le Congo, tant d\u2019autres encore&#8230; Le pass\u00e9 colonial appartient pleinement \u00e0 l\u2019histoire de France, entre autres, et ce, quelles que soient nos origines, nos grands-parents expatri\u00e9s\u00a0: Indochine, France d\u2019outremer, Alg\u00e9rie\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><em>Souviens toi\u00a0!<\/em> \u00a0Il nous faudra encore et encore, restituer l\u2019incertitude de tous ces \u00e9checs cuisants, remonter le fil du temps de ces voies sans issue, mener des enqu\u00eates, questionner le pass\u00e9 depuis le pr\u00e9sent, renouveler, d\u00e9fataliser notre histoire, suivre la trace des r\u00e9sistances, entrer au fond des interstices de la spirale du pire, et de la cuisine entre histoire et m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Emprise candide et optimiste<\/em>. En elle, des ruades infinies. Des pleurs qui ne sortent pas, mais refusent d\u2019aboutir au d\u00e9pit. Redonner du flux, un souffle, du mouvement, contrer la redite insupportable de l\u2019Histoire, foncer dans son immobilit\u00e9&nbsp;malade. Entreprise bien cavali\u00e8re, d\u00e9sordonn\u00e9e, sans queue, ni t\u00eate, elle se dit. Elle n\u2019en a pas la force, ni l\u2019envergure, elle pense. Oser pourtant, au moins cet espace de r\u00e9sistance discret,&nbsp;de l\u2019\u00e9criture solitaire au milieu du brouhaha de Paris.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques \u00e9l\u00e8ves fiers de leur nouveau statut de terminale l\u2019avaient mise en garde avant d\u2019entrer en classe le premier jour : \u00ab&nbsp;<em>La m\u00e8re Mohr&nbsp;? Une peste&nbsp;! Fais gaffe<\/em>\u2026 \u00bb. Le ressort de la r\u00e9volte et de l\u2019endurance de ce professeur, aujourd\u2019hui lui reviennent. Souvenir de ce corps imposant. Elle entend encore distinctement sa grosse voix faussement autoritaire qui aurait pu dire :&nbsp;J\u2019ai ri de toutes vos chaises qui reculaient \u00e0 mon passage, de vos regards et messes basses d\u00e8s que je vous tournais le dos et que vous scrutiez mes trop longues chaussures, trop plates, mes collants marqu\u00e9s d\u2019\u00e9claboussures de pluie, car c\u2019est \u00e0 v\u00e9lo et par tous les temps que je p\u00e9dalais vers vous. Elle l\u2019imagine s\u2019enhardir :&nbsp;le corps \u00e0 corps avec les textes, le roman, la po\u00e9sie, le th\u00e9\u00e2tre, la connaissance de la langue, l\u2019appr\u00e9ciation d\u2019un style en prose ou en vers, le sentiment de l\u2019art, la perception du sens\u2026 Tout cela, je l\u2019ai voulu&nbsp;envers et contre tous. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>Exercice de m\u00e9moire\u2026<\/em>Cette prof, aux yeux de l\u2019enfant d\u2019immigr\u00e9s sans aucun livre chez elle, \u00e9tait l\u2019\u00e9rudition en personne. Sa vie monastique entre Rousseau, Pascal, Corneille, Montesquieu\u2026 ne l\u2019avait pas men\u00e9e \u00e0 la bigoterie et m\u00eame si\u2026. Cette femme, elle l\u2019aimait. De fa\u00e7on inconditionnelle. Ce corps ingrat, avec ses mains nou\u00e9es derri\u00e8re le dos, recouvertes de craie blanche, ce d\u00e9collet\u00e9 malodorant si intimement pr\u00e9sent \u00e0 chacun de ses allers et retours au bas de l\u2019estrade devant le premier rang d\u2019\u00e9l\u00e8ves&nbsp;&#8211;&nbsp;Elle sentait la pisse de chat&nbsp;! Et les chats, elle n\u2019en avait jamais eu -, le gras de ses bras emport\u00e9 dans des tr\u00e9molos fougueux au gr\u00e9 des explications ardentes consign\u00e9es sur le tableau vert \u00e0 trois pans\u2026 Rien n\u2019\u00e9chappait \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e8ve studieuse, assise en biais dans l\u2019angle parfait, au premier rang \u00e0 gauche de la salle, contre le radiateur et la fen\u00eatre, ni du tableau, ni des autres \u00e9l\u00e8ves, ni de la rue, ni surtout de Mme Mohr, de sa robe informe \u00e0 grosses fleurs, chang\u00e9e uniquement les jours de Conseil de classe, et du panty qui en d\u00e9passait, de sa bouche entour\u00e9e de poils solides ras\u00e9s \u00e0 la va vite, de ses lunettes \u00e9paisses et sales, de ses petits yeux qui observaient, tendus dans l\u2019attente. De quoi&nbsp;au juste ? Quinze minutes pour r\u00e9sumer un passage de <em>Candide ou l\u2019optimisme<\/em> &#8211; ce jour-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Emprise encore.