{"id":190139,"date":"2025-07-13T10:43:01","date_gmt":"2025-07-13T08:43:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=190139"},"modified":"2025-07-13T16:33:48","modified_gmt":"2025-07-13T14:33:48","slug":"rectoverso-4-un-rempart-des-livres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-4-un-rempart-des-livres\/","title":{"rendered":"#rectoverso #4 | Un rempart des livres"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-normal-font-size\">Recto<br>Les biblioth\u00e8ques \u00e9taient vides, cercueils blancs \u00e0 compartiments. Il reste des livres en piles sur le plancher, et d\u2019autres \u00e9tendus sur le lit comme le portrait rose et orange d\u2019Antonin Artaud qui me saute au visage, \u00e9ditions Borderie, un kilo qui a souffert, Jean-Jacques Pauvert, 1986, 296 pages de photographies et de textes que je me prends \u00e0 parcourir. Au fond du carton, la couverture noire m\u2019intrigue je tire sur des pointill\u00e9s blancs, Edouard Lev\u00e9, <em>Autoportrait<\/em>. Je rassemble ce que je trouve. La couverture Nous, de vert et de turquoise, <em>Avec Kafka coeur intranquille<\/em> de Sereine Berlottier, quinze par vingt centim\u00e8tres, collection disparate. C\u2019est quand m\u00eame un vrai bazar, et dessous le Berlottier, un petit format,<em> B17-G<\/em>, 82 pages. Mal aux doigts et aux muscles des mains. Deux dos identiques, je retourne la couverture une typographie bordeau d\u2019<em>Averses, nouvelles<\/em>, jeudi. L\u00e0 je red\u00e9couvre le <em>Bacon Picasso<\/em>, un kilo et deux cents grammes. Oublier de mettre les m\u00eames formats ensemble. D\u00e9sordre. Plus fin, 124 pages aux Castor Astral, et d\u2019autres Mil\u00e8ne Tournier, couverture comme envelopp\u00e9e d\u2019un tissu au touch\u00e9 doux. Et tout petit format de Guy Bennett, \u00e9ditions de l\u2019Attente, Bordeaux. Jack London, <em>Ce que la vie signifie pour moi<\/em>. Relire toute la pile des Blanchot, l\u2019imaginaire Gallimard. Qui a pris les Barthes? <em>Cent pages imaginaires d\u2019un conte r\u00e9el,<\/em> 1981, Bourgeois. Un Pessant tout seul, <em>Chambre avec gisant<\/em>, La Diff\u00e9rence; pareil avec cet exemplaire de Linda L\u00ea, <em>Chercheurs d\u2019ombres<\/em>. Je peux faire une pile au fond du carton. Fatigue. Tiens Emmanuelle Pireyre, <em>Comment faire dispara\u00eetre la terre<\/em>, Seuil, 2006, trois cents grammes. Et ces poches, bonne id\u00e9e pour le poids du carton. Lu il y a longtemps <em>Conversations et entretiens, 1963-1987<\/em>, Primo Levi, 10\/18, 2002. Celui-l\u00e0 \u00e0 lire d\u2019urgence Annie Dillard, <em>Pilgrim at Tinker Creek<\/em>, 1974; Tiens Fran\u00e7oise est l\u00e0, <em>Ce lieu o\u00f9 tu aurais pr\u00e9vu de te rendre n\u2019a pas de nom<\/em>, Petites Proses, douceur de la couverture sous mes doigts qui fourmillent. Un POL tout seul, Edith Azam, 192 pages. Depuis le temps, toujours pas fini et pourtant fascinant <em>Demande \u00e0 la poussi\u00e8re<\/em>, John Fante, 1986, douze par vingt centim\u00e8tres; et une curiosit\u00e9 pas vraiment de la lecture, <em>Voyages et aventures surprenantes de Robinson Cruso\u00e9<\/em>, club fran\u00e7ais du livre, 1962. Tu sais o\u00f9 sont les Roland Barthes ?<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">Verso<br>Impossible de mettre la main sur mon portable. Le d\u00e9m\u00e9nagement recule en feu de d\u00e9tresse. Stop. Il faudrait tout recommencer, l\u2019amour, le travail, les amis, le lieu d\u2019habitation. Qu\u2019est-ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 avant dans ce lieu\u2009? Les cartons bleus de bananes s\u2019empilent sur le trottoir. POL, Minuit, L\u2019Atelier contemporain, Imec, Verdier, Nrf. Rien de neuf. C\u2019est d\u00e9solant d\u2019\u00eatre entour\u00e9 de mat\u00e9riel de seconde main\u2009; les d\u00e9bris effrit\u00e9s du coin du miroir, ma main caresse les dorures sur le pl\u00e2tre apparent. Co\u00efncidence, tout le fronton orn\u00e9 fragile est intact. Le soleil scintille dans le ciel bleu. Des toilettes, ma compagne me dit que les amis arrivent pour nous aider. H\u00e9l\u00e8ne vient aussi. Je couvre le miroir Napol\u00e9on. Bon sang, o\u00f9 est mon t\u00e9l\u00e9phone? Mon polo ruisselle. Je cherche \u00e0 faire du caf\u00e9 sans caf\u00e9 et avec des filtres envol\u00e9s. Dans quel plein de l\u2019espace vide j\u2019existe\u2009? Je n\u2019\u00e9tais pas absent des \u00e9v\u00e9nements dans ce corps de chair, et pourtant je m\u2019absente. \u00c0 cet instant de d\u00e9tresse o\u00f9 \u00ab\u2009il y a dans l\u2019amour un je ne sais quoi de fin du monde\u2009\u00bb, tout quitter et me mettre dans une malle des Indes, direction les jardins de Majorelle\u2009; me r\u00e9veiller dans un bungalow