{"id":190434,"date":"2025-07-14T19:57:24","date_gmt":"2025-07-14T17:57:24","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=190434"},"modified":"2025-07-28T18:31:19","modified_gmt":"2025-07-28T16:31:19","slug":"recto-verso-02-des-nuits","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/recto-verso-02-des-nuits\/","title":{"rendered":"#rectoverso #02 | des nuits"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>VERSO<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe loading=\"lazy\" title=\"mon corps cherche la mer | gracia bejjani\" width=\"800\" height=\"450\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/pvNkVesyDl0?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>RECTO<\/strong><br>\u00e0 ce stade de la nuit, personne ne me r\u00e9veillera. Pas avant de croquer les bonbons. Tous. Ma grand-m\u00e8re dit que ce qu\u2019on fait dans les r\u00eaves, \u00e7a n\u2019existe pas. La nuit serait un livre qu\u2019on lit avec les dents. J\u2019ai du caramel entre les molaires, du sucre dans la gorge. Tant que je dors, tout peut exister. M\u00eame ce qui a disparu. Je ne veux pas que \u00e7a recommence. Pas comme l\u2019autre nuit. J\u2019avais planqu\u00e9 un sac sous le lit, gros comme moi. Des friandises pour moi seule. Reine d\u2019un royaume sucr\u00e9. Pour toujours je croyais. Au r\u00e9veil&nbsp;: rien. J\u2019ai accus\u00e9 mes fr\u00e8res. Ils ont ri, la bouche pleine. Le sac \u00e9tait bien l\u00e0, je l\u2019avais vu. Alors j\u2019ai pens\u00e9&nbsp;: il ne faut plus dormir. Ou ne jamais se r\u00e9veiller. Les r\u00eaves sont r\u00e9els. C\u2019est \u00e7a, le danger. J\u2019ai appris.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, mon lit \u2014 terre aquatique. Les draps se soul\u00e8vent comme vagues ti\u00e8des. \u00c7a s\u2019installe dans les creux, le bas du ventre. La peau molle. Ma m\u00e8re dit que l\u2019eau nettoie mais elle ne dit pas de quoi. Je coule et parfois c\u2019est doux. Ma chute lente, de pens\u00e9es floues. Mes cheveux s\u2019\u00e9parpillent comme souffle secou\u00e9. Je ne sais plus o\u00f9 finissent mes orteils, o\u00f9 commence l\u2019eau. Il y a un secret chaud sous mon pyjama. Quelque chose que je n\u2019ai pas d\u00e9cid\u00e9. Un d\u00e9bordement peut-\u00eatre. Mon corps cherche la mer, son rythme. Et fugue. Entre le reste et moi, plus de contour. J\u2019apprends \u00e0 me fondre. Je me rends \u2014 liquide.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, mes mains r\u00eavent de claques, de morsures. C\u2019est mou alentour, tout r\u00e9siste en silence. Ma grand-m\u00e8re dit que les filles ne sont pas violentes. Dans mes nuits, je frappe, griffe. Je renverse les chaises. Je brise les assiettes de ma m\u00e8re, lentement. Pour le bruit. Au r\u00e9veil, mes m\u00e2choires sont raides. Je regarde mes mains, sages. Trop sages.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je parle. Sans trace, comme hant\u00e9e d\u2019images. Il para\u00eet que je ris parfois, que je g\u00e9mis. Mon fr\u00e8re m\u2019a dit&nbsp;: tu m\u2019as confi\u00e9 un secret cette nuit. Je n\u2019ose pas demander lequel. J\u2019ai peur d\u2019avoir dit vrai. Mes r\u00eaves d\u00e9terrent des langues \u00e9trang\u00e8res, avec quelques mots connus. Comme si mon sang parlait tout seul. Les battements de mon c\u0153ur ponctuent les phrases. Et mes soupirs tournent les pages. J\u2019ai longtemps cru que le silence me prot\u00e9geait. Que la nuit seulement, je ne risquais rien. Mais \u00e0 ce stade de la nuit, ma bouche poursuit. Et mes r\u00eaves n\u2019ont pas ma pudeur.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, mes os grandissent sans m\u2019attendre. Des poils poussent au hasard. Mes ongles, grimaces de griffes. Dans mes r\u00eaves, je marche \u00e0 quatre pattes. Mes hanches bougent autrement, mes genoux plient \u00e0 l\u2019envers. Ma grand-m\u00e8re dit que les adolescentes r\u00eavent de princes charmants. Je pense \u00e0 la Belle et la B\u00eate. Mon corps m\u2019\u00e9chappe, remue \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s. Mes seins poussent, rondes lunes. Mon dos se courbe. Je deviens autre. Parfois j\u2019ai le corps de mon p\u00e8re. Puis je suis moi \u00e0 nouveau. Je cours dans les bois, je vole presque. Je traque aux pieds des arbres. Au r\u00e9veil, mes draps sentent l\u2019animal. M\u00e8ches coll\u00e9es \u00e0 mon cou, et j\u2019ai si faim. Je me couche en boule, comme une b\u00eate qui veille.