{"id":190219,"date":"2025-07-13T19:06:03","date_gmt":"2025-07-13T17:06:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=190219"},"modified":"2025-07-13T20:52:41","modified_gmt":"2025-07-13T18:52:41","slug":"rectoverso-05-souvenirs-denfance-a-san-pedro","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-05-souvenirs-denfance-a-san-pedro\/","title":{"rendered":"rectoverso #05 | souvenirs d\u2019enfance de San Pedro<gwmw style=\"display:none;\"><\/gwmw>"},"content":{"rendered":"\n<p>Tu te souviens du bruit des pigeons sur les t\u00f4les, dans la cour, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la coursive. Tu les entendais depuis ta chambre o\u00f9 tu dormais avec Mariana et sa m\u00e8re, Maribel Torres. La voisine, Belen Iberia leur jetait des graines ou des miettes de pain, sous le panneau rouge aux lettres blanches Coca-Cola. Quand elle sortait sur la coursive, tous les pigeons de La Paz semblaient d\u00e9barquer. Il \u00e9tait interdit de nourrir les pigeons. Mais personne ne disait rien \u00e0 Ruben. Personne. Pour toi, cette vieille Aymara \u00e9tait une sorte de grand-m\u00e8re. Tu t\u2019es endormie souvent sur ses seins \u00e9normes, berc\u00e9e par le bruit des pattes des dizaines de pigeons sur la t\u00f4le, excit\u00e9s par le d\u00e9sir de se gaver le g\u00e9sier.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la chambre de Maribel Torres, il n\u2019y avait qu\u2019un lit. Vous y dormiez toutes les trois, Maribel contre le mur, Mariana au milieu et toi du c\u00f4t\u00e9 du petit espace \u2013 trente centim\u00e8tres \u2013 entre le lit et l\u2019autre mur. Quand tu as commenc\u00e9 \u00e0 apprendre \u00e0 \u00e9crire avec Pedro, tu dessinais les lettres sur le mur avec ton doigt. Tu les \u00e9non\u00e7ais dans ta t\u00eate, tes l\u00e8vres faisaient le mouvement de leur prononciation et ton doigt les formait doucement. Tu as continu\u00e9 longtemps \u00e0 dessiner des lettres invisibles sur le mur, puis des mots, d\u2019abord des mots que tu venais d\u2019apprendre puis des mots qui formaient une histoire que tu te racontais. Le mur \u00e9tait couvert de posters coll\u00e9s par Mariana, des acteurs, des actrices, des chanteurs, et puis une image de la Vierge, une du Christ.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur la caisse qui servait de table de nuit \u00e0 Belen Iberia, il y avait un mug rouge en acier \u00e9maill\u00e9, un pot de sucre en poudre, une bo\u00eete de caf\u00e9 soluble, un flacon de lait pour le corps, une assiette creuse remplie de piments, une tasse \u00e0 caf\u00e9 bleue, une bouteille d\u2019eau de Javel, une bo\u00eete en plastique pleine de g\u00e2teaux secs, un carnet gondol\u00e9 par l\u2019humidit\u00e9, un tas de vieux magazines, une statue de la vierge \/ Sur les murs, elle avait coll\u00e9 des publicit\u00e9s pour du maquillage, des femmes souriantes aux dents blanches et \u00e0 la peau lisse, des palettes de vernis \u00e0 ongle ou de rouge \u00e0 l\u00e8vres, de crayons pour les yeux. Belen Iberia ne se maquillait jamais.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>De la prison, tu te souviens des coursives, du linge qui s\u00e9chait partout, des guirlandes de triangles color\u00e9s, des hommes qui jouaient au billard, aux \u00e9checs, au foot, des murs color\u00e9s, des toits de t\u00f4le sur lesquels s\u00e8che le linge \u00e0 plat, du num\u00e9ro peint sur les portes des chambres (tu les as toujours appel\u00e9 des chambres), des tatouages, des couteaux, des regards, des sourires qu\u2019il fallait savoir \u00e9viter et des sourires qui soulageaient, tu te souviens des chaudrons de cuivre la cantine, des plafonds des chambres qui s\u2019effritaient et dont le pl\u00e2tre tombait sur le visage de celui