{"id":190114,"date":"2025-07-13T09:32:38","date_gmt":"2025-07-13T07:32:38","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=190114"},"modified":"2025-07-13T10:40:41","modified_gmt":"2025-07-13T08:40:41","slug":"rectoverso-04mariane-alphant-maintenant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-04mariane-alphant-maintenant\/","title":{"rendered":"#rectoverso\u00a0#04|Mariane Alphant, maintenant"},"content":{"rendered":"\n<p>Le pr\u00e9sent s\u2019impose comme une injonction silencieuse. Non pas le pr\u00e9sent des horloges, des cadrans ou des mises \u00e0 jour, mais celui qui colle au corps, cette pellicule d\u2019instant qui ne cesse de se r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer, de nous happer. Il faudrait \u00eatre l\u00e0, tout de suite, parfaitement l\u00e0. \u00catre pr\u00e9sent \u00e0 soi, au monde, \u00e0 la conversation, au visage de l\u2019enfant, \u00e0 la couleur du ciel. Il faudrait dire&nbsp;<em>je suis l\u00e0<\/em>, et que cela suffise.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais l\u2019instant ne se donne jamais nu. Il est d\u00e9j\u00e0 interpr\u00e9t\u00e9, somm\u00e9 de faire sens, int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 un r\u00e9cit. On veut nous faire croire que le pr\u00e9sent est pur, qu\u2019il suffit d\u2019en \u00e9pouser la forme, de respirer profond\u00e9ment, de se tenir droit. Mais \u00e0 quel moment commence-t-on \u00e0 \u00eatre pleinement l\u00e0 ? O\u00f9 est le seuil ? L\u2019instant se replie, glisse. \u00c0 peine saisi, il devient d\u00e9j\u00e0 souvenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Le pr\u00e9sent est devenu un mot d\u2019ordre. \u00catre pr\u00e9sent \u00e0 sa propre histoire, dit-on, comme si nous avions \u00e0 \u00eatre les secr\u00e9taires attentifs de nos moindres gestes, les archivistes de nos regards. Il faut&nbsp;<em>s\u2019inscrire dans le temps<\/em>, dans&nbsp;<em>la grande Histoire<\/em>, \u00eatre des corps travers\u00e9s par le monde et traversant, conscients de la marche du si\u00e8cle. On nous appelle \u00e0 habiter l\u2019Histoire comme on habite un appartement encore en travaux, avec le sentiment que quelque chose nous \u00e9chappe, mais que l\u2019essentiel se joue maintenant, ici, \u00e0 port\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais si le pr\u00e9sent est un choix, alors il est pi\u00e9g\u00e9. Car choisir d\u2019\u00eatre l\u00e0, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 refuser ailleurs. Refuser le souvenir, le flou, l\u2019attente, le r\u00eave. Le r\u00eave surtout, ce repli dans l\u2019opaque, cette d\u00e9sob\u00e9issance douce \u00e0 la clart\u00e9 du jour. Et pourtant, il faudrait&nbsp;<em>choisir<\/em>&nbsp;d\u2019\u00eatre l\u00e0. Comme si l\u2019on pouvait cocher une case : \u201coui, aujourd\u2019hui j\u2019ai \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent \u00e0 moi-m\u00eame.\u201d Mais qui juge ? Qui v\u00e9rifie ? Quel est ce tribunal int\u00e9rieur qui dit : tu n\u2019\u00e9tais pas l\u00e0, tu t\u2019es absent\u00e9 de ta propre vie ?<\/p>\n\n\n\n<p>On parle de conscience, de lenteur, de recentrage, ce serait une \u00e9conomie o\u00f9 le pr\u00e9sent serait devenu rentable. \u00catre l\u00e0, pleinement, ce serait produire une pr\u00e9sence efficace, rayonnante, quasi militante. Chaque seconde justifi\u00e9e, chaque regard transform\u00e9 en engagement. Et si je refuse ? Si je m\u2019absente ? Ne suis-je plus un sujet ? Ne suis-je plus en train de vivre ?