{"id":189969,"date":"2025-07-12T08:31:37","date_gmt":"2025-07-12T06:31:37","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=189969"},"modified":"2025-07-12T10:46:57","modified_gmt":"2025-07-12T08:46:57","slug":"rectoverso04-les-souvenirs-de-camille","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso04-les-souvenirs-de-camille\/","title":{"rendered":"#recto-verso #04 | les souvenirs de Camille"},"content":{"rendered":"\n<p>Il y a eu Bangkok et il y a eu Siam Reap. Une ann\u00e9e professionnelle entre ces deux villes ou plut\u00f4t passant de l\u2019une \u00e0 l\u2019autre. Des sensations se r\u00e9pondant, se superposant, s\u2019entrem\u00ealant. Tout cela m\u2019a constitu\u00e9, s\u2019est constitu\u00e9 comme une m\u00e9moire trouble et fondamentale.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019arriv\u00e9e d\u2019abord, le trajet entre l\u2019a\u00e9roport et le quartier encore inconnu o\u00f9 j\u2019allais loger de Bangkok. D\u2019immenses affiches du Roi m\u2019accueillent, dominent des autoroutes surplombant avenues basses, rails de chemin de fer et b\u00e2timents. Les strates de constructions, d\u2019\u00e9poques et de standings sans lien, des habitants s\u2019ignorant royalement. Buildings contemporains et t\u00f4le ondul\u00e9e c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. Plus loin les canaux, les ponts et Chao Phraya le fleuve.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019odeur dou\u00e7\u00e2tre des fleurs de frangipaniers fan\u00e9es, coll\u00e9es sur la terre des ruelles fangeuses de Siam Reap et ma chemise blanche, propre se colle \u00e0 ma peau en deux secondes d\u00e8s que je sors. Saison chaude, moite et humide qui dure. Tout colle.<\/p>\n\n\n\n<p>Le matin se lever tr\u00e8s t\u00f4t, boire du th\u00e9, manger un g\u00e2teau ou ce qui est pr\u00eat chez le vendeur du coin de ma rue. Entendre mes premiers mots de khmer. D\u00e9part vers l\u2019\u00e9cole. Le soir le stand sera ferm\u00e9, recouvert d\u2019une b\u00e2che turquoise d\u00e9lav\u00e9. Acheter un plat \u00e0 manger aussi d\u00e9licieux que les murs de la boutique d\u2019\u00e0-c\u00f4t\u00e9 sont sales. Rentrer me doucher. Laisser couler l\u2019eau et filer le temps sans envisager que cette ann\u00e9e m\u2019obs\u00e9dera autant et encore davantage. Si longtemps.<\/p>\n\n\n\n<p>Plaisir de marcher nus pieds sur de superbes parquets de tek. Pi\u00e8ce vaste, pi\u00e8ce parquet. Dans un angle au fond une t\u00e9l\u00e9 qui toute la journ\u00e9e gr\u00e9sille. Devant l\u2019entr\u00e9e une vieille presque d\u00e9charn\u00e9e, presque chauve, assise sur une chaise de plastique ne fait rien. Utile et n\u00e9cessaire, c\u2019est elle qui gardera le nouveau-n\u00e9. Comment me d\u00e9tacher d\u2019elle qui ne m\u2019a sans doute jamais vu&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour au march\u00e9 du quartier, un b\u00e9b\u00e9 h\u00e9risson blanc blotti dans sa minuscule cage de bois me fait de l\u2019\u0153il pour que je l\u2019adopte. Je r\u00e9siste. Ici et partout les chiens errants zonent dans un piteux \u00e9tat. Et comme partout des chats (qui mangent les rats) se battent. Dans des salons aux lumi\u00e8res feutr\u00e9es d\u2019autres baillent, s\u2019\u00e9tirent, dorment sur de confortables coussins de soie.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9cole o\u00f9 les enfants s\u2019accrochent, s\u2019impliquent, s\u2019appliquent, plus ou moins, \u00e0 apprendre l\u2019anglais. Un tas de tongs raccommod\u00e9es devant la salle de classe. Ils repartiront \u00e0 cheval sur un v\u00e9lo rouill\u00e9 sans frein bien trop grand pour eux. Leur sourire parfait. Les sangsues dans les rizi\u00e8res. La terre rouge et poudreuse qui s\u2019envole en saison s\u00e8che, qui colle en saison humide.