{"id":190035,"date":"2025-07-12T16:05:51","date_gmt":"2025-07-12T14:05:51","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=190035"},"modified":"2025-07-12T16:05:51","modified_gmt":"2025-07-12T14:05:51","slug":"rectoverso-04-le-passe-present","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-04-le-passe-present\/","title":{"rendered":"# rectoverso #04| le pass\u00e9 pr\u00e9sent"},"content":{"rendered":"\n<p>Une \u00e9peire. Du grec <em>epi<\/em>, au-dessus et <em>eiro,<\/em> fil ou tissage. Avec des toiles classiques verticales, en spirale, avec rayonnement. L&rsquo;araign\u00e9e g\u00e9ante de Tintin dans l&rsquo;<em>\u00c9toile myst\u00e9rieuse<\/em>. Ainsi peut \u00eatre vue cette maison. Maison de famille o\u00f9 j\u2019ai pass\u00e9 toutes mes vacances d\u2019enfance, de jeunesse et dont la charge me revient d\u00e9sormais. Je suis prise dans sa toile depuis tant d\u2019ann\u00e9es qu\u2019il est impossible de m\u2019en d\u00e9sengluer. Des premiers jours apr\u00e8s ma naissance en un mois de juillet chaud \u00e0 aujourd\u2019hui o\u00f9 les forces parfois me font d\u00e9faut pour continuer \u00e0 la faire vivre. Je la vois, comme Tintin, immens\u00e9ment grosse, comme dans une illusion d\u2019optique, exigeant de moi des efforts que je ne suis pas toujours pr\u00eate \u00e0 faire.<\/p>\n\n\n\n<p>Muet, le lien entre elle et moi, s\u2019est tiss\u00e9, abandonn\u00e9, retiss\u00e9. Et chaque ann\u00e9e, aux premi\u00e8res belles journ\u00e9es de mai, la traditionnelle phrase se remet sur les l\u00e8vres&nbsp;: il faudrait monter \u00e0 T. pour voir si la maison va bien. Non, si tout va bien dans la maison, mais si la maison va bien. On le sait que les maisons ont une \u00e2me. Elle, elle est personnifi\u00e9e, elle a m\u00eame une plaque sur le mur au-dessus de la porte d\u2019entr\u00e9e&nbsp;: <em>Le pass\u00e9 pr\u00e9sent<\/em>. Et c\u2019est dans doute l\u00e0 que les n\u0153uds se nouent. Il y a trois g\u00e9n\u00e9rations avant moi qui ont oeuvr\u00e9 entre ces murs. Ce n\u2019est plus tout \u00e0 fait la m\u00eame configuration bien s\u00fbr, des travaux ont eu lieu, d\u2019agrandissement, d\u2019embellissement, mais tant d\u2019\u00e2mes ont hant\u00e9 ce lieu qu\u2019il semble qu\u2019elles sont encore l\u00e0 \u00e0 circuler entre les pi\u00e8ces. Elle est plant\u00e9e l\u00e0 depuis tant d\u2019ann\u00e9es, avant 1877. De chaque occupant, depuis que l\u2019anc\u00eatre a fait graver son nom sur l\u2019une des pierres de granit, pr\u00e8s du toit, elle a demand\u00e9 des soins. D\u2019h\u00e9ritage en h\u00e9ritage, un fil de soie a circul\u00e9 inscrivant en chaque t\u00eate&nbsp;: <em>il ne faut pas me vendre, sauf si tu as faim.<\/em> Certaine s\u2019est saign\u00e9e aux quatre veines, comme on disait alors, pour ne pas la vendre. Il y a des l\u00e9gendes familiales qui ont la vie dure. Ma grand-m\u00e8re h\u00e9rite de la moiti\u00e9 de cette maison par tirage au sort devant notaire&nbsp;; l\u2019autre moiti\u00e9 est pour son fr\u00e8re encore vivant, les autres \u00e9tant morts \u00e0 la guerre ou de maladie. Il n\u2019est pas int\u00e9ress\u00e9, \u00e9tant parti de l\u00e0 depuis si longtemps. Mais il faut racheter sa part. Elle est presque veuve avec un fils de quatorze ans \u00e0 \u00e9lever. Mais elle fait face. Un voisin passant sur le chemin au moment des tractations lui assure qu\u2019il rach\u00e8tera le bien si elle n\u2019y arrive pas. Son utopie \u00e0 elle. Sa raison de vivre. Puis de celle de mon p\u00e8re. Il racontait cette histoire \u00e0 mon fr\u00e8re et moi encore et encore pour que la toile d\u2019emprise se resserre bien sur nos \u00e9paules. Et nous l\u2019avons racont\u00e9 aussi \u00e0 nos propres enfants.