{"id":190424,"date":"2025-07-14T18:57:32","date_gmt":"2025-07-14T16:57:32","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=190424"},"modified":"2025-07-18T08:50:30","modified_gmt":"2025-07-18T06:50:30","slug":"rectoverso-05-enfants-voici-les-boeufs-qui-passent","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/rectoverso-05-enfants-voici-les-boeufs-qui-passent\/","title":{"rendered":"#rectoverso #05 | Enfants voici les b\u0153ufs qui passent *"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-audio\"><audio controls src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/Nouvel-enregistrement-7.m4a\"><\/audio><\/figure>\n\n\n\n<p>RECTO<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis un enfant. J\u2019ai dix ans, peut-\u00eatre, puisque je fr\u00e9quente encore l\u2019\u00e9cole du village. C\u2019est l\u2019\u00e9t\u00e9. Le jour filtre sous le volet de ma chambre. Le bruit des bidons qui s\u2019entrechoquent sous l\u2019auvent de la ferme me sort de mes r\u00eaves, je saute dans mon short. La traite est finie\u00a0! Vite, vite\u00a0! La porte de la grange-\u00e9table est grande ouverte. Il en sort une bonne odeur de b\u00eates, de foin, de lait, de fumier aussi. C\u2019est une odeur chaude, famili\u00e8re. Je quitte mes chaussons, j\u2019enfile mes bottes. J\u2019ai toujours une paire de bottes propre pour entrer dans la demeure des vaches. Gino me les a pr\u00e9par\u00e9es. Elles sont l\u00e0, \u00e0 la porte, avec, sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re, une timbale de lait cr\u00e9meux, mousseux, \u00e0 temp\u00e9rature, tout juste sorti d\u2019un pis. Un breuvage pareil, \u00e7a vous met d\u2019embl\u00e9e en accord avec vous-m\u00eame et avec la vie. Il fait frais dans l\u2019\u00e9table. Nos douze vaches attendent de sortir. Flora, Star et Marquise sont en train d\u2019arracher un dernier encas au r\u00e2telier, Bella et Cigale ruminent encore et toujours. Clarisse et Gambette mugissent d\u2019impatience au grincement du ventail, en agitant leur queue pour chasser les mouches. Je surgis dans l\u2019\u00e9table, en un clin d\u2019\u0153il, je vois tout. Gino cure la rigole qui court le long des liti\u00e8res. Il ne veut pas qu\u2019en sortant les b\u00eates emportent \u00e0 leurs sabots la paille souill\u00e9e de la nuit. Sa brouette en bois est presque pleine, il ne tardera pas \u00e0 aller la vider sur le tas de fumier dans la courette qui jouxte l\u2019\u00e9table. Les grandes hirondelles dansent entre les vieilles poutres. \u00a0Les vaches me connaissent. Si, si c\u2019est vrai, je vous assure\u00a0! Je rentre. \u00c0 quoi savent-elles que je suis arriv\u00e9\u00a0? Elles tournent toutes ensemble leur grosse t\u00eate vers moi. Leurs bons gros yeux me regardent. Seule Blanche me snobe en m\u00e2chonnant interminablement son foin d\u2019un air suffisant. En voil\u00e0 une que je n\u2019arrive toujours pas \u00e0 apprivoiser. C\u2019est aga\u00e7ant. Quand je la conduis au pr\u00e9, elle ne m\u2019ob\u00e9it jamais. Je suis oblig\u00e9 de demander l\u2019aide du chien. Elle n\u2019est pas chez nous depuis tr\u00e8s longtemps, peut-\u00eatre qu\u2019elle se m\u00e9fie des hommes, peut-\u00eatre qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 maltrait\u00e9e par son pr\u00e9c\u00e9dent propri\u00e9taire. \u00c7a me fait peine de la sentir si m\u00e9fiante. Combien de temps lui faudra-t-il pour comprendre qu\u2019ici on aime les b\u00eates, leur large corps chaud, leur beau pelage blanc tach\u00e9 de noir. Car nos vaches sont des \u00ab\u00a0brettes\u00a0\u00bb, des bretonnes, de bonnes laiti\u00e8res. Je ne sais pas pourquoi on dit des \u00ab\u00a0brettes\u00a0\u00bb, mais comme c\u2019est ainsi que Gino les appelle, je dis pareil. Gino c\u2019est notre fermier. Un taiseux. Il ne dit que l\u2019essentiel, mais il le dit bien, juste quand c\u2019est n\u00e9cessaire. Par contre, il regarde et il \u00e9coute. C\u2019est \u00e0 l\u2019oreille qu\u2019il sait si le troupeau va bien. Il doit penser beaucoup. \u00c0 quoi, je n\u2019en sais rien. Quand on ne parle pas, c\u2019est qu\u2019on pense. Non\u00a0? Pour