<\/p>\n\n\n\n<p>Le charme des corps souples, fins, des cheveux \u00e9pais, noirs. Pi\u00e8ge de la beaut\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019odeur du camphre pr\u00e8s des salles de massage. Combien touche une fille pour un massage&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>La pi\u00e8ce de vie, unique pour tout, pour tous. Pi\u00e8ce commune de vie familiale, deux ou trois g\u00e9n\u00e9rations. Sans porte ext\u00e9rieure. Local ferm\u00e9 la nuit par une grille, sans intimit\u00e9 aucune. Pareil dans les villages, villes ou Bangkok. Et les couples&nbsp;comment font-ils pour survivre sans intimit\u00e9 ni secret ?<\/p>\n\n\n\n<p>Pour les scooters, des bouteilles d\u2019un litre d\u2019essence color\u00e9e \u00e0 vendre dispos\u00e9s sur un escabeau bringuebalant le long des routes au milieu de rien, mais si on regarde bien juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 une maison adoss\u00e9e \u00e0 un arbre. Maison d\u00e9nu\u00e9e de toute commodit\u00e9, \u00e9clair\u00e9e par intermittence par un unique n\u00e9on, dot\u00e9e d\u2019une cuisine ext\u00e9rieure comportant dix ustensiles avec lesquels tout pr\u00e9parer.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les enfants maigres au milieu des embouteillages cherchant \u00e0 vendre des paquets de mouchoirs, des cigarettes \u00e0 la pi\u00e8ce et des \u00e9ventails en papier. Au r\u00e9troviseur des taxis, des boudas et diverses amulettes pendouillent. Plus loin dans les temples multicolores tha\u00eflandais, de vrais bouddhas et autres divinit\u00e9s font fructifier les affaires.<\/p>\n\n\n\n<p>La seule ann\u00e9e de ma vie \u00e0 faire laver (et surtout repasser) mon linge, \u00e0 me gaver de mangues, de jacquiers, \u00e0 prendre des taxis sans h\u00e9siter. Avec ou sans complexe selon les jours moments.<\/p>\n\n\n\n<p>La photo d\u2019identit\u00e9 obligatoire sur les tickets d\u2019entr\u00e9e d\u2019Angkor Vat comme si on allait revendre sa place apr\u00e8s la visite, puis les chemises hawa\u00efennes et les peaux boutonneuses des chinois \u00e0 la queuleuleu derri\u00e8re leur guide, trainant les pieds et enfin les temples \u00e9cras\u00e9s par l\u2019opulence de la v\u00e9g\u00e9tation, enlac\u00e9s par les bras fins et noueux des arbres. Zones non-d\u00e9min\u00e9es dangereuses d\u00e9limit\u00e9es.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La nuit, les cris des geckos r\u00e9sonnent.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La nuit, les pales du ventilateur au plafond peinent \u00e0 rendre respirable l\u2019air de ma chambre. Et les apr\u00e8s-midis trop chaudes des jours sans obligation, la fatigue m\u2019\u00e9crase. Je me le reproche. Parfois je sors, le long du canal, et vais m\u2019asseoir sur une natte \u00e0 l\u2019ombre adoss\u00e9 au tronc d\u2019un palmier, avec ou sans lecture, \u00e0 suivre avec plus ou moins d\u2019attention les allers et venues de ma copine la grosse tortue, qui vit l\u00e0, son camp de base au bout du terrain d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, ou bien je regarde ce qui se passe (pas grand-chose) sur la petite place au bout de la ruelle qui arrive l\u00e0, l\u00e0 o\u00f9 stationnent des rickshaws en attente dont les chauffeurs assoupis, affal\u00e9s sur leur si\u00e8ge ressemblent \u00e0 des pantins d\u00e9sarticul\u00e9s. Les verts denses de la v\u00e9g\u00e9tation, en saison des pluies, et le vert des tenues des balayeurs de rue aux vastes chapeaux de paille.<\/p>\n\n\n\n<p>Et encore les moines, et les moines. Partout des moines dont les tenues orang\u00e9es contrastent avec tous les verts de la v\u00e9g\u00e9tation. Des jeunes, vieux, gros, minces, l\u2019air intelligent ou stupide, le regard profond ou rieur, r\u00e9serv\u00e9 ou curieux de rencontres, avec ou sans parapluie, introvertis, cultiv\u00e9s ou grossiers, asc\u00e9tiques, autoritaires, sirupeux, lavant leur linge, \u00e9tudiant ou pas, priant, mangeant, faisant l\u2019aum\u00f4ne, seul ou en groupe : humain.