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, personne ne me voit. Je suis l\u00e0, et je n\u2019existe pas. Je traverse les murs, les gens, les objets. Rien ne me touche, je ne touche \u00e0 rien. Je suis ici, mais je ne me vois pas. Ma bouche articule en creux. Aucun son. Ma voix aval\u00e9e. Je crie, \u00e7a br\u00fble, mais je reste silencieuse. Incompr\u00e9hensible. Je tends mes doigts vers les interrupteurs, ils passent \u00e0 travers. Les poign\u00e9es s\u2019\u00e9loignent, mes gestes ne servent \u00e0 rien. Dans mes r\u00eaves, ma famille d\u00eene sans moi. Ma place est vide, mon fr\u00e8re mange mon dessert. Ma m\u00e8re ne dit rien, je n\u2019y suis pas. Au r\u00e9veil, mes bras, jambes, visage reprennent place. Mais \u00e7a recommencera. La transparence. Et j\u2019en aurai peur. Je dors coll\u00e9e au mur, pour que quelque chose r\u00e9siste.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, j\u2019ai peur d\u2019\u00eatre visible. Que ma m\u00e8re devine \u2014 elle comprend toujours avant moi. Que voit-on de dehors, \u00e0 cette heure de la nuit&nbsp;? Mes paupi\u00e8res ferm\u00e9es sont comme des portes closes. On n\u2019assiste pas \u00e0 mes r\u00eaves, n\u2019est-ce pas&nbsp;? La peau nue sous mes doigts. Le corps en \u00e9veil. Des gestes que mes mains savent. J\u2019ai peur que \u00e7a reste sur mon visage au matin. Une chaleur sur les joues. Des yeux qui parlent trop. Ma grand-m\u00e8re dit&nbsp;: les r\u00eaves, c\u2019est pour de faux. Pourquoi alors les draps froiss\u00e9s&nbsp;? Si un gar\u00e7on me touche en r\u00eave, est-ce mal&nbsp;? Ma m\u00e8re r\u00e9p\u00e8te&nbsp;: ne te laisse pas caresser ni embrasser, m\u00e9fie-toi des hommes. M\u00eame en r\u00eave&nbsp;? Se m\u00e9fier du sommeil. De ce mouill\u00e9 entre les cuisses. Comme si mon sexe devenait langue et salive. Je dors en chien de fusil. Les bras serr\u00e9s. Pour que rien ne s\u2019\u00e9chappe. Pour retenir l\u2019int\u00e9rieur.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, j\u2019ai un nourrisson dans les bras. Il est chaud, il ne cligne pas des yeux. On pourrait me croire m\u00e8re, j\u2019ai l\u2019\u00e2ge. Mes reins se creusent. Il me tient comme si j\u2019\u00e9tais son silence. Nouveau-n\u00e9, mais il parle comme un grand. Combien de doigts&nbsp;? Cinq, bien s\u00fbr. La nuit est sans soleil \u2014 il le sait aussi. Les dents pour mordre. Le nez, et on respire. Il dit tout \u00e7a calmement, comme s\u2019il r\u00e9citait des lois anciennes. Il me fixe. Un poids minuscule qui nomme d\u00e9j\u00e0. Il me r\u00e9pond&nbsp;: tu n\u2019as pas compris, je suis n\u00e9 avec tes souvenirs. Au r\u00e9veil, mes bras gardent son poids.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00e0 ce stade de la nuit, je me regarde dormir. Je suis allong\u00e9e, mais aussi debout pr\u00e8s du lit. L\u00e8vres opaques, ventre en attente. Les draps, la respiration. J\u2019aimerais me v\u00e9rifier. Mais j\u2019ai peur d\u2019entrer. Si je me r\u00e9veille, laquelle dispara\u00eetra&nbsp;? La maison ne bouge pas. Mes paupi\u00e8res tremblent. Je suis peut-\u00eatre, par mon corps r\u00eav\u00e9e. Je suis deux et aucune de nous ne c\u00e8de sa place. Qui survivra au jour&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>VERSO RECTO\u00e0 ce stade de la nuit, personne ne me r\u00e9veillera. Pas avant de croquer les bonbons. Tous. Ma grand-m\u00e8re dit que ce qu\u2019on fait dans les r\u00eaves, \u00e7a n\u2019existe pas. La nuit serait un livre qu\u2019on lit avec les dents. J\u2019ai du caramel entre les molaires, du sucre dans la gorge. Tant que je dors, tout peut exister. 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