{"id":190039,"date":"2025-07-12T16:57:59","date_gmt":"2025-07-12T14:57:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=190039"},"modified":"2025-07-13T10:10:31","modified_gmt":"2025-07-13T08:10:31","slug":"rectoverso-4-beatitudes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-4-beatitudes\/","title":{"rendered":"# rectoverso #4 | B\u00e9atitudes"},"content":{"rendered":"\n<p>La route d\u00e9serte s\u2019\u00e9tend \u00e0 perte de vue, avec des montagnes au loin. Un homme, la quarantaine, disons, se tient appuy\u00e9 contre une voiture arr\u00eat\u00e9e sur le bas-c\u00f4t\u00e9. Jean, chemise \u00e0 carreaux ouverte sur un t-shirt blanc, une bi\u00e8re \u00e0 la main. Mais si tu veux mon avis, il \u00e9tait pas comme \u00e7a, en vrai.<br>\u2014\u00a0Qui \u00e7a\u2009?<br>\u2014 Moriarty.<br>\u2014\u00a0Hein\u2009?<br>\u2014\u00a0Tu me demandes, je te r\u00e9ponds\u00a0: Dean Moriarty, l\u2019alter ego de Neal Cassady, le h\u00e9ros de <em>Sur la route<\/em>, le bouquin de Kerouac. Il ressemblait pas du tout au type dessin\u00e9 sur la couverture de mon exemplaire, achet\u00e9 en anglais s\u2019il te plait, chez WH Smith, Rue de Rivoli. Celui-l\u00e0, je le garde pr\u00e9cieusement\u2026 Pardon\u2009? Non, non, je ne le lis plus. Enfin, quelques pages, de temps en temps\u2026 Pour me souvenir qui j\u2019\u00e9tais, tu vois\u2026 D\u2019o\u00f9 je viens, plut\u00f4t\u2026 C\u2019est \u00e7a que tu veux savoir, non\u2009? Bon, Cassady, il \u00e9tait beau et sauvage comme un dieu, fou sans doute, \u00e9pris de litt\u00e9rature\u2026 mais il n\u2019a presque rien \u00e9crit. Son \u0153uvre, c\u2019\u00e9tait sa vie. Un type qui a fascin\u00e9 aussi bien Kerouac que Ginsberg ou Burroughs.<br>\u2014\u00a0Et toi, on dirait\u2009!<br>\u2014\u00a0Oui, forc\u00e9ment\u2026 Tiens\u00a0\u00e9coute\u00a0: <em>I first met Dean not long after my wife and I split up<\/em>. l\u2019incipit de Sur la Route. D\u2019autres ont Proust et son <em>longtemps je me suis couch\u00e9 de bonne heure\u2026<\/em>, moi j\u2019ai Kerouac. Kerouac v\u00e9n\u00e9rait Proust, remarque. Il avait la pr\u00e9tention d\u2019\u00e9crire un truc aussi fort que <em>La Recherche<\/em>. J\u2019y viendrai, \u00e0 Proust. Comme tout le monde. Mais plus tard. Kerouac, c\u2019est ma grande histoire. <em>Errer dans la nuit am\u00e9ricaine<\/em>\u00a0: lui, encore\u2009! Et si tu veux savoir, ce qui grouille profond en moi, c\u2019est tout entier dans cette phrase\u2026 Et Kerouac, mine de rien, c\u2019\u00e9tait un passeur. C\u2019est lui, le premier, qui a su me parler de Baudelaire, d\u2019Hugo, de Balzac. De C\u00e9line et de Proust, donc\u2026. Lui aussi, plus s\u00fbrement que d\u2019autres, pourtant plus proches de moi g\u00e9ographiquement, qui m\u2019a donn\u00e9 le go\u00fbt de l\u2019errance, de la d\u00e9rive, avec ses clochards c\u00e9lestes\u2009! Et c\u2019est lui, et c\u2019est pas rien, qui m\u2019a convaincu que non seulement je pouvais \u00e9crire, mais que j\u2019en avais le droit, un droit imprescriptible m\u00eame\u2009!\u2026<br>Et puis je me reconnaissais dans le bonhomme, dans ses \u00e9checs. Si lui pouvait tomber et se relever, je le pouvais aussi. Quand il enregistre ses po\u00e8mes avec Zoot Sims et Al\u00a0Cohn, pour lui, c\u2019est important, mais les deux autres, ils s\u2019en foutent. Ils n\u2019\u00e9coutent m\u00eame pas les textes qu\u2019il lit, ils s\u2019en foutent de cet \u00e9crivain qu\u2019ils ne connaissent pas et qui pr\u00e9tend conna\u00eetre le jazz. Ils prennent leur pige, jouent les notes et s\u2019en vont. C\u2019est dur pour Kerouac, mais il grave quand m\u00eame ses disques. Les petites humiliations, j\u2019en ai eu ma part, crois-moi.