dans la palmeraie, les pieds sur un tapis berb\u00e8re, puis longer les murailles pour aller d\u00e9jeuner sur une terrasse qui surplombe la place Djema el-Fna\u2009; voir la cha\u00eene de l\u2019Atlas \u00e0 l\u2019horizon baign\u00e9e dans d\u2019innombrables parfums des souks, cannelle en note de fond, toutes les roses en c\u0153ur, cardamome en t\u00eate. L\u2019adresse est presque effac\u00e9e. Je suis en sueur. Nos chambres se d\u00e9nudent comme au premier jour avec leurs traces d\u2019humidit\u00e9 autour des cadres des photographies de Francesca Woodman, <em>From Space, Providence, Rhode Island<\/em>. Qu\u2019est-ce qui allait se passer\u2009? Est-ce que tu allais dispara\u00eetre sur la photo\u2009? Est-ce qu\u2019on allait se quitter, ou continuer de courir l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre dans les recoins des d\u00e9bris de pi\u00e8ces fantomatiques, \u00e0 ne plus voir jamais tes jambes d\u00e9nud\u00e9es\u2009? Sous le froid de la douche, mon cr\u00e2ne sent mes d\u00e9sirs se voiler, mes sentiments sombres s\u2019\u00e9claircir\u2009; je ne vois plus tes fesses allong\u00e9es sur le c\u00f4t\u00e9. Mon t\u00e9l\u00e9phone \u00e9tait derri\u00e8re ma trousse de toilette, une photo de tes jambes en sms avec un \u00ab&nbsp;<em>on se quitte ?&nbsp;<\/em>\u00bb. Encore un carton de livres, celui des neufs, vierges de fragments de r\u00eave. Il aurait fallu s\u2019en d\u00e9barrasser avant qu\u2019ils parasitent toutes les pi\u00e8ces. Trop lourd \u00e0 porter, tu veux nous tuer. Il y a aussi des photos dedans. Merde, \u00e0 la fin. En d\u00e9nouant ses cheveux, tu les as lus au moins\u2009? Oui\u2026 Tu veux un caf\u00e9\u2009? Oui, un caf\u00e9. Tu sais, tu ne vas jamais les relire. Oui, sans doute. Personne ne prend ma d\u00e9fense. Oui. Des livres, personne n\u2019en a chez lui pour des raisons de yin et de yang, selon les livres de la cosmologie feng-shui. Le hasard et l\u2019accidentel. Devant le miroir triptyque de la salle de bain, je surprends H\u00e9l\u00e8ne, l\u2019\u00e2me \u00e9gar\u00e9e, mont\u00e9e sur un carton \u00e9ventr\u00e9. Elle regarde longuement sa poitrine perdue par un lointain \u00ab\u2009<em>souviens-toi que tu te meurs\u2009<\/em>\u00bb. Tous ces livres, on pourrait appeler Emma\u00fcs. Le soleil cogne. Dans le jardin les oiseaux chantent pour nous rappeler qu\u2019il n\u2019y aura plus personne\u2009; et le rouge-gorge redouble de notes. H\u00e9l\u00e8ne a disparu. Je regarde dans le miroir les ann\u00e9es. Sans ces cartons, on pouvait se faire la malle pour \u00eatre seuls, avec toi que j\u2019aime tant dans nos escapades folles \u00e0 se r\u00e9p\u00e9ter que le monde nous appartient dans les d\u00e9dales des expositions; tu te souviens des sous-sols du Louvre-Lens. Quelles histoires s\u2019\u00e9coulent en larmes et en sang d\u00e9clinent nos identit\u00e9s\u2009? Je d\u00e9prends les fils reli\u00e9s \u00e0 toutes les r\u00e9sonances de vie. Un caf\u00e9 chaud dans un gobelet. Je prends le temps de le d\u00e9guster noir. Tes bras viennent m\u2019enlacer, je caresse tes jambes; alors, on ne se quitte pas. H\u00e9l\u00e8ne nous surprend; elle a une coupure qui saigne sur le front. Les fragments de nos miroirs int\u00e9rieurs s\u2019\u00e9parpillent. Qu\u2019est-ce qui peut se produire de neuf si toutes les histoires sont contenues dans nos corps\u2009? Un \u00e0 un, j\u2019ai \u00e9rig\u00e9 chaque livre pour faire rempart, papiers qui s\u2019\u00e9cornent dans les coins, se t\u00e2chent de caf\u00e9, s\u2019effritent, se d\u00e9chirent. L\u2019\u00e9tat des choses, je dois me d\u00e9faire de cet \u00e9tat de choses, en d\u00e9coudre, d\u00e9faire la pelote. Le rouge-gorge qui se pose sur le rebord de la fen\u00eatre en sait plus sur moi que je ne l\u2019imagine. Que reste-t-il des histoires des personnes qui ont partag\u00e9 notre vie quand elles ont disparu loin des mots, dans nos larmes et notre sang, quand du papier de la peau nous fr\u00f4le les fant\u00f4mes de nos romans pour dire dans le miroir de notre langue qu\u2019ils se fouissent encore dans les replis de notre m\u00e9moire; les oublier encore un peu. Et ce carton de poches, me dit H\u00e9l\u00e8ne, je le mets o\u00f9?<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RectoLes biblioth\u00e8ques \u00e9taient vides, cercueils blancs \u00e0 compartiments. Il reste des livres en piles sur le plancher, et d\u2019autres \u00e9tendus sur le lit comme le portrait rose et orange d\u2019Antonin Artaud qui me saute au visage, \u00e9ditions Borderie, un kilo qui a souffert, Jean-Jacques Pauvert, 1986, 296 pages de photographies et de textes que je me prends \u00e0 parcourir. 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