l\u2019instant, notre chien qui vient de finir sa soupe au pain et au lait, fait des allers-retours au cul des vaches. Il s\u2019affaire \u00e0 sa besogne de contr\u00f4leur. Est-ce que tout est en ordre, \u00e0 sa place\u00a0? La faux, le balai, les seaux, la machine \u00e0 traire, la brouette \u00e0 paille sont contre le mur du fond. Il surveille tout, jusqu\u2019au papier journal qui sert \u00e0 laver les trayons des vaches. Ce chien, il s\u2019appelle Rocco, est un genre de berger qui a sa niche dans la grange. Le poil jaune, la dent dure, le c\u0153ur en or, toujours au bon moment au bon endroit, il est l\u2019\u0153il du troupeau. Gino a toujours la pelle en main. Je file voir les veaux dans le coin de l\u2019\u00e9table qui leur est r\u00e9serv\u00e9. Je respire leur bonne odeur de lait. Ils ne sentent pas comme les vaches. Je caresse leur museau humide, ils cherchent ma main pour la t\u00e9ter. Sans m\u2019approcher de la stalle du taureau, leur p\u00e8re, je risque un \u0153il vers lui. \u00a0Rageur, il racle de son sabot les galets ciment\u00e9s du sol et souffle dans ses naseaux. Il a toujours l\u2019air de mauvaise humeur, celui-l\u00e0. Je ne l\u2019approche pas\u00a0; c\u2019est d\u00e9fendu\u00a0et j\u2019en ai peur. Tout d\u2019un coup Gino me crie\u00a0: \u00ab\u00a0la pompe !\u00a0\u00bb. Je me pr\u00e9cipite dans la cour et j\u2019actionne son bras comme un for\u00e7at. L\u2019eau gicle dans l\u2019abreuvoir dans un bruit de cascade. Toute cette eau fra\u00eeche\u00a0! Je mets ma figure sous le jet et je bois goul\u00fbment. \u00ab\u00a0Etienne, ton b\u00e2ton\u00a0!\u00a0\u00bb Je l\u2019attrape au clou du mur avec son chiffon rouge. \u00c7a y est les vaches sont l\u00e2ch\u00e9es. Elles se bousculent pour aller boire. L\u2019op\u00e9ration prend un certain temps. Je m\u2019amuse \u00e0 regarder leurs man\u0153uvres de politesse et le niveau de l\u2019eau qui baisse, qui baisse&#8230; Quand elles n\u2019ont plus soif, elles se dirigent lentement vers le portail de bois. L\u00e0 on ne rigole plus\u00a0! C\u2019est s\u00e9rieux. Gino, son drapeau rouge \u00e0 la main, sort arr\u00eater les voitures sur la route, j\u2019ouvre le portail. Rocco jappe pour pousser les vaches, il les presse de traverser, pr\u00eat \u00e0 mordre le jarret des r\u00e9calcitrantes. Moi, moi, je ferme la marche, je suis charg\u00e9 de v\u00e9rifier que toutes les vaches ont suivi le mouvement. Quand j\u2019en suis tout \u00e0 fait certain, je traverse \u00e0 mon tour et je l\u00e8ve mon chiffon rouge pour indiquer \u00e0 Gino que l\u2019op\u00e9ration s\u2019est bien pass\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>VERSO<\/p>\n\n\n\n<p>Trente-cinq ans plus tard, je rentre au pays. Le sol de la cour n\u2019a pas chang\u00e9, toujours aussi in\u00e9gal, peut-\u00eatre davantage. Les volets du logis du fermier sont clos. Les portes de la grange et de l\u2019\u00e9table aussi. Je passe par la petite porte qui n\u2019\u00e9tait jamais ferm\u00e9e. Elle ne l\u2019est pas plus aujourd\u2019hui. De l\u2019int\u00e9rieur, j\u2019ouvre le loquet des ventaux de l\u2019\u00e9table pour donner du jour. Tout est vide et silencieux. Plus de vaches, plus d\u2019hirondelles. Au-dessus des r\u00e2teliers, sur les ardoises dont la craie ne s\u2019est pas effac\u00e9e, je lis&nbsp;: Cigale, Brunette, Star, Casta, Marquise, Bella\u2026 et je hume, la gorge serr\u00e9e, l\u2019odeur t\u00e9nue et tenace de l\u2019\u00e9table&nbsp;: le parfum de mon enfance.<\/p>\n\n\n\n<p>* Je n\u2019ai jamais compris ce que ces deux vers de Victor Hugo faisaient dans sa <em>L\u00e9gende de la nonne. <\/em>Ils sonnent bien, cela me suffit.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>RECTO Je suis un enfant. J\u2019ai dix ans, peut-\u00eatre, puisque je fr\u00e9quente encore l\u2019\u00e9cole du village. C\u2019est l\u2019\u00e9t\u00e9. Le jour filtre sous le volet de ma chambre. Le bruit des bidons qui s\u2019entrechoquent sous l\u2019auvent de la ferme me sort de mes r\u00eaves, je saute dans mon short. La traite est finie\u00a0! Vite, vite\u00a0! 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