{"id":189975,"date":"2025-07-12T09:56:31","date_gmt":"2025-07-12T07:56:31","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=189975"},"modified":"2025-07-12T10:19:42","modified_gmt":"2025-07-12T08:19:42","slug":"rectoverso-04-portes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-04-portes\/","title":{"rendered":"#rectoverso #04 Portes"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"681\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/envers-du-temps.jpg\" alt=\"Envers du temps\" class=\"wp-image-189976\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/envers-du-temps.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/envers-du-temps-420x279.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/envers-du-temps-768x511.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Portes. Ferm\u00e9es. La porte de l\u2019armoire de la chambre de ma m\u00e8re. Une armoire haute et s\u00e8che, anguleuse et formidable. Tout en haut, hors de port\u00e9e de l\u2019enfant, un \u00e9tui noir o\u00f9 g\u00eet un violon couch\u00e9 dans son \u00e9crin doubl\u00e9 de soie violette. Derri\u00e8re la porte de droite, sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re du milieu, veillent, lov\u00e9es sur la pile de linge, deux b\u00eates \u00e0 t\u00eate triangulaires, aux yeux malveillants qui brillent dans la p\u00e9nombre. Deux renards, ou plut\u00f4t deux fouines, noires et dangereuses, aux petites pattes griffues, que jamais on ne porte autour de son cou. Dessous, il y a un carton de papiers et de photos. Mais pour y fouiner, il faudra attendre le bon moment, amadouer les deux b\u00eates avant de les d\u00e9ranger. Apr\u00e8s, il faudra tout replacer, effacer les traces du forfait, de l\u2019effraction.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu retournes fouiner dans le carton \u00e0 photos. Des visages inconnus. Une toute petite photo, format photo d\u2019identit\u00e9, grise et effrayante, un visage sur un oreiller, les yeux ferm\u00e9s, la bouche ouverte, les joues comme aspir\u00e9es \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, une morte. Qui est-ce\u00a0? Ta m\u00e8re dit seulement \u00ab\u00a0Quelle id\u00e9e de l\u2019avoir prise en photo\u00a0!\u00a0\u00bb. Elle renifle avec m\u00e9pris. Tu comprends que c\u2019est ta grand-m\u00e8re, la m\u00e8re de ton p\u00e8re, et tu penses que c\u2019est ton p\u00e8re qui a pris la photo. Tu te trompes, et tu ne le comprendras que bien plus tard.<\/p>\n\n\n\n<p>La porte de l\u2019armoire. Ce n\u2019est pas toujours la m\u00eame armoire, mais c\u2019est toujours la porte de droite, celle o\u00f9 est enfich\u00e9e la serrure. Celle o\u00f9 se trouve la cl\u00e9. La cl\u00e9 reste toujours dans la serrure, elle est l\u00e0, \u00e0 port\u00e9e de main. Il suffit de la tourner pour ouvrir. Mais il faut savoir que celle-ci tourne \u00e0 l\u2019envers. La serrure a \u00e9t\u00e9 mont\u00e9e \u00e0 l\u2019envers. comme moi, qui \u00e9cris \u00e0 l\u2019envers, en miroir (c\u2019est impossible au clavier, sans l\u2019aide d\u2019un logiciel ad hoc, et je le regrette. Tout est plus facile avec un stylo.) Moi qui \u00e9cris \u00e0 l\u2019envers du temps, \u00e0 l\u2019encre violette, mais certainement pas \u00e0 la plume, ce m\u00e9tal froid qui \u00e9corche le papier.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand elle bavarde avec les voisines, elle dit, en baissant la voix\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019en ai perdu deux\u00a0\u00bb. Deux, c\u2019est-\u00e0-dire deux enfants. Des enfants perdus. Elle est all\u00e9e les perdre? Perdus o\u00f9\u00a0? dans la for\u00eat\u00a0? sont-ils partis vivre au fond d\u2019un arbre creux, il y a un trou dans la souche de l\u2019arbre, tu d\u00e9vales et tu arrives chez ses gar\u00e7ons perdus\u00a0? Non, pas deux gar\u00e7ons, mais un gar\u00e7on et une fille, c\u2019est ce qu\u2019elle a chuchot\u00e9 \u00e0 la voisine, tout bas, mais j\u2019ai entendu. Ont-ils rencontr\u00e9 une sorci\u00e8re et mang\u00e9 imprudemment les sucreries\u00a0? est-ce pour cela qu\u2019elle t\u2019interdit les bonbons\u00a0? ou bien l\u2019un est-il emprisonn\u00e9 dans ce portrait ovale accroch\u00e9 au-dessus de son lit\u00a0? et l\u2019autre\u00a0? est-ce elle qui vit derri\u00e8re ce grand miroir rectangulaire\u00a0? parfois, je capte, du coin de l\u2019\u0153il, ses mouvements furtifs, mais elle se d\u00e9robe.