{"id":190497,"date":"2025-07-15T09:24:23","date_gmt":"2025-07-15T07:24:23","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=190497"},"modified":"2025-07-18T09:41:19","modified_gmt":"2025-07-18T07:41:19","slug":"5-un-parent-aurait-pu-vivre-ici","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/5-un-parent-aurait-pu-vivre-ici\/","title":{"rendered":"#rectoverso #05 | Un parent aurait pu vivre ici"},"content":{"rendered":"\n<h4 class=\"wp-block-heading has-normal-font-size\">Recto<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"font-size:17px\">Je baisse mes vitres dans l\u2019espace d\u2019un doute. Sur le bord de la route en train de d\u00e9poser son sac-poubelle, Alexandre. Canne, l\u2019\u0153il bleu c\u00e9leste, quatre-vingt-dix ans. La pente est raide. Je m\u2019engage, r\u00e9trograde en premi\u00e8re vitesse. Virage \u00e0 gauche, un air frais traverse l\u2019habitacle. Un gros matou noir pique un sprint pour se perdre vers les roseaux devant l\u2019entr\u00e9e sombre de la carri\u00e8re. Les branches de noisetier fr\u00e9missent. Tout est pr\u00eat pour un souvenir. Au bout de l\u2019impasse qui grimpe comme un chemin de ch\u00e8vre, il y a des blocs de maisons dont on a recoll\u00e9 tant de fois les morceaux que leurs murs affaiss\u00e9s, sous le goutte-\u00e0-goutte des tuiles, tiennent p\u00e9niblement en \u00e9quilibre. Un parent \u00e9loign\u00e9 aurait pu vivre ici. Ce hameau d\u00e9labr\u00e9 est nich\u00e9 en ville comme sur un arganier. Juste avant le portail en plastique vert chasseur qui barre la route (et que je vais ouvrir) il y a sur la droite ce garage bloc construit comme une citadelle avec devant un terre-plein pour garer un gros v\u00e9hicule. Dans son mur, deux battants pleins en ferraille rouill\u00e9e s\u2019ouvrent de l\u2019int\u00e9rieur sur une pi\u00e8ce opaque. Tu t\u2019imagines h\u00e9riter de cette pi\u00e8ce. Pourtant \u00e7a p\u00e9pie, \u00e7a gazouille. N\u2019importe qui aurait r\u00e9duit la partie haute qui ne sert \u00e0 rien. Visiblement, ce n\u2019est jamais arriv\u00e9. Sur le bord, un muret s\u2019\u00e9croule sur la route; il est surmont\u00e9 de d\u00e9blai, et plus haut encore d\u2019un bel arbre qui projette son ombre. Tu vois ce vert qui s&rsquo;\u00e9broue. Alexandre m\u2019a parl\u00e9 d\u2019une vieille dame qui habitait autrefois ici. Elle n\u2019a laiss\u00e9 aucune trace visible ; un bruit l\u00e9ger, un chant d\u2019oiseau peut-\u00eatre. Une fois les deux battants ouverts, la surface int\u00e9rieure encombr\u00e9e semble se refermer sous un plafond bas. Un placard sans grand int\u00e9r\u00eat, et parfaitement invivable. Devant le terre-plein, en remontant, un chemin minuscule contourne le muret qui s\u2019\u00e9croule \u00e0 l\u2019ombre du bel arbre qui a pouss\u00e9 contre le mur. J\u2019acc\u00e8de alors \u00e0 la partie haute. Et \u00e0 peine visible sous les lierres, d\u2019une porte, j\u2019entrevois des lambeaux de tapisserie, une charpente qui vacille, et des tuiles d\u2019\u00e9troites lueurs de lumi\u00e8re. Ici une femme est morte d\u2019ennui. Je ne vois pas comment les deux pi\u00e8ces sombres communiquent de haut en bas.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading has-normal-font-size\">Verso<\/h4>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"font-size:17px\">Je roule au pas devant une ribambelle de chatons noirs. Alexandre est absent de son fauteuil, absent de sa cour. Ses volets blancs sont sur pause. Je suis triste. Derri\u00e8re sa maison, toute la masse du bloc de calcaire s\u2019abaisse vers l\u2019entr\u00e9e \u00e9teinte de sa carri\u00e8re souterraine. La vision n\u2019est pas rassurante. Au bout de l\u2019impasse, mal ficel\u00e9 au tuyau de la goutti\u00e8re, un fant\u00f4me blanc de d\u00e9claration pr\u00e9alable de travaux s\u2019emballe dans le vent. Ici je voudrais que tout reste intact. Et pourtant, je ne partage aucune histoire avec ce hameau. J&rsquo;arr\u00eate ma voiture devant le portail vert. Je ne sais pas ce qui me r\u00e9siste dans la photographie des lieux. Sous mes pieds, la dalle de calcaire tremble; un marteau-piqueur perfore \u00e0 proximit\u00e9. Tu chercherais ce qui a chang\u00e9. Ce n\u2019est pas les maisons autour. Ce n\u2019est pas le terre-plein creus\u00e9 de part en part. Ce ne sont pas les palettes charg\u00e9es de mat\u00e9riaux. L\u2019absence d\u2019une couleur. Je vois presque tout en noir et blanc avec les ar\u00eates tranch\u00e9es. L\u2019arbre. Une lumi\u00e8re crue incidente d\u00e9figure la fa\u00e7ade. L\u2019arbre a \u00e9t\u00e9 coup\u00e9. Le bel arbre aux geais aux plumes bleues; toute la musique des lieux, \u00e9vanouie. Un cr\u00e8ve-c\u0153ur. Tu n\u2019as plus rien \u00e0 faire ici, pourtant tu es curieux. Le bloc blanch\u00e2tre est nu, avec une lucarne carr\u00e9e \u00e0 gauche des portes battantes en fer. Une t\u00eate seule me regarde de la vitre poussi\u00e9reuse. En haut, tout le toit orange est neuf, d\u00e9gag\u00e9 de son filet de lierre. Je m\u2019\u00e9loigne pour contourner la partie haute. Un adolescent sort de la maison, me dit bonjour. Une nouvelle t\u00eate. La porte est grande ouverte sur la pi\u00e8ce r\u00e9nov\u00e9e sous les tuiles neuves. Je remonte le sentier o\u00f9 toute l\u2019herbe a \u00e9t\u00e9 br\u00fbl\u00e9e. Je redescends. Le bruit du marteau-piqueur envahissant s\u2019arr\u00eate. Un homme aux cheveux longs finit par appara\u00eetre. Souriant, le visage blanchi. Il me dit qu\u2019il va habiter ici avec sa femme et son fils.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Recto Je baisse mes vitres dans l\u2019espace d\u2019un doute. Sur le bord de la route en train de d\u00e9poser son sac-poubelle, Alexandre. Canne, l\u2019\u0153il bleu c\u00e9leste, quatre-vingt-dix ans. La pente est raide. Je m\u2019engage, r\u00e9trograde en premi\u00e8re vitesse. Virage \u00e0 gauche, un air frais traverse l\u2019habitacle. Un gros matou noir pique un sprint pour se perdre vers les roseaux devant <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/5-un-parent-aurait-pu-vivre-ici\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#rectoverso #05 | Un parent aurait pu vivre ici<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":373,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[7529,7583],"tags":[],"class_list":["post-190497","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-recto-verso-le-cycle-ete-2025","category-rectoverso-05-joy-sorman-avant-apres"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/190497","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/373"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=190497"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/190497\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":190501,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/190497\/revisions\/190501"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=190497"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=190497"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=190497"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}