qui dormait sur le lit du haut, tu ta rappelles de la petite imprimerie, de la salet\u00e9 des chambres, des rouleaux de papier toilette pos\u00e9s sur les \u00e9tag\u00e8res, des rasoirs dans un pot en plastique qui sert de cuvette, des hommes qui abaissent leur casquette NY sur les yeux, de leurs pantalons qui tombent sur les fesses et des cale\u00e7ons dont on voit la marque, des cartons sur lesquels sont pos\u00e9s les gamelles bossel\u00e9es et us\u00e9es, les assiettes qui s\u2019empilent au-dessus du lit sur la seule \u00e9tag\u00e8re de la chambre, les sacs en plastique, les billets qui ne valent rien punais\u00e9s sur un mur, les tissus qui servent de rideau, les serviettes qui s\u00e8chent sur le dossier d\u2019une chaise, la cellule des couturiers qui travaillaient dos \u00e0 dos, chacun sur sa machine \u00e0 coudre et qui te laissaient les regarder, d\u2019eux, tu te souviens qu\u2019ils pouvaient rester des heures sans parler, comme toi \u00e0 les regarder et que tu r\u00eavais en regardant les bobines de fil de toutes les couleurs, tu te souviens des matelas sans draps, des journaux qui colmatent des br\u00e8ches dans les murs, des enfants qui jouent partout, de l&rsquo;araign\u00e9e morte que tu as trouv\u00e9e un soir dans la chambre, se balan\u00e7ant au bout de son fil, comme Zeze Zalles au bout d&rsquo;une corde, dans sa chambre au matin de No\u00ebl, tu te souviens aussi des cris, et des bagarres ou des passages \u00e0 tabac qui s\u2019arr\u00eataient quand passait un enfant.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu te souviens de la classe o\u00f9 les enfants dessinaient parfois \u00e0 trois sur un seul pupitre, de Yaquelyn Salinas (dont tu as oubli\u00e9 le nom de famille) qui vous faisait la classe avant l\u2019arriv\u00e9e de Pedro. La salle minuscule te paraissait grande avec ses dessins d\u2019enfants punais\u00e9s hauts sur les murs. Le tableau vert au cadre en bois \u00e9tait suspendu par une ficelle. Chaque jour Yaquelyn Salinas y inscrivait la date \u00e0 la craie, m\u00eame si personne ne savait encore lire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>&#8212;<gwmw style=\"display:none;\"><\/gwmw><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-light-gray-background-color has-background\">Quand tu es revenue \u00e0 La Paz, tu as voulu passer \u00e0 San Pedro. Tu y es all\u00e9e le coeur serr\u00e9 comme \u00e0 un premier rendez-vous. Au fur et \u00e0 mesure que tu approchais, le lieu se vidait de ses \u00e9motions. Arriv\u00e9e devant la prison, tu n\u2019as vu que des murs depuis le dehors. Tu es rest\u00e9e quelques secondes devant la porte grillag\u00e9e. Un soldat portait n\u00e9gligemment un fusil \u00e0 l\u2019\u00e9paule, l\u2019autre appuy\u00e9e contre le mur d\u2019enceinte. Quelques personnes attendaient, coll\u00e9es \u00e0 la grille dont une Chola large et ronde que tu voyais de dos, avec son chapeau plat et deux tresses qui lui longeaient le dos jusqu\u2019aux fesses, une jupe froiss\u00e9e marron et jaune, elle t&rsquo;a rappel\u00e9 Ruben. Tu as pens\u00e9 que \u00e7a ferait un beau clich\u00e9 pour les t\u00e9l\u00e9visions am\u00e9ricaines, puis tu es partie. Quelques secondes t&rsquo;avaient suffi. En repartant, un mot t\u2019est venu \u00e0 l\u2019esprit, comme \u00e0 chaque fois que tu penses \u00e0 San Pedro, <em>mam\u00e1<\/em> puis, imm\u00e9diatement apr\u00e8s, <em>Pedro<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tu te souviens du bruit des pigeons sur les t\u00f4les, dans la cour, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la coursive. Tu les entendais depuis ta chambre o\u00f9 tu dormais avec Mariana et sa m\u00e8re, Maribel Torres. 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