<\/em> Quand elle marche, elle est vite perdue, fait des d\u00e9tours. Elle voit mais flou. Elle a peu voyag\u00e9, a toujours eu peur de quitter sa rive et de plonger dans l\u2019infini sans rep\u00e8re. Pas de souche. N\u00e9e de deux parents orphelins, son identit\u00e9 juive est \u00e9th\u00e9r\u00e9e &#8211; l\u2019identit\u00e9 \u00e7a existe\u00a0? Juive ? Elle pense toujours \u00e0 Perec\u00a0: \u00ab\u00a0Le blanc, la lacune, le trou\u00a0: l\u2019identit\u00e9, un plein\u00a0? L\u2019origine juive n\u2019est que manques,\u00a0origine trou\u00e9e\u2026\u00a0\u00bb. Elle s&rsquo;est toujours dit: une libert\u00e9 aussi. Habiter un espace, trouver sa place\u00a0? \u00ab\u00a0Comment faire face, \u00e9chapper ou se r\u00e9approprier une origine vide\u00a0?\u00a0\u00bb. N\u2019est-ce pas au fait, la question\u00a0pour les palestiniens, aujourd\u2019hui, plus que jamais, et d\u00e9j\u00e0 depuis plus de 75 ans ? Et cette question \u00e0 la puissance mille, ne le sera-t-elle pas d\u00e9sormais pour les nombreuses d\u00e9cennies \u00e0 venir\u00a0? Encore un d\u00e9tour, une question oblique ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0<em>Resserrez le champs, SVP<\/em>\u00a0! On en est o\u00f9 l\u00e0\u00a0? <em>Dans du roman\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb. <em>Vous \u00eates de la Police ? <\/em>Elle r\u00e9pond \u00e0 reculons. Elle aime les espaces restreints. Elle adore le dessin miniature des cartes, mais ne sait pas s\u2019orienter avec, encore moins avec une boussole. \u00ab\u00a0Un lit, un refuge, un replis\u00a0\u00bb\u00a0: l\u2019infini pour elle se joue l\u00e0, dans des lieux de m\u00e9moire en concentr\u00e9, des focus d\u2019\u00ab\u00a0Esp\u00e8ces d\u2019espaces\u00a0\u00bb, au travers de voix retenues qui ne survivent qu\u2019avec une machine \u00e0 respirer, de vies au rabais, de ce qui transpire de leurs corps immobiles, et, de ce qui \u00e9mane de leurs silences m\u00e9moriels.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors <em>va, avait dit l\u2019Histoire&nbsp;!<\/em> &nbsp;Elle avait mis en sc\u00e8ne Elis Island avec des \u00e9tudiants venus des quatre coins du monde. Elle avait en elle sans le savoir encore, ce sentiment d\u2019insularit\u00e9 identitaire, ce nomadisme originel. Ellis, non pas un camp, mais un rapport avec la b\u00e9ance des origines trou\u00e9es, celles de tous les exil\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab\u00a0Resserrez le champ, <\/em>vous dis-je !\u00a0\u00bb<br>\u00ab\u00a0Ce que moi, Georges Perec, je suis venu questionner ici, c\u2019est l\u2019errance, la dispersion, la diaspora\u00a0\u00bb.<br>\u00ab\u00a0Et donc, <em>o\u00f9 voulez-vous en venir&nbsp;<\/em>?\u00a0\u00bb<br>C\u2019est  l\u00e0 qu\u2019advient pour elle sa n\u00e9cessit\u00e9, l\u00e0 que sa peur c\u00e8de, que sa machine int\u00e9rieure \u00e0 \u00e9crire advient, qu\u2019elle <em>trouve sa place<\/em> et qu\u2019elle ose.<br><\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><\/li>\n<\/ul>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Oui, elle ose. Des \u00e9chos improbables, entre le souffle d\u2019un malade en sursis couch\u00e9 sur les cendres encore ardentes de la m\u00e9moire d\u2019Alg\u00e9rie \u2013 ceux depuis longtemps \u00e9teints de sa famille assassin\u00e9e \u00e0 Auschwitz, et ceux qui peinent \u00e0 crier encore sous la fum\u00e9e&nbsp;de Gaza. Emprise. \u00ab&nbsp;Comme en [elle], une zone d\u2019ombre, une \u00e9tape n\u00e9glig\u00e9e, un go\u00fbt discontinue&nbsp;\u00bb. D\u00e9j\u00e0 il <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/plis-et-replis-4\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#rectoverso #04 |\u00a0Plis et replis<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":697,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7529,7565],"tags":[],"class_list":["post-189888","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-recto-verso-le-cycle-ete-2025","category-rectoverso-04-marianne-alphant-exercice-de-memoire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/189888","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/697"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=189888"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/189888\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":189990,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/189888\/revisions\/189990"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=189888"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=189888"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=189888"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}