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle a prot\u00e9g\u00e9 mon enfance. Certes on n\u2019est jamais all\u00e9 au bord de la mer, mais on allait \u00e0 la campagne et on arpentait les chemins comme je l\u2019ai fait encore ce matin avant que la chaleur ne gagne, en me disant que les paysages qui m\u2019environnent sont vraiment parmi les plus beaux et de quoi je pourrais bien me plaindre. Et les noms d\u2019ici valent bien ceux d\u2019ailleurs\u00a0: Ch\u00e2pre, Drossanges, Ch\u00e2les, Boissi\u00e8res, Chaumont, Mouti\u00e8re, Verdier\u2026 Et les odeurs de foin coup\u00e9, ou de p\u00e9trichor n\u2019ont rien \u00e0 envier aux odeurs d\u2019ailleurs. Et les chants des oiseaux sont bien plus beaux ici. La maison est partie prenante de ces lieux qui l\u2019entourent.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle me hante, me r\u00e9clame, me repousse. Elle exige. Elle est comme l\u2019\u00e9criture. A vouloir cesser de prendre soin d\u2019elle, on oublie de prendre soin de soi. Parfois maison tu exag\u00e8res quand m\u00eame\u00a0: cette ann\u00e9e tes rappels \u00e0 l\u2019ordre m\u2019ont mise hors de moi\u00a0: volet qui se d\u00e9tache en plein hiver et qui cogne sur la fa\u00e7ade ( coup de t\u00e9l\u00e9phone de mon voisin pour pr\u00e9venir), inondation du rez-de-chauss\u00e9e apr\u00e8s avoir rouvert l\u2019eau au mois de mai et pens\u00e9 que tout allait bien. Et bien non, la machine \u00e0 laver a d\u00e9cid\u00e9 de laisser couler de l\u2019eau. ( coup de t\u00e9l\u00e9phone de mon voisin\u00a0: il y a de l\u2019eau qui sort sous ta porte et coule dehors\u2026). On repousse l\u2019eau par grandes pellet\u00e9es, on \u00e9ponge, on essore, on r\u00e2le, on se dit que \u00e7\u00e0 suffit. On veut mettre un peu de chauffage pour s\u00e9cher, enlever l\u2019humidit\u00e9 et la chaudi\u00e8re d\u00e9cide de tomber en panne\u2026 J\u2019ai bien compris que tu me fais payer ma presque absence de l\u2019an dernier\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 pour me faire pardonner cette \u00ab&nbsp;presque&nbsp;\u00bb d\u00e9sertion, je passe quelques jours ici. Je te nettoie du sol au plafond, r\u00e9pare ce qui doit l\u2019\u00eatre, vide un vieux placard mural dont je jette trois sacs poubelle, arrache les mauvaises herbes comme les mauvais souvenirs tout autour, et j\u2019aspire toutes les toiles de ces araign\u00e9es qui, d\u00e8s que j\u2019ai le dos tourn\u00e9 recommencent \u00e0 tisser leurs toiles comme pour me narguer. Je sais aussi toutes les autres t\u00e2ches que je ne ferai pas cette fois-ci.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Sans un destinataire, il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9criture <\/em>\u00e9crit Emmanuel Hocquard dans <em>Pise <\/em>et il poursuit <em>\u00c7a peut \u00eatre un homme, une femme, un banquier, la lune ou un cr\u00e2ne, une bande d\u2019idiots, moi-m\u00eame, peu importe, mais quelqu\u2019un(e). <\/em>Je suis la destinataire de cette maison, qui, soi-dit en passant m\u2019a souvent permis d\u2019\u00e9crire \u00e0 son sujet et \u00e0 celui de tous ceux qui la hantent encore. Je n\u2019en ai pas fini avec elle. Non seulement je suis toujours prise dans sa toile, mais je me sens comme Arachn\u00e9, condamn\u00e9e \u00e0 tisser la toile avec elle pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9. La maison, l\u2019\u00e9criture, un lieu dont on ne se d\u00e9fait pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Je sais aussi que, lorsque je partirai d\u2019ici dans quelques jours, une sorte de tristesse se d\u00e9versera en moi, comme \u00e0 chaque fois, et que le dernier regard que je lui jetterai, apr\u00e8s l\u2019au-revoir traditionnel en touchant une pierre, sera plein de reconnaissance.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une \u00e9peire. Du grec epi, au-dessus et eiro, fil ou tissage. Avec des toiles classiques verticales, en spirale, avec rayonnement. L&rsquo;araign\u00e9e g\u00e9ante de Tintin dans l&rsquo;\u00c9toile myst\u00e9rieuse. Ainsi peut \u00eatre vue cette maison. Maison de famille o\u00f9 j\u2019ai pass\u00e9 toutes mes vacances d\u2019enfance, de jeunesse et dont la charge me revient d\u00e9sormais. 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