{"id":190411,"date":"2025-07-14T17:35:52","date_gmt":"2025-07-14T15:35:52","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=190411"},"modified":"2025-07-14T17:35:53","modified_gmt":"2025-07-14T15:35:53","slug":"rectoverso-05-ouvrir-les-portes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-05-ouvrir-les-portes\/","title":{"rendered":"# rectoverso #05| ouvrir les portes"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Soixante ans plus t\u00f4t<\/em>\u00a0:<\/p>\n\n\n\n<p>Aux quatre coins de la maison s\u2019accroche un ciel d\u2019\u00e9t\u00e9. Un chien blanc avec une oreille noire court vers la voiture qui se gare sous les fr\u00eanes. Il me fait la f\u00eate, c\u2019est ainsi que je disais. Il accompagne mes pas jusqu\u2019\u00e0 la porte de la maison, \u00e0 cinquante m\u00e8tres de l\u00e0. Plus jeune encore je courais jusqu\u2019\u00e0 la porte, dans la joie d\u2019\u00eatre enfin arriv\u00e9e. Et je tombais sur le chemin de terre. Cette chute que je m\u2019imagine r\u00e9currente, \u00e0 chaque arriv\u00e9e en vacances, n\u2019a peut-\u00eatre eu lieu qu\u2019une seule fois mais elle m\u2019est rest\u00e9e en m\u00e9moire comme un passage oblig\u00e9 pour m\u00e9riter ma pr\u00e9sence en ce lieu. Plus personne pour me contredire. Alors, je descendais de la voiture, me pr\u00e9cipitais en direction de la maison et tombais. J\u2019\u00e9tais en vacances&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai beau chercher, j\u2019ai de la difficult\u00e9 \u00e0 me souvenir de la porte d\u2019entr\u00e9e. Sans doute, parce qu\u2019elle restait toujours ouverte, simplement obstru\u00e9e par un rideau de fils plastiques color\u00e9s pour \u00f4ter l\u2019envie aux mouches, gu\u00eapes et autres insectes d\u2019entrer dans la cuisine. La porte \u00e9tait en bois, peinte en jaune, comme les volets et les boiseries des fen\u00eatres, mais je n\u2019arrive pas \u00e0 voir la poign\u00e9e. Mais la cl\u00e9, oui. Une \u00e9norme cl\u00e9 noire, de la taille d\u2019une main, si lourde qu\u2019on ne la mettait jamais dans la poche, mais que mes parents cachaient (?) au-dessus de la porte dans le petit espace triangulaire creus\u00e9 dans la pierre. Une seule cl\u00e9 pour tous, pas question de la perdre.<\/p>\n\n\n\n<p>On entrait dans la pi\u00e8ce commune, la cuisine&nbsp;: une sensation de fra\u00eecheur humide nous saisissait. Sur la dalle en ciment (plus avant encore dans la m\u00e9moire, c\u2019\u00e9tait de la terre battue), des aur\u00e9oles d\u2019humidit\u00e9 affleuraient. Tout v\u00eatement qui resterait dans cette pi\u00e8ce subirait l\u2019emprise de cette odeur si particuli\u00e8re, qui ne dispara\u00eetrait pas facilement. Il fallait ouvrir le volet et laisser l\u2019air chaud entrer et faire son travail d\u2019assainissement. Poser les bagages et ranger la nourriture apport\u00e9e dans la cave isol\u00e9e de la cuisine par deux portes, s\u00e9par\u00e9e d\u2019un sas minuscule o\u00f9 accrocher les balais. La poign\u00e9e de la premi\u00e8re porte \u00e9tait de forme ovo\u00efde en laiton, dor\u00e9e, o\u00f9 se refl\u00e9taient les songes de l\u2019enfant que j\u2019\u00e9tais. Je pouvais ouvrir la premi\u00e8re porte mais pas la suivante. Il m\u2019\u00e9tait interdit d\u2019aller dans la cave \u2013 la pr\u00e9sence d\u2019un loup \u00e9tant fort possible \u2013&nbsp;: le risque \u00e9tant celui d\u2019un puits au ras du sol et donc dangereux pour les enfants. Je me souviens de mon p\u00e8re faisant descendre un seau dans le conduit, puis le remontant, afin de puiser l\u2019eau du quotidien. Il n\u2019y avait pas encore l\u2019eau sur l\u2019\u00e9vier. Il n\u2019y avait pas d\u2019\u00e9vier.