<br>\u2014\u00a0OK, OK, Kerouac\u2026 mais vraiment, Kerouac\u2009? Tu n\u2019as pas mieux \u00e0 m\u2019offrir\u2009? Il y a bien des trucs de l\u2019enfance qui ont \u00e9t\u00e9 des d\u00e9clics, non\u2009? Tes cahiers, l\u00e0, t\u2019as bien d\u00fb noter des choses\u2026<br>\u2014\u00a0Bon, mes carnets alors, voyons\u2026 Tiens, des po\u00e8mes\u2009! J\u2019en apprenais un par semaine, \u00e0 l\u2019\u00e9poque\u2026 Verlaine, Apollinaire.<br>\u2014\u00a0D\u2019autres\u2009?<br>\u2014\u00a0Ouais, Reverdy. Aragon.<br>\u2014\u00a0C\u2019est tout\u2009?<br>\u2014\u00a0Non, Baudelaire. Hugo. Char. Eluard. Claudel\u2026 J\u2019avais oubli\u00e9 Claudel, tiens\u2026 <em>L\u2019automne aussi est une chose qui commence<\/em>. Pas mal, non\u2009? Pas ton truc, hein\u2009? Gainsbourg\u00a0: <em>\u00e9coute mon c\u0153ur qui bat, laisse-toi faire\u2026<\/em> Pas ton genre non plus, de te laisser faire\u2009! Bon, l\u2019enfance\u2026 \u00ab\u2009Je ne garde de mon enfance que des images fixes, celles-l\u00e0 m\u00eame vues dans les albums de famille. Pour le reste, rien. Il y a, au seuil de mon adolescence, un voile opaque qui m\u2019interdit de croire que j\u2019ai v\u00e9ritablement \u00e9t\u00e9 ce petit gar\u00e7on blond et joufflu qu\u2019on m\u2019a d\u00e9crit tant de fois\u2026\u2009\u00bb C\u2019est dans mes cahiers, \u00e7a, tu vois. Peut-\u00eatre qu\u2019il ne faut pas trop creuser l\u2019enfance, hein\u2009? On ne sait jamais ce qu\u2019on va d\u00e9terrer\u2026<br>\u2014\u00a0Quoi d\u2019autre\u2009?<br>\u2014\u00a0Oh\u2009! Tu me fatigues, \u00e0 la fin\u2009! Les Beatles, voil\u00e0. Les comics am\u00e9ricains. Rue Emile Allez, dans le 17e, il y avait une toute petite boutique, un bureau au fond avec la caisse, un fauteuil coll\u00e9 \u00e0 la vitrine, et partout, du sol au plafond, des comics en version originale. J\u2019\u00e9tais fourr\u00e9 l\u00e0 tous les mercredis\u2026 Hmmm\u2009? Mais si, bien s\u00fbr que \u00e7a compte\u2009!<br>Paris plus encore que les comics, remarque\u2026 Quand j\u2019\u00e9tais petit, on habitait juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la Place de Clichy. Il y avait une chambre de bonne, incluse dans le bail. Oui, un peu comme la mienne aujourd\u2019hui. J\u2019avais eu le droit d\u2019y installer mes affaires. Quelles affaires\u2009? D\u2019apr\u00e8s toi\u2009? Mes livres, mes B.D., je passais des heures l\u00e0-haut, \u00e0 m\u2019imaginer seul au monde, seul avec mes bouquins\u2026 L\u2019hiver, crois-moi, \u00e7a caillait, mais j\u2019avais une couverture et je lisais, et quand je levais les yeux vers la lucarne, le bleu du ciel, c\u2019\u00e9tait quelque chose\u2026 Mais pourquoi tu me demandes tout \u00e7a\u2009?<br>\u2014\u00a0Parce que je t\u2019aime, idiot\u2009! Allez, va \u00e9crire maintenant\u2009!<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"350\" height=\"641\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/image-5.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-190048\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/image-5.png 350w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/image-5-229x420.png 229w\" sizes=\"auto, (max-width: 350px) 100vw, 350px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Alan Ginsberg \u2014 Heroic Portrait of Jack Kerouac, New York, 1953<\/figcaption><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La route d\u00e9serte s\u2019\u00e9tend \u00e0 perte de vue, avec des montagnes au loin. Un homme, la quarantaine, disons, se tient appuy\u00e9 contre une voiture arr\u00eat\u00e9e sur le bas-c\u00f4t\u00e9. 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