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019usage du dollar comme monnaie courante dans les supermarch\u00e9s cambodgiens.<\/p>\n\n\n\n<p>Et encore la jeune, \u00e9l\u00e9gante, jolie et distingu\u00e9e prostitu\u00e9e crois\u00e9e chaque soir ou presque sur le palier, sans un mot. Elle sort travailler, je rentre. D\u2019elle je me souviens avec trop d\u2019insistance. Elle revient dans mes r\u00eaves ou peut-\u00eatre est-ce moi qui r\u00eave qu\u2019elle r\u00eave de moi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Trop d\u2019images, et alors ? et puis\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis tenter de dire ce qu\u2019il en est de mes vies ant\u00e9rieures qui m\u2019ont conduit dans ces deux pays. Qu\u2019est-ce que j\u2019en sais de ce qui m\u2019a d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 venir y travailler ?<\/p>\n\n\n\n<p><br>Aux inconnus on r\u00e9pond \u00ab&nbsp;les circonstances&nbsp;\u00bb mais il faut les d\u00e8tecter, les \u00e9couter les \u00e9l\u00e9ments qui poussent indistinctement vers des zones obscures, des pays \u00e9trangers.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019\u00e9couter, \u00e9couter la toute petite voix peu assur\u00e9e qui pousse vers l\u2019inconnu.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019attendre \u00e0 devoir d\u00e9fendre quelque chose qui tient \u00e0 c\u0153ur, de fondamental ou l\u2019inverse \u00e0 laisser faire comme on dit les hasards qui \u00e9videmment n\u2019en sont pas.<\/p>\n\n\n\n<p><br>J\u2019aurais tant aim\u00e9 dans une vie ant\u00e9rieure rencontrer Alexandra David-N\u00e9el, faire un bout de route avec Nicolas Bouvier ou de chemin avec Auguste Pavie, caresser ou m\u2019approprier quelques tr\u00e9sors arch\u00e9ologiques avec Andr\u00e9 Malraux.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019aurais pu dans une vie ant\u00e9rieure me contenter toute ma vie de garder un temple, de trouver capital ou sans aucune importance d\u2019en nettoyer les recoins chaque matin, d\u2019ouvrir les volets de bois laqu\u00e9, d\u2019allumer les lampes rouges us\u00e9es pour \u00e9clairer vaguement les fausses fleurs de lotus dans des bols de cuivre au sol, de balayer de temps \u00e0 autre les tapis, et d\u00e9poussi\u00e9rer (un peu) un bouddha couch\u00e9 dix fois plus grand que moi, mais aussi et surtout de ramasser les offrandes et les donner \u00e0 la communaut\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019aurais pu dans une autre vie devenir cornac, respecter la tradition familiale, m\u2019occuper de dresser un \u00e9l\u00e9phant. Etre au service du tourisme et maltraiter ce pachyderme en toute bonne conscience. Mais comment cet animal peut-il encore rester embl\u00e9matique du royaume du Siam&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019aurais pu cultiver du riz et travailler quinze heures par jour, ou pr\u00e9parer des soupes en \u00e9pluchant, coupant, faisant rissoler des l\u00e9gumes, du gingembre, de l\u2019ail en tant que cuisinier dans un restaurant raffin\u00e9, ou encore fabriquer des anti-poisons \u00e0 partir de venins de serpents (\u00e7a c\u2019\u00e9tait il y a quelques si\u00e8cles).<\/p>\n\n\n\n<p>Dans une vie ant\u00e9rieure, une vie souffrante et \u00e9court\u00e9e, j\u2019aurais pu vivre la guerre civile, d\u00e9fendre des id\u00e9aux ou seulement vivre mon simple quotidien sans chercher \u00e0 lutter contre qui que ce soit, et me retrouver prisonnier tout de m\u00eame, tortur\u00e9 et mourir sous le r\u00e9gime de Pol Pot, comme plus de deux millions de Cambodgiens.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans une autre vie, dans une vie \u00e0 venir je pourrais aller vivre \u00e0 Bangkok ou \u00e0 Siam Reep, n\u2019est-ce pas&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a eu Bangkok et il y a eu Siam Reap. 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