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon p\u00e8re allait dire bonjour aux voisins. Ma m\u00e8re entreprenait le nettoyage de la pi\u00e8ce, balayait, chassait les araign\u00e9es, \u00f4tait les traces de l\u2019absence. Je filais me r\u00e9fugier dans le petit jardin. Je regardais sans rien savoir.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Aujourd\u2019hui\u00a0<\/em>:<\/p>\n\n\n\n<p>Dans cette maison, je ne viens pas l\u2019hiver. Il y a des traditions familiales \u00e0 respecter. Je d\u00e9charge la voiture devant la porte d\u2019entr\u00e9e pour me d\u00e9barrasser des charges lourdes, puis vais la garer sous le gros fr\u00eane. Aucun chien ne vient plus m\u2019accueillir en signifiant la joie de me revoir. Trouver les cl\u00e9s dans mon sac, ouvrir le volet qui prot\u00e8ge la porte, puis une deuxi\u00e8me cl\u00e9 pour la porte vitr\u00e9e qu\u2019il faut parfois aider d\u2019un coup d\u2019\u00e9paule pour la repousser. Sur le sol carrel\u00e9, pas d\u2019aur\u00e9oles, mais l\u2019odeur d\u2019autrefois est toujours bien pr\u00e9sente. Nous sommes bien dans la m\u00eame maison. Appuyer sur l\u2019interrupteur du compteur d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, ouvrir le robinet d\u2019eau sous l\u2019\u00e9vier et v\u00e9rifier sur toutes les arriv\u00e9es d\u2019eau que tout va bien. Se dire que la maison a bien tenu le coup cet hiver.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ouvrirai pas la porte de la cave. Certaines interdictions ne m\u00e9ritent pas d\u2019\u00eatre transgress\u00e9es. Je range les provisions dans le r\u00e9frig\u00e9rateur et dans le buffet dont on se demande combien encore d\u2019ann\u00e9es il va tenir avant de s\u2019\u00e9crouler car il est tout vermoulu. Cette ann\u00e9e encore les vers de bois ont \u0153uvr\u00e9 avec d\u00e9termination. Les petites vrillettes sont diss\u00e9min\u00e9es dans toute la maison, principalement dans la cuisine, et laissent ces petits tas de sciure reconnaissables. On n\u2019a jamais cherch\u00e9 \u00e0 les \u00e9radiquer. Elles sont l\u00e0, elles font partie de l\u2019ancienne partie de la maison. Nous cohabitons&nbsp;; je ne les ai jamais vues, juste entendues.<\/p>\n\n\n\n<p>Circuler dans toutes les pi\u00e8ces, ouvrir les volets, se d\u00e9sincarc\u00e9rer des toiles d\u2019araign\u00e9es qui ont pris le pouvoir durant les longs mois d\u2019absence. A\u00e9rer les chambres. Pousser le grand volet de la salle d\u2019en haut qui donne sur un terrain dont on regarde avec d\u00e9solation la hauteur de l\u2019herbe qui envahit tout. On sait qu\u2019il y a du travail pour tout remettre \u00e0 flot. Chaque ann\u00e9e, cela semble plus difficile. On se dit que c\u2019est peut-\u00eatre la derni\u00e8re fois que l\u2019on fait tout \u00e7\u00e0, que l\u2019on n\u2019a plus l\u2019\u00e2ge, ni vraiment l\u2019envie.<\/p>\n\n\n\n<p>La n\u00e9cessit\u00e9, avant de tout ranger, c\u2019est d\u2019aller marcher, reprendre contact avec le paysage par une promenade sur le chemin d\u2019en-bas, qui offre une vue d\u00e9gag\u00e9e sur les collines environnantes. \u00c0 la vision de la combe qui s\u2019\u00e9tale entre les monts et moi, je sais que je suis revenue. Le c\u0153ur de la petite fille bat toujours en moi.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Soixante ans plus t\u00f4t\u00a0: Aux quatre coins de la maison s\u2019accroche un ciel d\u2019\u00e9t\u00e9. Un chien blanc avec une oreille noire court vers la voiture qui se gare sous les fr\u00eanes. Il me fait la f\u00eate, c\u2019est ainsi que je disais. Il accompagne mes pas jusqu\u2019\u00e0 la porte de la maison, \u00e0 cinquante m\u00e8tres de l\u00e0. 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