{"id":190263,"date":"2025-07-13T23:33:50","date_gmt":"2025-07-13T21:33:50","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=190263"},"modified":"2025-07-13T23:40:02","modified_gmt":"2025-07-13T21:40:02","slug":"rectoverso-05-lestheticienne-de-lhopital","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-05-lestheticienne-de-lhopital\/","title":{"rendered":"#rectoverso #05 | l\u2019esth\u00e9ticienne de l\u2019h\u00f4pital"},"content":{"rendered":"\n<p>On ne s\u2019imagine pas. Dans le c\u0153ur de Paris, un h\u00f4pital g\u00e9ant \u00e0 l&rsquo;usine incessante. Le portail imposant fait juron de ge\u00f4lier, l&rsquo;abyssal aux nerfs de taille. Dans le massif de calcaire \u00e0 m\u00eame les crayeuses de Falaise, cette amplitude de pierre, ici devant moi, il y a trente ans. Je suis m\u00e9tisse, tout le monde me regarde\u00a0: c\u2019est la noire qui fait le maquillage. J\u2019entends les mots. Je me jette dans l\u2019all\u00e9e du Hall avant d\u2019entendre le commentaire\u00a0: je suis entra\u00een\u00e9e pour ne pas entendre, comme les vieilles pierres de l\u2019h\u00f4pital. \u00catre juste un \u0153il qui r\u00f4de. Mon visage ne tourne pas. La brasserie de l\u2019h\u00f4pital forme un restaurant sur la droite, ne pas regarder, parce que des hommes en blouse, ce sont toujours des hommes sur la terrasse, \u00e0 m\u00eame la pluie de janvier, devant les autres intern\u00e9s ils osent n\u2019importe quoi, leurs gestes malades ont pli\u00e9 bagage, ils parlent dans le vent, le cerveau d\u00e9traqu\u00e9, appesanti de calmants, ils baissent la culotte devant tous ceux qui passent, baissent jusqu\u2019au sol. Les fesses d\u00e9bordent de la blouse. C\u2019est nu, ocre, titane dans la veine, le bond du c\u0153ur en bas du cou, on se dit c\u2019est pas vrai, d\u00e9tourner, vite. Ne pas. Je file au deuxi\u00e8me b\u00e2timent apr\u00e8s le virage, apr\u00e8s l\u2019entr\u00e9e des soignants, \u00e7a n\u2019a pas chang\u00e9. Troisi\u00e8me \u00e9tage. On devine des chambres extr\u00eamement courtes. Les portes s\u2019alignent, maigres et serr\u00e9es. Les box des accus\u00e9s. Je frappe \u00e0 peine, n\u2019entends jamais la voix qui r\u00e9pond. Suis d\u00e9j\u00e0 assisse sur le lit, j\u2019ai faim de visage, il est l\u00e0. L\u2019homme que je vais dessiner. Je vais chez les hommes parce que personne ne va les rencontrer\u00a0: l\u2019homme vomit sur le pli du drap, il faut tout nettoyer et c\u2019est un fait expr\u00e8s, sa rage, ses plaintes, sa rigolade \u00ab\u00a0t\u2019avais pas qu\u2019\u00e0 venir\u00a0\u00bb, il n\u2019aime personne l\u2019homme, il crache des yeux, personne ne veut. Je fais un massage tr\u00e8s doux en haut du front, je souffle sur la racine des cheveux, la brise est fra\u00eeche, une excavation d\u2019eau douce, je lisse les pores, va et revient, je va et revient regarde comme c\u2019est doux, in extremis le temps abandonn\u00e9. Certains \u00e9coutent le t\u00e9l\u00e9viseur, c\u2019est bloqu\u00e9 sur la seconde, le son hurle, un volumisateur de grands d\u00e9g\u00e2ts, la nuque est raide, les \u00e9paules rabattues sur le buste, tout est mal raccord\u00e9, je bouge doucement, les doigts devant le visage, lisse l\u2019ar\u00eate du nez, j\u2019attends, j\u2019attends, je ne coop\u00e8re pas, on ne dit mot face \u00e0 la puissance de