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019autre armoire, celle de bois fruitier sombre et dor\u00e9, sculpt\u00e9e au couteau par l\u2019arri\u00e8re-grand-p\u00e8re paternel&#8230; ton p\u00e8re vient de mourir, elle n\u2019est pas en \u00e9tat de remplir les papiers. Regarde, dit-elle, derri\u00e8re la porte de droite, tu l\u2019ouvres et tu verras, il y a un carton et dedans le livret de famille. Tu trouves le livret, tu cherches les dates du mariage et tu d\u00e9couvres ce qu\u2019elle t\u2019a cach\u00e9 pendant toutes ces ann\u00e9es\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n\n\n\n<p>Tes recherches, l\u00e0\u2026 ton truc de g\u00e9n\u00e9alogie, on sait bien pourquoi tu as entrepris \u00e7a&nbsp;: c\u2019est parce que tu voulais te trouver des anc\u00eatres nobles&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Ah pas du tout\u00a0! au contraire\u2026 tu vois, j\u2019en avais assez d\u2019entendre dire que j\u2019\u00e9tais responsable et coupable de ce qu\u2019auraient fait mes anc\u00eatres. Coupable parce qu\u2019ils \u00e9taient coupables de la colonisation, de l\u2019esclavage. J\u2019ai voulu savoir qui ils \u00e9taient, s\u2019ils avaient profit\u00e9 du commerce triangulaire et de l\u2019exploitation des plantations. Alors, j\u2019ai plong\u00e9 dans les registres d\u2019\u00e9tat-civil de Picardie des dix-sept et dix-huiti\u00e8me si\u00e8cles. Et aussi ceux des Pays-Bas espagnols.<\/p>\n\n\n\n<p>R\u00e9sultat&nbsp;: aucun noble. Des petits paysans, des manouvriers, des tisserands, des tourneurs sur bois, des cordonniers, des tailleurs d\u2019habits, des palefreniers, des domestiques, des servantes, et des indigents.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour se marier en Belgique, mon grand-p\u00e8re maternel a d\u00fb produire un certificat d\u2019indigence. Au mieux, quelques laboureurs, dont le fr\u00e8re est devenu cur\u00e9 de la paroisse. Aucun bourgeois, ni marchand prosp\u00e8re. Ni notaire, ni receveur d\u2019imp\u00f4ts. Un cadet, engag\u00e9 pour six ans \u00e0 la fin du dix-huiti\u00e8me si\u00e8cle, dans le r\u00e9giment de cavalerie de Lorraine. Il est ensuite devenu ma\u00e7on. Beaucoup de ma\u00e7ons dans la famille. Mais je n\u2019ai pas h\u00e9rit\u00e9 d\u2019une belle maison pour autant&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Peu de traces, les registres du dix-septi\u00e8me si\u00e8cle d\u00e9truits par la guerre, celle de Trente ans et les soudards. Beaucoup de mis\u00e8re, des pages enti\u00e8res de morts au d\u00e9but du dix-huiti\u00e8me si\u00e8cle. Je doute qu\u2019ils aient jamais bu du caf\u00e9 ni connu le go\u00fbt du sucre de canne. Elles filaient et ils tissaient, le lin ou la laine, \u00e9taient faiseurs de bas, ling\u00e8res, blanchisseuses ou couturi\u00e8res\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est bon. Inutile de convoquer le pass\u00e9 lointain\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Mais \u00e7a me passionne, l\u2019Histoire. C\u2019est une vieille passion, tu le sais bien. Autrefois, celle des rois et de leurs conqu\u00eates. Aujourd\u2019hui, ce n\u2019est plus celle des Versailles, Trianon et Pompadour. Non, c\u2019est l\u2019Histoire de celles qui filaient le lin, celui du linge des du Barry,\u00a0 et la laine, ces fils de laine si fins avec laquelle les religieuses nobles, celles qui ont laiss\u00e9 leur nom dans les registres des couvents, brodaient les somptueuses tapisseries expos\u00e9es aujourd\u2019hui dans les mus\u00e9es. L\u2019Histoire de ces vies minuscules, de celles et ceux qui avaient un nom, mais n\u2019ont pas laiss\u00e9 de trace, sinon une marque, parfois une signature, au bas d\u2019un acte de bapt\u00eame. Oui, l\u2019Histoire, oui avec une majuscule, de ces ignor\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>N\u2019essaie pas de me tromper. Tu sais bien que tu cherches aussi \u00e0 percer certains secrets de famille\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Sais-tu qu&rsquo;il m&rsquo;est plus facile d\u2019enqu\u00eater sur un pass\u00e9 distant de plusieurs si\u00e8cles que sur le pass\u00e9 proche. Vois-tu, chez nous, il y a eu encore des guerres, une au dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle, deux au vingti\u00e8me si\u00e8cle, qui ont d\u00e9truit maisons, souvenirs, photos, registres, lettres, cartes, livres, cahiers\u2026 presque tout est parti en fum\u00e9e. Et le silence des parents. Et le fait de descendre de derniers-n\u00e9s\u00a0: ils sont tous morts, il n\u2019y a plus personne \u00e0 interroger. Mais il reste des portes \u00e0 ouvrir&#8230;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Portes. Ferm\u00e9es. La porte de l\u2019armoire de la chambre de ma m\u00e8re. Une armoire haute et s\u00e8che, anguleuse et formidable. Tout en haut, hors de port\u00e9e de l\u2019enfant, un \u00e9tui noir o\u00f9 g\u00eet un violon couch\u00e9 dans son \u00e9crin doubl\u00e9 de soie violette. 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