<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre que l\u2019acte de pr\u00e9sence v\u00e9ritable r\u00e9siste aux injonctions. Qu\u2019il se tient l\u00e0, \u00e0 la lisi\u00e8re.&nbsp;&nbsp;Ni tout \u00e0 fait l\u00e0, ni\u2026 Dans l\u2019intervalle. Peut-\u00eatre faut-il s\u2019autoriser \u00e0 ne pas toujours \u00eatre l\u00e0. \u00c0 dispara\u00eetre, m\u00eame un peu. \u00c0 se laisser traverser sans avoir \u00e0 rendre compte. \u00catre un peu flou. Un peu d\u00e9cal\u00e9. Non pas absent, mais non disponible \u00e0 l\u2019attente du monde. La pr\u00e9sence n\u2019est pas un effort, c\u2019est ce qui nous traverse quand le c\u0153ur suspend son r\u00e9cit.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, le pr\u00e9sent, dictat ou choix ? Peut-\u00eatre ni l\u2019un ni l\u2019autre. Peut-\u00eatre juste un passage, un lieu sans nom, o\u00f9 l\u2019on s\u2019\u00e9prouve sans s\u2019affirmer. O\u00f9 \u00eatre l\u00e0 ne serait plus une posture, un oui presque silencieux \u00e0 ce qui advient.<\/p>\n\n\n\n<p>Et alors&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Le pr\u00e9sent ne s\u2019\u00e9crit pas \u2014 il s\u2019\u00e9coute. Il se d\u00e9couvre sur un chemin de terre, entre deux haies, \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 le pied fait crisser les graviers, et o\u00f9 l\u2019air sent la pierre ti\u00e9die. L\u00e0, je marche. Ce n\u2019est pas un effort, c\u2019est une mani\u00e8re d\u2019habiter le jour. Pas apr\u00e8s pas, je me rends disponible \u00e0 ce qui ne demande rien.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a les abeilles, affair\u00e9es, plong\u00e9es dans les corolles p\u00e2les, butinant sans savoir qu\u2019elles donnent le tempo.<br>Il y a les cailloux, pos\u00e9s l\u00e0 depuis toujours, silencieux, patients, granuleux comme des pens\u00e9es anciennes.<br>Il y a les bl\u00e9s, oscillant dans leur foule dor\u00e9e, un seul vent pour mille tiges.<br>Il y a les vaches, massives et lentes, yeux ouverts sur quelque chose que nous ne voyons plus.<br>Il y a les arbres, chacun sa forme, sa fa\u00e7on de plier, de garder l\u2019ombre.<br>Il y a les avions, l\u00e0-haut, qui tracent des sillons blancs dans le bleu et percent, d\u2019un seul trait, le silence \u00e9pais du midi.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il y a la chaleur au creux des genoux, le go\u00fbt sal\u00e9 sur la l\u00e8vre.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il y a le grain de la brise qui change d\u2019axe.<\/p>\n\n\n\n<p>Et alors&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u2026 je suis l\u00e0 \u2014 pas au centre, pas n\u00e9cessaire \u2014 mais t\u00e9moin. Corps-passage. Rien ne me somme de penser. Rien ne me r\u00e9clame.<\/p>\n\n\n\n<p>On nous dit : sois pr\u00e9sent. \u00c0 ta vie. \u00c0 ton histoire. \u00c0 notre Histoire. Mais ici, dans la campagne, l\u2019Histoire se tait. Ou plut\u00f4t, elle se dissout dans le bourdonnement des insectes dans la chaleur du soleil sur la nuque.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne choisis pas ce moment. Je ne l\u2019invente pas. Il advient, comme adviennent les pluies d\u2019\u00e9t\u00e9 ou le chant du geai. La pr\u00e9sence m\u2019arrive, sans projet, sans m\u00e9rite. Elle me traverse, me lave. Il n\u2019y a rien \u00e0 r\u00e9ussir. Rien \u00e0 cocher&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2026maintenant<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le pr\u00e9sent s\u2019impose comme une injonction silencieuse. 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