rage, on s\u2019\u00e9crase on s\u2019\u00e9teint, l\u2019homme croit qu\u2019il a remport\u00e9 bataille, il attend, il sent la chambre, l\u2019espace radouci, les murs, \u00a0descend doucement le volume, \u00e9coute, le chaud du mur redevenu un simple mur de pierres, c\u2019est fort vous trouvez pas. Son poing serr\u00e9 sur la haine antique. Toujours la m\u00eame \u00e0 rem\u00e2cher dans la nuit. Un \u00e0 un je d\u00e9plie chaque doigt, les phalanges d\u00e9prises d\u2019elles-m\u00eames, son ennemie, je souffle sur la flamme, laisse ma bouche rentrer, c\u2019est le chemin du souffle, le temps soul\u00e8ve une fois deux fois, oublie qu\u2019il faut grandir, rentre en dedans, conform\u00e9ment \u00e0 ta ranc\u0153ur, rentre et connais ce qui te cis\u00e8le l\u2019\u00e2me, ce que tu croyais faible, ton moi si incapable, regarde ce qui d\u00e9visse tout \u00e0 coup, le monde est pareil, mes doigts sur chaque petit os, retrace l\u2019articulation, ma bouche est pli de chair sur le volume des doigts, suffit d\u2019apprendre \u00e0 respirer sans qu\u00eate de reconnaissance, ta joue tremble, et l\u2019\u0153il dans la paupi\u00e8re, il ne vient plus me voir, vous savez madame, j\u2019ai attendu toute la journ\u00e9e, chaque mercredi il venait avant il venait, madame j\u2019ai plus envie de rien, madame j\u2019ai mal. Certains r\u00e9ussissent \u00e0 ne plus manger jusqu\u2019\u00e0 mourir. On les met sous perfusion mais ils refusent de s\u2019alimenter. Certains me disent oui c\u2019est bon sur les sourcils, ce massage des pens\u00e9es, \u00e7a rentre dans la couane l\u2019homme sourit, refais \u00e7a, il sourit, il faut lisser les traits, et quelque chose d\u2019acide qui pique le haut des joues, tu vas voir madame demain je s\u2019rai plus l\u00e0, \u00e7a fera mal \u00e0 personne, il serre les poings, il faut reprendre, le massage des phalanges, attendre la fleur qui se d\u00e9cercueille. Je commence \u00e0 chanter, c\u2019est plut\u00f4t comme une onde, un peu de Should have been d\u2019Abey Lincoln, Pat Metheny \u00e0 la guitare, juste le refrain et l\u2019homme se d\u00e9lasse, et l\u2019homme touche de la t\u00eate le bord du lit. Au r\u00e9veil, tout sera diff\u00e9rent au-dessus de la vasque dans le lavabo immense et bl\u00eame. Le miroir qui se voit. Les sourcils dessin\u00e9s, la couleur de la peau. Une chose agile dans l\u2019\u0153il, comme un redondant accept\u00e9, repris sur les l\u00e8vres, ce temps d\u00e9form\u00e9, une musique pour voix basse. Le bord des l\u00e8vres ourl\u00e9 de soie. Quatre-vingt douze ans, et cette saveur de fruit qui revient de l\u2019antan.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui la fa\u00e7ade est recouverte d\u2019un enduit noir et hirsute qui jette ses rayons sur la pierre. La pierre est si vaine de sa taille, de sa voix de sa gorge de sa puissance vaine. Je ne rentre pas de peur. Je ne rentre pas pour. Je ne pr\u00e9tends plus me souvenir. Mais leurs mains sous mon souffle. Cela s\u2019est \u00e9crit sur leur visage.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On ne s\u2019imagine pas. Dans le c\u0153ur de Paris, un h\u00f4pital g\u00e9ant \u00e0 l&rsquo;usine incessante. Le portail imposant fait juron de ge\u00f4lier, l&rsquo;abyssal aux nerfs de taille. 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